LA VARIATION INSENSIBLE
connu, soit indirectement, parle seul effet des avantages qu’elle procurait à l’être vivant et de la prise qu’elle offrait ainsi à la sélection naturelle, amener une complication légère de l’organe, laquelle aura entraîné avec elleun perfectionnement de la fonction. Ainsi, par une série indéfinie d’actions et de réactions entre la fonction et l’organe, et sans faire intervenir une cause extra-mécanique, on expliquerait la formation progressive d’un œil aussi bien combiné que le nôtre.
La question est difficile à trancher, en effet, si on la pose tout de suite entre la fonction et l’organe, comme le faisait la doctrine de la finalité, comme le fait le mécanisme lui-même. Car organe et fonction sont deux termes hétérogènes entre eux, qui se conditionnent si bien l’un l’autre qu'il est impossible de dire a priori si, dans l’énoncé de leur rapport, il vaut mieux commencer par le premier, comme le veut le mécanisme, ou par le second, comme l’exigerait la thèse de la finalité. Mais la discussion prendrait une tout autre tournure, croyons-nous, si l’on comparait d’abord entre eux deux termes de même nature, un organe à un organe, et non plus un organe à sa fonction. Cette fois, on pourrait s’acheminer peu à peu à une solution de plus en plus plausible. Et l’on aurait d’autant plus de chances d aboutir qu’on se placerait plus résolument alors dans l’hypothèse évolutioniste.
Voici, à côté de l’œil d’un Vertébré, celui d’un Mollusque tel que le Peigne. Ce sont, dans l’un et dans l’autre, les mêmes parties essentielles, composées d’éléments analogues. L’œil du Peigne présente une rétine, une cornée, un cristallin à structure cellulaire comme le nôtre. On remarque chez lui jusqu’à cette inversion particulière des éléments rétiniens qui ne se rencontre pas, en général.
l’évolution de la vie
dans la rétine des Invertébrés. Or, on discute sans doute sur l’origine des Mollusques, mais, à quelque opinion qu’on se rallie, on accordera que Mollusques et Vertébrés se sont séparés de leur tronc commun bien avant l’apparition d'un œil aussi complexe que celui du Peigne. D'où vient alors l’analogie de structure ?
Interrogeons sur ce point, tour à tour, les deux systèmes opposés d’explication évolutioniste, l'hypothèse de variations purement accidentelles, et celle d’une variation dirigée dans un sens défini sous Fin fluence des conditions extérieures.
Pour ce qui est de la première, on sait qu’elle se présente aujourd’hui sous deux formes assez différentes. Darwin avait parlé de variations très légères, qui s’additionneraient entre elles par l’effet de la sélection naturelle. Il n’ignorait pas les faits de variation brusque ; mais ces « sports », comme il les appelait, ne donnaient, selon lui, que des monstruosités incapables de se perpétuer, et c’est par une accumulation de variations insensibles qu’il rendait compte de la genèse des espèces1. Telle est encore l’opinion de beaucoup de naturalistes. Elle tend pourtant à céder la place à l’idée opposée : c’est tout d’un coup, par l’apparition simultanée de plusieurs caractères nouveaux, assez différents des anciens, que se constituerait une espèce nouvelle. Cette dernière hypothèse, déjà émise par divers auteurs, notamment par Bateson dans un livre remarquable2, a pris une signification profonde et acquis une très grande force depuis les belles expériences de Hugo de Vries. Ce botaniste, opé-
1. Darwin, Origine des especes, trad. Barbier, Paris, 1887, p. 46.
2. Bateson, Materials for the sludy of variation, London, i8g4, surtout p. 567 et suiv. Cf. Scott, ] Tarialions and mutations ( American Journal of Science 3 novembre i8g4).