L HÉRÉDITÉ DE L ACQUIS
d'acquis ni de perdu par le soma de la Taupe elle-même. De ce que le fds d'un maître d'armes est devenu, beaucoup plus vite que son père, un tireur excellent, on ne peut conclure que l'habitude du parent se soit transmise à l'enfant, car certaines dispositions naturelles en voie d'accroissement ont pu passer du germen producteur du père au gcrmen producteur du fils, grandir en route par l'elTet de l'élan primitif et assurer au fds une souplesse plus grande que celle du père, sans se soucier, j)our ainsi dire, de ce que le père faisait. De môme pour beaucoup d'exemples tirés de la domestication progressive des animaux : il est difficile de savoir si c'est l'habitude contractée qui se transmet, ou si ce ne serait pas plutôt une certaine tendance naturelle, celle-là même qui a fait choisir pour la domestication telle ou telle espèce particulière ou certains de ses représentants. A vrai dire, quand on élimine tous les cas douteux, tous les faits susceptibles de plusieurs interprétations, il ne reste guère, comme exemples absolument incoutestables de particularités acquises et transmises, que les fameuses expériences de Brown-Séquard, répétées et couhrmées d'ailleurs par divers physiologistes \ En sectionnant, chez des Cobayes, la moelle épinière ou le nerf sciatique, Brown-Séquard déterminait un état épileptique qu'ils transmettaient à leurs descendants. Des lésions de ce même nerf sciatique, du corps restiforme, etc., provoquaient chez le Cobaye des troubles Avariés,. dont sa progéniture pouvait hériter, parfois sous une forme assez différente : exoplitalmie, perte des orteils, etc. — Mais il n'est pas démontré que, dans ces divers cas de transmission héréditaire, il y ait eu influence véritable du soma de
:. Brown-Séquard, Nouvelles recherches sur Vépilcpsie due à certaines lésions de la moelle épinière et des nerjs rachidicns (/Irc/i. de physiologie, vol. II, 18G9, p. 211, 422 et /497).
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l'animal sur son germen. Déjà Wcismann objectait que l'opération de Brown-Séquard avait pu introduire dans le corps du Cobaye certains microbes spéciaux, qui trouveraient leur milieu de nutrition dans les tissus nerveux, et qui transmettraient la maladie en pénétrant dans les éléments sexuels \ Cette objection a été écartée par Brown- Séquard lui-même "; mais on pourrait en faire une autre, plus plausible. Il résulte, en effet, des expériences de Voisin et Pérou, que les accès d'épilepsie sont suivis de l'élimination d'un corps toxique, capable de produire chez les animaux, par injection, des accidents convulsifs ^. Peut-être les troubles trophiques, consécutils aux lésions nerveuses que Brown-Séquard provoquait, se traduisent-ils précisément par la formation de ce poison convulsivant.Dans ce cas, la toxine passerait du Cobaye à son spermatozoïde ou à son ovule, et déterminerait dans le développement de l'embryon un trouble général, qui pourrait cependant ne donner des effets visibles que sur tel ou tel point particulier de l'organisme une fois évolué. Les choses se passeraient ici comme dans les expériences de Charrin, Delamare et Moussu. Des cobayes en gestation, dont on détériorait le foie ou le rein, transmettaient cette lésion à leur progéniture, simplement parce que la détérioration de l'organe de la mère avait engendré des « cyto toxines » spécifiques, lesquelles agissaient sur l'organe homologue du fœtus '*. Il est vrai que, dans ces expériences, comme
1. W cïsmdiTïn, Aufsdtze ûber Vererbung, lena, 1892, p. 376-878, et aussi Vortragc ixber Descendenzlheorie, Icna, 1902, t. II, p. 76.
2. Brown-Séquard, Hérédité d'une affection due à une cause accidentelle (Arch. de physiologie, 1892, p. 686 et suiv.).
3. Voisin et Pcron, Recherches sur la toxicité urinaire chez les épileptiqucs (Archives de neurologie, vol. XXIV, 1892, et XXV, 1893). Cf. l'ouvrage de Voisin, Vépilepsie, Paris, 1897, p. i25-i33.
l\. Charrin, Delamare et Moussu, Transmission expérimentale aux descen-
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d'ailleurs dans une observation antérieure des mêmes physiologistes \ c'est le fœtus déjà formé qui est influencé par les toxines. Mais d'autres recherches de Charrin ont abouti à montrer que le même effet peut être produit, par un mécanisme analogue, sur les spermatozoïdes et les ovules ^ En somme, l'hérédité d'une particularité acquise pourrait s'expliquer, dans les expériences de BroAA^n-Séquard, par une intoxication du germe. La lésion, si bien localisée qu'elle paraisse, se transmettrait par le même processus que la tare alcoolique, par exemple. Mais n'en serait-il pas de même pour toute particularité acquise qui devient héréditaire ?
Il y a un point, en effet, sur lequel s'accordent ceux qui affirment et ceux qui nient la transmissibilité des caractères acquis : c'est que certaines influences, comme celle de l'alcool, peuvent s'exercer à la fois sur l'être vivant et sur le plasma germinatif dont il est détenteur. En pareil cas, il y a hérédité d'une tare, et tout se passe comme si le soma du parent avait agi sur son germen, quoiqu'en réalité germen et soma aient simplement subi, l'un et l'autre, l'action d'une même cause. Ceci posé, admettons que le soma puisse influencer le germen, comme on le croit quand on tient les caractères acquis pourtransmissibles. L'hypothèse la plus naturelle n'est-elle pas de supposer que les choses se passeront dans ce second cas comme dans le premier, et que l'effet direct de cette influence du soma sera une altération générale du plasma germina-
danls de lésions développées chez les ascendants (C. R. de l'Ac. des sciences,. vol. CXXXV, igo2, p. 191). Cf. Morgan, Evolution and adaplation, p. 257, et Delage, L'hérédité, 2^ édit., p, 388.
1, Charrin et Dolamare, Hérédité cellulaire (C R. de l'Ac. des sciences, \ol. CXXXIII, i9oi,p. 69-71).
2. Charrin, L'hérédité pathologique (^Reoue générale des sciences, i5 janvier 1896).
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lif? S'il en claiL ainsi, ce serait par exceplion, cl en quelque sorte par accident, que la modificalion du descendant serait la môme que celle du parent. 11 en sera connue de riiércdité de la tare alcoolique: celle-ci passe sans doute du père aux enfants, mais elle peut prendre chez chacun des enfants une forme dilTérente, et chez aucun d'eux ne ressemhlcr à ce qu'elle était chez le père. Appelons C le changement survenu dans le plasma, C pouvant d'ailleurs être positif ou négatif, c'est-à-dire représenter ou le gain ou la perte de certaines substances. L'effet ne reprodmra exactement sa cause, la modification du germen provoquée par une certaine modification d'une certaine partie du soma ne déterminera la même modification de la même partie du nouvel organisme en voie de formation que si toutes les autres parties naissantes de celui-ci jouissent, par rapport à G, d'une espèce d'immunité: la même j)artie sera alors modifiée dans le nouvel organisme, parce que la formation de cette partie se sera trouvée seule sensible à la nouvelle inllucnce; — encore pourra-t-elle être modifiée dans un tout autre sens que ne l'était la partie correspondante de l'organisme générateur.
Nous proposerions donc d'introduire une distinction entre l'hérédité de Y écart ei celle du caractère. Un individu ([ui acquiert un caractère nouveau s'écarte par là de la forme qu'il avait et qu'auraient reproduite, en se développant, les germes ou plus souvent les demi-germes dont il est détenteur. Si cette modification n'entraîne pas la production de substances capables de modifier le germen, ou une altération générale de la nutrition susceptible de le priver de certains de ses éléments, elle n'aura aucun eilet sur la descendance de l'individu. C'est ce qui arrive sans doute le plus souvent. Que si, au contraire, elle a quelque clYet, c'est probablement par rintermédiaire d'un change-
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ment chimique qu'elle aura déterminé dans le plasma germinatif: ce changement chimique pourra, par exception, ramener la modification orii^inelle dans l'organisme que le germe va déveloj^per, mais il y a autant et plus de chances pour qu'il fasse autre chose. Dans ce dernier cas, l'organisme engendré s'écartera peut-être du type normal ■autant que l'organisme générateur, mais il s'en écartera différemment. Il aura hérité de l'écart et non pas du caractère. En général, donc, les habitudes contractées par un individu n'ont probablement aucun retentissement sur sa descendance ; et, quand elles en ont, la modification survenue chez les descendants peut n'avoir aucune ressemblance A'isible avec la modification originelle. Telle est du moins l'hypothèse qui nous parait la plus vraisemblable. En tous cas, jusqu'à preuve du contraire, et tant qu'on n'aura pas institué les expériences décisives réclamées par un biologiste éminent\ nous devons nous en tenir aux résultats actuels de l'observation. Or, en mettant les choses au mieux pour la thèse de la transmissibilité des caractères acquis, en supposant que le prétendu caractère acquis ne soit pas, dans la plupart des cas, le déAcloppement plus ou moins tardif d'un caractère inné, les laits nous montrent que la transmission héréditaire est l'exception et non pas la règle. Comment attendre d'elle qu'elle développe un organe tel que l'œil ? Quand on pense au nombre énorme de variations, toutes dirigées dans le même sens, qu'il faut supposer accumulées les unes sur les autres pour passer de la tache pigmentaire de l'Infusoire à l'œil du Mollusque et du Vertébré, on se demande comment l'hérédité, telle que nous l'observons, aurait jamais déterminé cet amoncellement de diflerences, à supposer que
I. Giard, Controverses transjorinisles, Paris, iQoli, p. ili"].
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des efforts individuels eussent pu produire chacune d'ellesen particulier. C'est dire que le néo-lamarckisme, pas plus que les autres formes de l'évolutionisme, ne nous paraît capaljle de résoudre le problème.
En soumettant ainsi les diverses formes actuelles de l'évolutionisme à une commune épreuve, en montrant qu'elles viennent toutes se heurter à une même insurmontable difficulté, nous n'avons nullement l'intention de les renvoyer dos à dos. Chacune d'elles, au contraire, appuyée sur un nombre considérable de faits, doit être vraie à sa manière. Chacune d'elles doit correspondre à un certain point de vue sur le processus d'évolution. Peut-être faut-il d'ailleurs qu'une théorie se maintienne exclusivement k un point de vue particulier pour qu'elle reste scientifique^ c'est-à-dire pour qu'elle donne aux recherches de détail une direction précise. Mais la réalité sur laquelle chacune de ces théories prend une vue partielle doit les dépasser toutes. Et cette réalité est l'objet propre de la philosophie, laquelle n'est point astreinte à la précision de la science, puisqu'elle ne vise aucune application. Incliquons donc, en deux mots, ce que chacune des trois grandes formes actuelles de l'évolutionisme nous paraît apporter de positif à la solution du j)roblème, ce que chacune d'elles laisse de côté, et sur quel point, à notre sens, il faudrait faire converger ce triple effort pour obtenir une idée plus compréhensive, quoique par là même plus vague, du processus évolutif.
Les néo-darwiniens ont probablement raison, croyonsnous, quand ils enseignent que les causes essentielles de variation sont les différences inhérentes au germe dont l'individu est porteur, et non pas les démarches de cet
RÉSULTAT DE LA DISCUSSION qS
individu au cours de sa carrière. Où nous avons de la jDcine à suivre ces biologistes, c'est quand ils tiennent les différences inhérentes au germe pour purement accidentelles et individuelles. Nous ne pouvons nous empêcher de croire qu'elles sont le développement d'une impulsion qui passe de germe à germe à travers les individus, qu'elles ne sont pas par conséquent de purs accidents, et qu'elles pourraient fort bien apparaître en même temps, sous la même forme, chez tous les représentants d'une même espèce ou du moins chez un certain nombre d'entre eux. Déjà, d'ailleurs, la théorie des mutations modifie profondément le darAvinisme sur ce point. Elle dit qu'à un moment donné, après une longue période écoulée, l'espèce tout entière est prise d'une tendance à changer. C'est donc que la tendance à changer n'est pas accidentelle. Accidentel, il est vrai, serait le changement lui-même, puisque la mutation opère, selon De Vries, dans des sens différents chez les différents représentants de l'espèce. Mais, d'abord, il faudra voir si la théorie se confirme sur beaucoup d'autres espèces végétales(De Vries ne l'a vérifiée que sur VOEnothera Laniarckiana ^), et ensuite il n'est pas impossible, comme nous l'expliquerons plus loin, que la part du hasard soit bien plus grande dans la variation des plantes que dans celle des animaux, parce que, dans le monde végétal, la fonction ne dépend pas aussi étroitement de la forme. Quoi qu'il en soit, les néo-darwiniens sont en voie d'admettre que les périodes de mutation sont déterminées. Le sens de la mutation pourrait donc l'être aussi, au
1 . Quelques faits analogues ont pourtant été signalés, toujours dans le monde végétal. Voir Blaringhcm, La notion d'espèce et la théorie de la mutation (^Année psychologique, vol. XII, 1906, p. gS et suiv.), et De Vries, Species and Varieties, p. 655.
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moins chez les animaux, et dans la mesure que nous aurons à indiquer.
On aboutirait ainsi à une hypothèse comme celle d'Eimer, d'après laquelle les variations des dirterents caractères se poursuivraient, de génération en génération, dans des sens définis. Cette hypothèse nous parait plausible, dans les limites oii Eimer lui-même l'enferme. Certes, l'évolution du monde organique ne doit pas être prédéterminée dans son ensemble. Nous prétendons au contraire que la spontanéité de la vie s'y manifeste par une continuelle création de formes succédant à d'autres formes. Mais cette indétermination ne peut pas être complète : elle doit laisser à la détermination une certaine part. Un organe tel que l'œil, par exemple, se serait constitué précisément par une variation continue dans un sens défini. Môme, nous ne voyons pas comment on expliquerait autrement la similitude de structure de l'œil dans des espèces qui n'ont pas du tout la même histoire. Où nous nous séparons d'Eimer, c'est lorsqu'il prétend que des combinaisons de causes physiques et chimiques suffisent à assurer le résultat. Nous avons essayé au contraire d'établir, sur l'exemple précis de l'œil, que, s'il y a ici (( orthogenèse », une cause psychologique intervient.
C'est précisément à une cause d'ordre psychologique que certains néo-lamarckiens ont recours. Là est, à notre sens, un des points les plus solides du néo-lamarckisme. Mais, si cette cause n'est que l'effort conscient de l'individu , elle ne pourra opérer que dans un nombre assez restreint de cas; elle intervieadra tout au plus chez l'animal, et non pas dans le monde végétal. Chez l'animal lui-même, elle n'agira que sur les points directement ou indirectement soumis à l'influence de la volonté. Là même où elle