DISCUSSION D’UN EXEMPLE
infiniment compliquées se soûl sommées, de part et d’autre, dans un meme effet. De cet effet on osera à peine dire, d'ailleurs, que ce soit un phénomène d’ «adaptation » : comment parler d'adaptation, comment faire appel à la pression des circonstances extérieures, alors que l'utilité même de la génération sexuée n’est pas apparente, qu’on a pu l'interpréter dans les sens les plus divers, et que d'excellents esprits voient dans la sexualité de la plante, tout au moins, un luxe dont la nature aurait pu se passer 1 ? Mais nous ne voulons pas nous appesantir sur des faits aussi controversés. L’ambiguïté du terme «adaptation», la nécessité de dépasser tout à la lois le point de vue de la causalité mécanique et celui de la finalité anthropomorphique, apparaîtront plus clairement sur des exemples plus simples. De tout temps, la doctrine de la finalité a tiré parti de la structure merveilleuse des organes des sens pour assimiler le travail de la nature à celui d’un ouvrier intelligent. Gomme, d’ailleurs, ces organes se retrouvent, à l’état rudimentaire, chez les animaux inférieurs, comme la nature nous offre tous les intermédiaires entre la tache pigmentaire des organismes les plus simples et l’œil infiniment compliqué des Vertébrés, on pourra aussi bien faire intervenir ici le jeu tout mécanique de la sélection naturelle déterminant une perfection croissante. Enfin, s’il y a un cas où l'on semble avoir le droit d’invoquer l’adaptation, c’est celui-ci. Car, sur le rôle et îa signification de la génération sexuée, sur la relation qui la lie aux conditions où elle s’accomplit, on peut discuter : mais le rapport de l’œil à la lumière est manifeste, et quand on parle ici d’adaptation, on doit savoir ce qu’on veut dire. S;
i. Môbius, Beitragc zur Lehre von der Fortpflanzung der Gewaehsc, Icna, 1897, p. 2o3-2o6 en particulier. — Cf. Hartog, Sur les phénomènes de reproduction ( Année biologique, 1895, p. 707-709).
l’évolution de la vie
donc nous pouvions montrer, dans ce cas privilégié, l'insuffisance des principes invoqués de part et d’autre, notre démonstration aurait atteint tout de suite un assez haut degré de généralité.
Considérons l’exemple sur lequel ont toujours insisté les avocats de la finalité : la structure d’un œil tel que l’œil humain. Ils n’ont pas eu de peine à montrer que, dans cet appareil si compliqué, tous les éléments sont merveilleusement coordonnés les uns aux autres. Pour que la vision s’opère, dit l’auteur d’un livre bien connu sur les « Causes finales », il faut « que la sclérotique de- « vienne transparente en un point de sa surface, afin de <( permettre aux rayons lumineux de la traverser...; il (( faut que la cornée se trouve correspondre précisément (( à l’ouverture même de l’orbite de l’œil... ; il faut que (( derrière cette ouverture transparente se trouvent des mi- « lieux convergents. .. , il faut qu’à l’extrémité de la cham- (( bre noire se trouve la rétine... 1 ; il faut, perpendiculai- (( rement à la rétine, une quantité innombrable de cônes (( transparents qui ne laissent parvenir à la membrane « nerveuse que la lumière dirigée suivant le sens de leur (( axe 2, etc., etc. » — A quoi Ton a répondu en invitant l’avocat des causes finales à se placer dans l’hypothèse évolutioniste. Tout paraît merveilleux, en effet, si l’on considère un œil tel que le nôtre, où des milliers d’éléments sont coordonnés à l’unité de la fonction. Mais il faudrait prendre la fonction à son origine, chez l’Infusoire, alors qu elle se réduit à la simple impressionnabilité (presque purement chimique) d’une tache de pigment à la lumière. Cette fonction, qui n’était qu’un fait accidentel au début, a pu, soit directement par un mécanisme in-
i. Paul Janet, Les causes finales, Paris, 1876, p. 83.
a. Ibid., p. 80.