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L'evolution d'un mythe; Açvins et Dioscures

Ou commence l’évolution religieuse de l’humanité ? Est-ce à l’époque crépusculaire, où un primate, habitant des cavernes, gravait sur la pierre ou sur l’os des figures d’animaux ? Est-ce à l’âge non moins obscur, où nos lointains ancêtres, sous les lourdes pierres dressées ou dans les ténèbres des grottes profondes, enterraient avec les morts des poteries, des armes et des parures qui leur avaient servi dans la vie terrestre ? Ces objets les accompagnaient-ils dans une existence mystérieuse dont les grossiers humains de cette époque auraient eu le vague pressentiment? Ou bien le fétichisme est -il la source des mythologies et des religions, imaginées par des sauvages, ébauches d’humanité ? Ou bien encore faut-il s’élever jusqu’à une race relativement supérieure, pour trouver les premiers vestiges de la religiosité? Dans ce cas, en considérant le groupe Indo- Européen par exemple, que penser des croyances religieuses fondamentales, communes à nos ancêtres, et emportées par eux,

Univ. db Lyon. — Renkl.

loin de leur patrie primitive et inconnue, sur les rives du Gange ou de l’Elbe, de la Saône ou du Tibre, sur les bords de la mer du Nord, de la Méditerranée et de l’océan Indien ? Les images et les conceptions rudimentaires, d’où sortirent tous les dieux dans la lente succession des siècles, se sont-elles formées peu avant la séparation des diverses peuplades, lors du grand exode, ou bien étaient-elles la conséquence et l’aboutissement d’autres conceptions et d’autres images, plus simples encore et vraiment primitives, à la compréhension desquelles l’homme moderne ne peut même plus descendre, embarrassé qu’il est de son expérience héréditaire et des habitudes logiques données à son esprit ?

Quand on parle aujourd’hui de primitifs, on ne remonte souvent qu’à trente, à cinquante siècles ; mais les contemporains de Khéops, ceux des Risis mythiques de l’Inde, appartenaient à des civilisations raffinées, si on les compare aux hommes de la pierre polie et de l’âge du mammouth. Il faut donc bien s’entendre sur le sens du mot primitif ; il désigne pour nous, en matière d’histoire des religions, les hommes dans l’esprit de qui les images et les vives impressions des sens l’emportent sur les conceptions abstraites et sur les froides constructions de la Raison philosophique. A ce point de vue, il y a des primitifs même au xix' siècle. La religion est affaire d’imagination, puisqu’elle s’attaque au mystère. Or le mystère est inviolable pour la Raison, qui s’en détourne ; seule, l’imagination essaie de soulever un des coins du voile. Un berger d’aujourd’hui, paissant des moutons, qui demande aux saints du Paradis d’écarter le loup du troupeau, se fait du Ciel et de ses habitants une idée analogue à celle d’un pâtre grec du temps d’Agamemnon.

INTRODUCTION

Mais pour que les rêveries de nos ancêtres, premières formes de la pensée religieuse, nous soient directement accessibles, il faut qu’elles aient été objectivées par l’intermédiaire du langage dans des prières ou des poèmes. De pareils documents sont autrement suggestifs que les temples, les statues, et tous les monuments figurés. Ceux-ci sont souvent moins anciens, et toujours doublement obscurs, puisqu’ils manifestent des symboles par d’autres symboles, puisqu’après en avoir décrit les formes, il reste encore à traduire les idées qui les ont inspirées.

Les mythes sont essentiellement lyriques. C’est en racontant ses imaginations, ses rêves, et en mêlant aux créations de sa pensée les données de son expérience, que l’homme fait et refait les légendes. C’est en disant ses besoins et ses appétits, en chantant ses désirs et ses craintes, ses peines et ses joies, qu’il objective ses propres passions dans les formes d’innombrables dieux, [ou qu’il les concentre dans la personne d’un être unique.

Mais ces spéculations supposent un point de départ, une première donnée empruntée à l’expérience ; à l’esprit humain créant les mythes, il faut une matière mythique , comme il faut une terre plastique au statuaire modelant une forme. Cette primitive semence qui a donné la luxuriante moisson des mythes de l’Inde et de la Grèce, ce protoplasme d’où sont sorties toutes les générations des dieux, quel est-il t Sous 1 inextricable amas d’images et de mots des premiers hymnes, dans les formes divines créées par la poésie, incompréhensibles sans elle, et qui rendent vivantes un moment pour nous les vieilles religions mortes, pouvons- nous découvrir la matière génératrice des légendes, comme la science arrive ù trouver la cellule, en

décomposant les tissus dont est formé le corps d’un animal ? Je le crois.

En premier lieu, et sans sortir du domaine de l’hypothèse, quelles conditions réalisera cette matière mythique pour servir de point de départ à une évolution religieuse ? Elle sera d’abord, en même temps que très mystérieuse, extrêmement simple : extrêmement simple, pour être à la portée d’un primitif; très mystérieuse pour arrêter et retenir son attention. Elle ne dépassera pas en apparence les limites de l’expérience commune, et pourtant il y aura en elle quelque chose d’inconnu, d’inconnaissable. Très voisine de l’homme, et pour ainsi dire sous sa main, elle sera très éloignée de lui dans quelques-unes de ses manifestations, par lesquelles elle le dépassera complètement. 11 semblera qu’elle est directement sous sa puissance, qu’il peut la diriger à son gré; et elle lui échappera soudain, sans qu'il sache pourquoi. Capricieuse et changeante, elle lui deviendra nuisible, après lui avoir été bienfaisante. Enfin, objet de ses préoccupations pratiques les plus ordinaires, elle se mêlera à ses spéculations intellectuelles, nécessairement.

Le feu réalise toutes ces conditions. Fluide et subtil, il est aussi léger que l’air, plus chaud en apparence que le soleil, plus insaisissable que l’eau. Il vole comme l’oiseau, rampe comme le serpent, marche comme l’homme. Sa naissance est mystérieuse, ainsi que sa mort ; et. quand ses flammes disparaissent dans les airs, elles vont peut-être là-haut ranimer le soleil. Brûlant comme lui, et comme lui lumineux, il est aussi secourable à l’homme. C’est lui qui, dès la plus haute antiquité, dans l’obscurité des cavernes glaciaires, écartait le

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froid, les ténèbres et les bêtes dangereuses. C’est encore lui qui, à l’âge de la pierre éclatée, permit de faire des armes nouvelles et des ustensiles. Il est l’élément civilisateur par excellence, et son influence bienfaisante s’est perpétuée à travers les siècles, toujours plus active, toujours plus nécessaire. Quand 1 humanité, déjà vieille, imagina les mvthes, elle n’eut qu'à regarder danser la flamme du foyer pour y voir les formes mystérieuses de Tvastar, celui qui modèle et façonne, ou d Iléphaistos, le dieu boiteux, qui apprit aux hommes à tirer des métaux les ébauches de l’Art.

Les premiers poètes, ceux qui ne savaient pas encore exprimer leurs conceptions, mais qui déjà entassaient des provisions intellectuelles pour les générations futures, laissèrent de bonne heure leurs rêves s’envoler sur les ailes de la flamme; car le feu a toujours été pour l’homme un objet de préoccupations matérielles et continues. Comme il était fort difficile de l’allumer, il ne fallait pas qu’il s’éteignit1. Une fois qu’on le possédait, on devait donc le surveiller sans relâche, l’examiner, l’étudier de près, pour apprendre les moyens de l’entretenir et de le conserver. De pareilles pratiques, fortifiées par l’habitude, enracinées par la routine, sont devenues si régulières, qu’elles ont fini par apparaître comme nécessai res, puis comme sacrées. Car une coutume à laquelle il semble qu’on ne peut plus se soustraire, est presque un rite; ou. si l’on veut, le rite n’est qu’une habitude religieuse. La liturgie et le culte étaient donc en germe, avant le mythe, dans la matière

(1) Sur le culte du feu chez tous les 'peuples et à toutes les époques, on peut consulter Lubbock, Origine de la C ivilisation, p. 309 6q.

mythique elle-même. Plus tard ils exerceront à leur tour une influence sur la mythologie.

Pour que le feu se perpétuât, il fallait, avons- nous dit, l’entretenir. De même qu’un homme affaibli et gisant se ranime en absorbant de la nourriture, ainsi le feu qui meurt ressuscite, quand on lui donne des aliments. Il faut donc lui offrir à manger, comme à un être humain, lui présenter à certaines heures du jour, pour le satisfaire, ce qu’on a de meilleur, le lait des troupeaux, le miel des abeilles, et les liquides fermentés qu’on tire des plantes1, ainsi que les résines parfumées qui découlent des arbres. Tous les sauvages nourrissent leurs fétiches, car leur imagination naïve ne saurait trouver un plus sûr moyen de faire plaisir, l’homme primitif étant essentiellement l’esclave de son ventre.

Le feu n’est pas insensible aux présents qu’on lui fait : il témoigne sa joie pour ainsi dire, en multipliant et en élevant plus haut ses flammes claires. Aussi les offrandes qui brûlent plus facilement sont censées lui plaire davantage; et c’est d’un bon augure, quand la flamme monte brillante vers le ciel. Certains textes classiques montrent, à n’en pas douter, que les libations versées servaient à activer le feu :

Ter liquido ardentem perfudit Nectare Vestam,

Ter flamma ad summum tecti subjecta reluxit ;

Ominequo firmans animum, sic incipit ipsa.

(Virgile, Gèorg., IV, 384-386).

Aux yeux des Grecs et des Romains, les essences et les rési-

(1) Dans cette catégorie rentrent le Sonia des Hindous, le Haoma des Iraniens. L’homme jugeait ces offrandes plus précieuses, probablement parce qu’il avait une part appréciable dans leur production.

INTRODUCTION

nés, les parfums précieux de l’Orient, l’encens et la myrrhe, devaient être particulièrement agréables au dieu. C’est pourquoi les poètes orphiques ont mis le nom d’un parfum en tète de chacun de leurs hymnes. Quant au vin mêlé de miel, il correspondait au Soma et au Madhu des Indiens, au Haoma des Iraniens. Enfin le lait, offrande commune à tous, était l’antique aliment que donnaient au feu les pasteurs nomades. C’est probablement assez tard qu’on se mit à brfder aussi sur les autels la chair des animaux ou certaines autres parties de leur corps. On les arrosait d’huile pour leur permettre de se consumer plus facilement (1).

Le feu est-il nécessairement la matière mythique primitive? L’imagination humaine n’aurait-elle pas pu trouver un autre thème? Le soleil par exemple n’est- il pas un point de départ naturel pour les spéculations mythiques? La question mérite d’être discutée.

Or il nous semble que le soleil, les astres, et en général tous les phénomènes de la nature, sur la production desquels l’intervention humaine ne saurait s’exercer en aucune façon, importaient fort peu à l’homme primitif. Il ne se préoccupait pas de décrire les grandes scènes de la nature, parce qu’il ne songeait nullement à les regarder. Le coucher ou le lever du soleil le préoccupaient beaucoup moins que l’entretien de son foyer ; et, s’il craignait de laisser ce dernier s’éteindre, il n’avait sans doute pas l’idée que l’astre pût un matin ne pas surgir, comme d’habitude, à l’horizon.

(1) Et solida imponit taurorum viscera flammis,

Pingue super oleum infundens ardentibus extis.

(Virg., Æn., VI, 252-253.)

Impiaque æternam timuerunt sæcula noctenj,

a dit Virgile, il est vrai. Mais ce n’est là qu’une formule littéraire. digne d’un âge classique. Lucrèce était déjà d’avis que les premiers hommes ne pouvaient avoir de pareilles conceptions. « Ils ne parcouraient pas tout tremblants les campagnes et ne réclamaient pas à grands cris le jour et le soleil, en errant dans les ombres de la nuit : mais plongés dans le sommeil, ils attendaient en silence que le soleil, de son rouge flambeau, illuminât le ciel. Tout petits, ils avaient pris l'habitude de voir se produire alternativement les ténèbres et la lumière ; aussi ne pouvaient-ils en aucune façon en concevoir jamais de l’étonnement, ni craindre que la terre fût plongée dans une nuit éternelle et privée pour toujours de la lumière du soleil (1). »

La mythologie est née du travail de l’imagination s’exerçant sur la matière mythique. Pour découvrir l’origine d’un mythe, il faut donc refaire en sens inverse tout le chemin parcouru par l’esprit humain et remonter jusqu’à l’image primitive, en partant des histoires complexes et touffues que la poésie s’est plu de mille façons à embellir. Or le cerveau de l’homme n’a pas sensiblement changé depuis quelques milliers d’années. L’association des images et leur propagation par ondes successives, grâce à laquelle le dieu primitif, sorti du foyer, a grandi démesurément jusqu’à remplir le monde, les procédés en un mot dont la religion a usé jadis, sont en partie ceux qu’aujourd’hui encore emploie la poésie ; par les poètes contemporains, nous pouvons donc comprendre dans une certaine mesure comment pensaient les prêtres d’autrefois. La seule différence appréciable

(1) Lucrèce, V, 971-979.

INTRODUCTION

est que l’homme n’est plus dupe maintenant des images qu’il juxtapose ou coordonne : la poésie, de sacrée qu’elle était, est devenue littéraire. Du reste, dans l’Inde comme en Grèce, c’est du Temple qu’est sorti le lyrisme, comme le drame. A l’origine, tout poème est mythique, et tout mythe est lyrique. Aujourd’hui la mythologie s’appelle symbolisme ; mais le nom seul est changé : les procédés sont restés les mêmes. C’est ce que nous allons essayer de montrer.

Quel est le rôle de la poésie? Elle exprime au moyen d’images les analogies des choses; elle rend sensibles les affinités secrètes qui existent entre l’homme et la nature, les correspondances cachées, qui sont la source et la fin de toute connaissance; elle sent d’une façon concrète ce que d’une manière abstraite les philosophes pensent; par ses comparaisons infinies entre les faits matériels et les phénomènes psychiques, elle rend les uns et les autres plus faciles à comprendre. Pénétration par la Nature de l’Intelligence humaine, ou diffusion de l’esprit à travers la nature physique, telle est sa signification essentielle; c’est pourquoi les plus grands poètes sont généralement panthéistes, ainsi que les mythologies les plus riches ; et dès lors la création tout entière n’est qu’un immense poème.

Le soleil est ma chair, le soleil est mon cœur,

Le cœur du ciel, mon cœur saignant qui vous fait vivre,

Le soleil, vase d’or, où fume la liqueur De mon sang, est la coupe où la terre s’enivre

Je suis dans tout ; je suis la fraîcheur de la nuit;

Et je suis dans l’Ether la lune qui vous aime,

Et l’ouragan aussi, l’éclair brûlant qui luit.

Car la création entière est mon poème (1).

(1) Lahore, l'Illusion, p. 138.

Ainsi s’exprime un poète contemporain, et de la même façon à peu près parlait, assez loin dans l’espace et dans le temps, l’auteur du Mahâbhârata :

« Le feu est ma bouche, la terre est mon pied, la Lune et le Soleil sont mes yeux ; le Ciel est ma tête ; l’atmosphère des points de l’espace constitue mes deux oreilles ; ma sueur est la

source des eaux Le Ciel et ses plages sont mon corps ; le

vent est placé dans ma respiration (1) .»

De ces textes, que ressort-il? C’est que l’homme sans cesse s’objective dans les choses : il ne peut comprendre la nature qu’en la rendant semblable à lui; il l’anime, et elle emprunte une voix divine pour répondre à la sienne. La fiction du monde vu à travers le prisme de l’imagination humaine est essentiellement colorée et vivante, mais cette matière Huante de la poésie est susceptible de prendre toutes les formes ; cette couleur fugitive des choses est faite de tant de nuances, que l’œil réussit à grand’peine à les saisir pour les fixer. Ainsi les images les plus variées, et parfois les plus contradictoires, se succèdent en poésie, sans qu’elles aient besoin d’être justifiées autrement que par la fantaisie du poète.

Comparaisons entre l’ordre physique et l’ordre moral, animation et personnification des choses, développement par énumération d'images, tels sont les principaux caractères de la poésie lyrique : dans la poésie mythique, il est facile de les retrouver. Le développement par images successives explique la riche efdorescence des mythes, leurs nombreuses variantes, ainsi que leurs vagues affinités. L’animation de la nature deve-

(1) Mah. Vana-Parva, 12956sq. On verra plus loin quelle est l’origine de ces formules.

INTRODUCTION

nue vivante, c’est, en histoire religieuse, le zoomorphisme et l’anthropomorphisme ; l’homme a créé les dieux à son image. Enfin le besoin de rattacher par le lien d’une causa lité mystérieuse les phénomènes physiques à des manifestations psychiques est si naturel, que toutes les religions humaines en fournissent des exemples.

Avec des procédés tout à fait semblables, le chantre primitif et le poète moderne suivent cependant un ordre inverse : l’un a passé du physique au moral, et l’autre va du moral au physique; le premier, pauvre en moyens d’expression, mais riche en émotions produites en lui par les impressions encore vives des choses, est un être essentiellement impulsif; il explique ce qu’il voit hors de lui par ce qui se passe en lui, c’est-à-dire par le jeu des passions humaines, la colère ou la joie, la haine ou le désir, en un mot l’appétit avec toutes les satisfactions du ventre ou du sexe. Le moderne au contraire cherche à illustrer le subjectif par l’objectif, à expliquer par le spectacle de la nature les états d’âme en lesquels il se complait. Quelques exemples, pris au hasard parmi les poètes tant anciens que modernes, ne seront pas inutiles ici.

Avec les poètes primitifs, nous assistons à la formation même des mythes; l'imagination s’exerce à cette époque sur des données en général fort simples, desquelles elle tire, par de successives déformations, la complexité des légendes. Ainsi les chantres védiques figurent indéfiniment par des formes nouvelles les deux éléments du sacrifice. Ils comparent les flammes à des chevaux, à des oiseaux, ou encore aux armes aiguës et brillantes dont on se sert dans les combats. Les libations sont comme des rivières qui coulent ; quand elles sont faites de lait,

elles ressemblent à des vaches; et, lorsqu’elles consistent en miel, ce sont les abeilles mêmes qui bourdonnent dans le pétillement des flammes. Si l’on considère la libation se mêlant au feu, c’est alors la vache saillie par le taureau, la femelle couverte par le mâle, la femme unie à l’homme, en un mot, le couple mythique d’où sont dérivées toutes les théogonies, et qui symbolise obscurément la génération perpétuelle par où s’entretient la vie dans la nature.

Chez les poètes antiques, l’élément mythique continue à fleurir en légendes nouvelles, mais il coexiste avec l’élément lyrique et purement formel. Ce sont ces poètes qui nous font le mieux comprendre, et comment se sont formés autrefois les mythes, et pourquoi leur développement s’est arrêté. Il a fini le jour où l’homme, pleinement conscient de tous ses moyens d’expression, n’a plus objectivé dans des dieux innombrables les images créées par son esprit. Cependant, élevé à l’école des prêtres, il continue à parler comme les anciens poètes, faiseurs de mythes. Dans Eschyle, par exemple, Cassandre, qui voit en esprit le meurtre d’Agamemnon par Clytemnestre, supplie qu’on éloigne le taureau de la vache. « Elle le saisit, le taureau aux cornes noires, elle l’enveloppe dans le piège, elle le frappe. 11 tombe dans le bassin que remplit l’eau, dans le vase de la Ruse et de la Mort. » L’inspiration est absolument la même que dans les hymnes védiques où il est question du dieu Agni, qui de son désir appelle hr jeune femme, ou du taureau poussé par le rut vers le troupeau des vaches. Dans le même passage le poète s’élève à un symbolisme plus abstrait et plus moderne, en parlant « du vase de ruse et de mort ». Il se sert encore du langage mythique, lorsqu’il appelle les discours

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« des médecins qui guérissent la colère ». Eschyle voit la mer « fleurie de navires », et dans les Védas, les volutes de la flamme sont comparées aux pétales du lotus qui flottent sur le lac des libations. De pareils exemples abondent : les Danaïdes sont poursuivies par leurs cousins, aveuglés d’un fol amour ; « les éperviers, dit le poète, presseront les colombes. » Ailleurs l’aigle avide de carnage est « le chien ailé de Zeus ». On voit par ce dernier trait que l’idée mythique ou lyrique n’a pas toujours besoin d’être naturelle, ni vraisemblable. Plus elle est extraordinaire, à condition de rester belle, plus elle frappe l’imagination. Aussi le lyrisme va facilement jusqu’à l’étrange, et la mythologie jusqu'au monstrueux.

Enfin les poètes modernes gardent les mêmes procédés que leurs devanciers, et le lyrisme contemporain s’inspire de l’esprit des religions antiques. Les mythes d'autrefois sont encore regardés comme une forme vivante de la pensée. A chaque instant on les traduit ou on les assimile ; ils constituent une sorte de langue poétique, qui n’a guère changé depuis les siècles lointains, où l’homme commençait à la balbutier. On adapte donc les primitives images à l’expression des idées actuelles, comme on fait avec de vieilles étoffes une robe à la mode d’aujourd’hui.

Eschyle s’exprime comme les poètes anonymes des Vedas. Mais Hugo ne parle- t-il pas comme Eschyle, quand par exemple, s’adressant à Napoléon III, il s’écrie :

Entre à l’auberge Louvre avec ta i’osse Empire !

Ailleurs, à propos de l’archevêque, qui a sacré l’usurpateur à Notre-Dame :

Ton diacre est Trahison, et ton sous-diacre est Vol!

Le poète français, pour peindre Napoléon Ier attaché sur le roc de Sainte-Hélène, emprunte à la Grèce le mythe du titan Prométhée enchaîné sur le Caucase. Les détails mêmes de la légende sont utilisés dans le poème :

Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans,

Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre,

Et, joyeux, s’en alla sur le pic centenaire Le clouer, excitant par son rire moqueur Le vautour Angleterre à lui ronger le cœur (i).

Ailleurs le poète, prenant pour point de départ l’histoire légendaire d’Harmodius, brode là-dessus tout un drame mythique ; la scène est l’Univers, et l’infini lui sert de toile de fond; les acteurs sont l’Epée du régicide, faite vivante et douée de parole, le Vent dont le bruit est une voix

qui sème dans l’espace Les cris des exilés, de misère expirants ;

la Mer « rouge de sang », et la 'ferre « pleine de morts», un

(1) Voir encore les Châtiments , éd. Lemerre, p. 107, la pièce intitulée * l’Homme a ri »; p. 108, la fable du singe qui a revêtu la peau du tigre (la fable n’est qu’un des aspects populaires du mythe). — Pour l’adaptation des mythes chrétiens, on trouvera un exemple suggestif p. 187 :

Un jour Dieu sur sa table Jouait avec le Diable Du genre humain haï ;

Chacun tenait sa carte ;

L’un jouait Bonaparte,

Et l’autre Mastaï...

Prends ! cria Dieu le Père ;

Tu ne sauras qu’en faire.

Le Diable dit : Erreur !

Et ricanant sous cape,

Il fit de l’un un pape.

De l’autre un empereur.

INTRODUCTION

Tombeau, un Navire, la Borne du Chemin, enfin la Patrie aux fers, qui tend les bras vers son fils du fond d’une prison.

Ainsi le poète, tantôt adapte aux faits modernes d’anciennes légendes, tantôt crée de toutes pièces des mythes nouveaux. Par un procédé pareil à celui des vieilles religions, il anime des idées abstraites et les personnifie, si bien qu’il ne nous manque que la foi pour en faire des divinités semblables à celles de Rome ou de la Grèce. Nos artistes, par la peinture et la sculpture allégoriques, font aussi de la mythologie. Les productions de ce genre, lorsqu’elles sont simples, sont même plus accessibles aux foules que d’autres œuvres, supérieures au point de vue de la pensée. Le concept de l’état français est couramment représenté par le symbole d’une femme coiffée du bonnet phrygien. Or le paysan le plus fruste saisira le sens de cette allégorie, par une sorte d’intuition mythique. Car c’est dans le champ banal du peuple, et non dans le jardin des littératures, que l’arbre mythologique garde ses plus profondes racines, et aujourd’hui les contes populaires sont ses dernières et vigoureuses pousses.

Chez les poètes, un des mythes modernes les plus intéressants est celui de la Caravane, développé par Théophile Gautier dans un sonnet, et repris par Hugo dans une pièce des Châtiments. Ce dernier a esquissé en quelque sorte les grandes lignes d’une Religion du Progrès, conçue et développée dans le sens mythologique. L’idée symbolique et fondamentale est la même chez les deux poètes. La Caravane humaine se traîne dans le Sahara du monde, péniblement. Seuls, les détails diffèrent, ainsi que le but du voyage, le Progrès d’après l’un, la Mort selon l’autre. Ainsi dans l’antiquité, nous trouvons souvent deux traditions différentes pour un même mythe.

16 L’ÉVOLUTION U’ÜN MYTHlî

La mythologie primitive et le symbolisme moderne sont donc deux aspects semblables de la pensée humaine; et il n’y a pas de raison, a priori, pour que les sensations et les sentiments de nos lointains ancêtres ne nous soient pas facilement accessibles.

Mais n’y a-t-il pas des distinctions à établir ? L’âme d’un Hindou védique est-elle aussi aisée à comprendre que celle d’un Hellène de l’époque légendaire ? Evidemment non. Cependant les documents sont plus nombreux et plus anciens pour l’Inde que pour la Grèce. Nous possédons dans les Védas l’équivalent des hymnes et des prières qu’avaient composées et chantées, en versant les libations du sacrifice, les prêtres poètes de l’Hellade, Musée, Linos et Orphée. Leurs oeuvres sont perdues pour nous, tandis que celles de leurs frères, les Risis de l’Inde, nous ont été transmises en partie. Mais aussi comme leur âme est différente de la nôtre, j’entends de celle des peuples de l’Europe, qu’ils soient Grecs ou Italiens, Germains ou Celtes, antiques ou modernes! Ils appartiennent peut-être à la même race que nous, mais combien déformée par les conditions de la vie dans l’Inde, et par le climat des Tropiques ! Telles deux variétés d’une espèce animale, acclimatées sous des latitudes différentes, finissent par ne plus se ressembler.

Dès l’époque védique, les Hindous, dans l’exubérance de leur imagination vive et poétique, s’habituent à passer d’une idée à une image, ou d’une image à l’autre, avec une facilité et une absence de transitions, dont nous n’avons jamais été capables. Perpétuellement ils combinent les mythes proprement dits, consacrés par la tradition, avec ce qu’on peut appeler les mythes de forme, c’est-à-dire le langage métaphorique. Aussi chez eux toutes les légendes subissent d’incessantes transformations, au

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hasard de la fantaisie des poètes. Le sentiment de la réalité n’existe pas pour eux, ou existe à peine ; et leurs mythes, tiuants et sans consistance, prennent toutes les formes, ainsi que de légers nuages poussés par le vent.

Dans la confusion des images védiques, dans la variété des descriptions, dans la bizarre subtilité des énigmes, y a t-il un fil conducteur, qui permette au philosophe ou à l’érudit de retrouver sa voie? Nous le pensons. De l’examen général des faits se dégage une hypothèse, qui tend à faire du feu, activé par la libation, c’est-à-dire des deux éléments du sacrifice, la base de la religion védique et par conséquent brahmanique, l'origine lointaine des grands développements panthéistiques du vedânta, et la matière mythique primitive, d’où sont sortis les dieux et leurs légendes. Tenter la vérification de cette hypothèse, d’une manière aussi scientifique que possible, pour un mythe particulier et peu connu, voilà ce que nous avons essayé de faire dans le présent travail.

Les idées que nous exposerons, et qui nous serviront à classer les faits mythiques, sont dues à l’application des principes de M. Regnaud ; c’est lui qui le premier a mis en lumière l'importance et le rôle des libations dans le sacrifice védique. Nous renvoyons le lecteur d'une manière générale à ses deux derniers ouvrages :

Le Rig-Véda et les origines de la mythologie Indo-Européenne, Leroux, 1893.

Les premières formes de la Religion et de la tradition dans l' Inde et dans la Grèce , Leroux, 1894.

Univ. de Lyon. — Renel.

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