LE TRANSFORMISME
organisés. Le naturaliste rapproche en effet les uns des autres les organismes qui se ressemblent, puis divise, le groupe en sous-groupes à l’intérieur desquels la ressemblance est plus grande encore, et ainsi de suite : tout le long de l’opération, les caractères du groupe apparaissent comme des thèmes généraux sur lesquels chacun des sousgroupes exécuterait ses variations particulières. Or, telle est précisément la relation que nous trouvons, dans le monde animal et dans le monde végétal, entre ce qui engendre et ce qui est engendré : sur le canevas que l'ancêtre transmet à ses descendants, et que ceux-ci possèdent en commun, chacun met sa broderie originale. 11 est vrai que les différences entre le descendant cl l’ascendant sont légères, et qu’on peut se demander si une même matière vivante présente assez de plasticité pour revêtir successivement des formes aussi différentes que celles d’un Poisson, d’un Reptile et d’un Oiseau. Mais, à cette question, l’observation répond d’une manière péremptoire. Elle nous montre que, jusqu'à une certaine période de son développement, l’embryon de l’Oiseau se distingue à peine de celui du Reptile, et que l’individu développe à travers la vie embryonnaire en général une série de transformations comparables à celles par lesquelles on passerait, d'après l’évolutionisme, d’une espèce à une autre espèce. Une seule cellule, obtenue par la combinaison des deux cellules male et femelle, accomplit ce travail en se divisant. Tous les jours, sous nos yeux, les formes les plus hautes de la vie sortent d’une forme très élémentaire. L’expérience établit donc que le plus complexe a pu sortir du plus simple par voie d évolution. Maintenant, en est-il sorti effectivement ? La paléontologie, malgré l’insuffisance de ses documents, nous invite à le croire, car là où elle retrouve avec quelque précision l’ordre de succession
2 G l’évolution de la
des espèces, cet ordre est justement celui que des considérations tirées de l’embryogénie et de l’anatomie comparées auraient fait supposer, et chaque nouvelle découverte paléontologique apporte au transformisme une nouvelle confirmation. Ainsi, la preuve tirée de l’observation pure et simple va toujours se renforçant, tandis que, d’autre part, l’expérimentation écarte les objections une à une : c’estainsi que les récentes expériences de H. de Vries, par exemple, en montrant que des variations importantes peuvent se produire brusquement et se transmettre régulièrement, font tomber quelques-unes des plus grosses difficultés que la thèse soulevait. Elles nous permettent d’abréger beaucoup le temps que l’évolution biologique paraissait réclamer. Elles nous rendent aussi moins exigeants vis-à-vis de la paléontologie. De sorte qu’en résumé l’hypothèse transformiste apparaît de plus en plus comme une expression au moins approximative de la vérité. Elle n’est pas démontrable rigoureusement ; mais, au-dessous de la certitude que donne la démonstration théorique ou expérimentale, il y a cette probabilité indéfiniment croissante qui supplée l’évidence et qui y tend comme à sa limite : tel est le genre de probabilité que le transformisme présente.
Admettons pourtant que le transformisme soit convaincu d’erreur. Supposons qu’on arrive à établir, par inférence ou par expérience, que les espèces sont nées par un processus discontinu, dont nous n’avons aujourd’hui aucune idée. La doctrine serait-elle atteinte dans ce qu elle a de plus intéressant et, pour nous, de plus important P La classification subsisterait sans doute dans ses grandes lignes. Les données actuelles de l’embryologie subsisteraient également. La correspondance subsisterait entre l’embryogénie comparée et l'anatomie comparée. Dès lors