‹ L'évolution créatrice (volume 2)Chapitre 47 sur 112 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la signification de la vie.

L'ordre de la nature et la forme de l'intelligence.

Au cours de notre premier chapitre, nous avons tracé une ligne de démarcation entre l'inorganique et l'organisé, mais nous indiquions que le sectionnement de la matière en corps inorganisés est relatif à nos sens et à notre inlelligence, et que la matière, envisagée comme un tout indivisé, doit être un flux plutôt qu'une chose. Par là nous préparions les voies à un rapprochement entre l'inerte et le vivant.

D'autre part, nous avons montré dans notre second chapitre que la même opposition se retrouve entre l'intelligence et l'instinct, celui-ci accordé sur certaines déterminations de la vie, celle-là modelée sur la configuration de la matière brute. Mais instinct et inteUigence se détachent l'un et l'autre, ajoutions-nous, sur un fond unique, qu'on pourrait appeler, faute d'un meilleur mot, la Conscience en général, et qui doit être coextensif à la vie universelle. Par là nous faisions entrevoir la possibilité d'engendrer l'intelligence, en partant de la conscience qui l'enveloppe.

Le moment serait donc venu de tenter une genèse de l'intelligence en même temps qu'une genèse des corps, — deux entreprises évidemment corrélatives l'une de l'autre,

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s'il est vrai que les grandes lignes de notre intelligence dessinent la forme générale de notre action sur la malière, et (jue le détail de la malière se règle sur les exigences de notie action. Intellectualité et matérialité se seraient constituées, dans le détail, par adaptation réciproque. L'une 6t l'autre dériveraient d une forme d'existence plus vaste et plus haute. C'est là qu'il faudrait les replacer, pour les en voir sortir.

Une pareille tentative paraîtra, au premier abord, dépasser en témérité les spéculations les plus hardies des mélaphysiciens. Elle prétendrait aller plus loin que la psychologie, plus loin que les cosmogonies, plus loin que la métaphysique traditionnelle, car psychologie, cosmologie et métaphysique commencent par se donner rinlelligcnce dans ce qu'elle a d'essentiel, au lieu qu'il s'agit ici de l'engendrer, dans sa forme et dans sa malière. L entreprise est en réalité beaucoup plus modeste, comme nous allons le faire voir. Mais disons d'abord par où elle se distingue des autres.

Pour commencer par la psychologie, il ne faut pas croire qu'elle engendre l'inteUigcnce quand elle en suit le développement progressif à travers la série animale. La psychologie comparée nous apprend que, plus un animal est intelligent, plus il tend à réfléchir sur les actions par lesquelles il utilise les choses et à se rapprocher ainsi de l'homme; mais ses actions adoptaient déjà, par ellesmêmes, les principales lignes de l'action humaine, elles démêlaient dans le monde matériel les mêmes directions générales que nous y démêlons, elles s'appuyaient sur les mêmes objets reliés entre eux par les mêmes rapports, de sorte que l'intelligence animale, quoiqu'elle ne forme pas de concepts proprement dits, se meut déjà dans une atmosphère conceptuelle. Absorbée à tout instanî par les

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actes et attitudes qui sortent d'elle, attirée par eux au dehors, s'extériorisant ainsi par rapport à ellc-môme, elle joue sans doute les représentations plutôt qu'elle ne les pense; du moins ce jeu dessine-t-il déjà en gros le schéma de rintelligence humaine \ Expliquer l'intelligence de l'homme par celle de l'animal consiste donc simplement à développer en humain un embryon d'humanité. On montre comment une certaine direction a été suivie déplus en plus loin par des êtres de plus en plus intelhgents. Mais, du moment qu'on pose la direction, on se donne l'intellit^ence.

On se la donne aussi, comme on se donne du mjme coup la matière, dans une cosmogonie comme celle de Spencer. On nous montre la matière obéissant à des lois, les objets se reliant aux objets et les faits aux faits par des rapports conslanls, la conscience recevant l'empreinte de ces rapports et de ces lois, adoptant ainsi la configuration générale de la nature et se déterminant en intelligence. Mais comment ne pas voir qu'on suppose l'inlelligence dès qu'on pose les objets et les faits? A priori, en dehors de toute hypothèse sur l'essence de la matière, il est évident que la matérialité d'un corps ne s'arrête pis au point où nous le touchons. 11 est présent partout où son influence se fait sentir. Or, sa force attractive, pour ne parler que d'elle, s'exerce sur le soleil, sur les planètes, peut-être sur l'univers entier. Plus la physique avance, plus elle efface d'adieurs l'individualité des corps et même des particules en lesquelles l'imagination scio!itifi([ue commençait par les décomposer ; corps et corpuscules tendent à se fondre dans une ijiteraction

I. Nous avons développé ce point dans Matière et Mémoire, cliap. ii et iir, notamment pages 78-80 et iGq-i8G.

universelle. Nos perceptions nous donnent le dessin de notre action possible sur les choses bien plus que celui des choses mêmes. Les contours que nous trouvons aux objets marquent simplement ce que nous en pouvons atteindre et modifier. Les lignes que nous voyons tracées à travers la matière sont celles mêmes sur lesquelles nous sommes appelés à circuler. Contours et routes se sont accusés au fur et à mesure que se préparait l'action de la conscience sur la matière, c'est-à-dire, en somme, au fur et à mesure que se constituait l'intelligence. Il est douteux que les animaux construits sur un autre plan que nous^ un Mollusque ou un Insecte par exemple, découpent la matière selon les mêmes articulations. Il n'est mi'me pas nécessaire qu'ils la morcellent en corps. Pour suivre les indications de l'instinct, point n'est besoin de percevoir des objets, il sufBt de distinguer des propriétés. L'intelligence, au contraire, même sous sa forme la plus humble, aspire déjà à faire que de la matière agisse sur de la matière. Si, par quelque côté, la matière se prête à une division en agents et patients, ou plus simplement en fragments coexistants et distincts, c'est de ce côté que l'inteUigence regardera. Et, plus elle s'occupera de diviser, plus elle déploiera dans l'espace, sous forme d'étendue juxtaposée à de rétendue, une matière qui tend sans doute à la spatialité, mais dont les parties sont cependant encore à l'état d'implication et de compénétralion réciproques. Ainsi, le même mouvement qui porte l'esprit à se déterminer en intelligence,, c'est-à-dire en concepts distincts, amène la matière à se morceler en objels nettement exlérieurs les uns aux autres. Plus la conscience s intellectualise, plus la matière se spatialise. C'est dire que la philosophie évolutioniste, quand elle se représente, dans lespace, une matière découpée selon les lignes mêmes que suivra

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