CHAPITRE PREMIER
LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS
Les Açvins dans le Rig-Vèda. — Leurs épithètes et leurs qualifications.
Dans le Panthéon védique, un dieu domine tous les autres : c’est le grand Indra, monté sur son char brillant et accompagné de la foule étincelante des Maruts; le quart des hymnes du Rig-Véda lui est consacré et il est devenu plus tard le roi du ciel, l’égal du Zeus hellénique, maître de l’Olympe. Un peu audessous de lui vient Agni, célébré par plus de deux cents hymnes du livre sacré, puis Sonia, le dieu de l’offrande (1). Les Açvins sont ensuite sans contredit, pour les poètes primitifs de l’Inde, l’objet des préoccupations les plus constantes. Bien qu’ils n’aient pas à beaucoup près l’importance des trois grandes
(1) Cent vingt hymnes lui sont dédiés.
L’HVOLUTION D'UN MYTHE
divinités précédentes, leur rôle et leur influence, le nombre et l’étendue des passages où il est question d’eux, les mettent bien au-dessus des autres devas. Les Maruts et Vàyu, compagnons fidèles d’Indra; la rouge Usas, dont tous se disputent l’amour; Sûrya, Pûsan, Savitri, toutes les formes masculines ou féminines dans lesquelles l’imagination védique ébauche les divinités futures, toutes se trouvent éclipsées par le couple brillant, auquel sont entièrement consacrés plus de cinquante hymnes du Rig, et dont la puissance merveilleuse est pareille à celle d’Indra lui-même. Les Açvins sont la plus importante et la plus indissoluble des dyades mythiques dont le Rig-Véda est rempli ; jusqu'ici, semble- t-il, on n’a pas suffisamment insisté sur ces couples divins : leur origine obscure et leur rôle encore mystérieux sont pourtant l’un des problèmes les plus intéressants de la mythologie comparée. Ce sont, pour ne parler que des couples mâles, Indra et Vàyu, Visnu et Indra, Indra et Sonia, Soma et Agni, Agni et Indra, Indra et Varuna, enfin Mitra et Varuna. Mais les Açvins à eux seuls sont invoqués presque aussi souvent que tous les autres réunis (1). Etudier l'évolution de leur mythe, c’est donc rendre compte de la nature et du rôle des dyades dans la religion védique.
Le Rig-Véda, comme toutes les oeuvres des primitifs, est plein de répétitions, d’expressions toutes faites, de formules consacrées et courantes. On doit donc s’attendre à trouver accolées aux noms des divinités védiques certaines épithètes semblables à celles attribuées par Homère aux dieux grecs. De pareilles épithètes se rencontrent en effet, mais moins souvent qu’on pourrait le croire. Le sens des formules védiques est encore si concret et si précis, que les mots y gardent, à peu près dans son intégrité, leur valeur primitive. A part quelques exceptions, le
(I) Cent vingt hymnes du R. V. sont entièrement consacrés aux couples énumérés, auxquels il faut joindre celui de Dyàvàprthivî.
LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS
sens des épithètes n’y est nullement vague ni banal : telles les significations de AîvxwÀevsç, y'/.x ux<ôtt<$, powriç, et bien d’autres dans Homère. Les épithètes védiques sont en général parfaitement appropriées au contexte; elles ajoutent une idée ou une image à l’expression qui, sans elles, serait souvent incomplète. Aussi est-il assez difficile de les classer et de les étiqueter, car beaucoup ne peuvent être considérées en dehors du passage dont elles font partie intégrante.
Une dizaine d’appellations tout aup lus reviennent assez fréquemment dans les hymnes du Rig-Véda pour mériter le nom d’épithètes ou de qualifications des Açvins. D’autres, en plus grand nombre, nous fourniront des renseignements précieux sur leur nature ; et, à ce titre, pourront aussi trouver place en ce chapitre (1).
Un des termes les plus souvent cités, par lesquels on distingue les Açvins, est celui de
DIVAS NÂPATA
On le traduit ordinairement par « fils du jour » ou même « fils du ciel » ; et il correspond exactement à A to; y.ovpci : d’où l’importance qu’y ont attachée les commentateurs européens.
(1) Voici la liste des passages où il est question des Açvins dans le R. V. : — 3 (v. 1.3 15 (v. 11) — 22 (v. 1-4» — 30 (17-19) — 34 — 44 (v. 1-2) — 46 — 47 — 92 (v. 16-18) — 112 — 116 - 117 — 11S — 119 - 120 — 139 (v. 3-5) - 157 — 158 — 180 — 181 — 1S2 — 183 — 184 — 230 — 232 (v 7-9) — 292-298 (v. 3) — 311 (v. 9-10) — 339 — 340 — 341-348 (v. 2-3) — 395 (v. 3) — 396 (v.18) — 397 (v. 8 et v. 17) - 403 (v- 1) - 427 -428 — 429 - 430 - 431 — 432 - 490 (v. 5) — 491
567 (v. 3) — 583 — 584 — 585 — 586 — 587 — 588 — 589 — 590 — 625 — 628 629 630 — 638 (v. 8) — 639 (v. 16) — 612 — 655 (v. 10 et 14) — 646 (v. 1-19) 657 iv. 8) — 655 — 649 (v. 8) - 662 (v. 4-6) — 677 — 682 — 694 — 695 — 696 — 710 (v. 7-8) —717 (v. 7) — 720 (v. ï) — 793 (v. 4) — 850 (v. 4-6) — 861 (v. 6 et 11) — 862 (v. 6) — 865 — 866 — 867 — 878 (v. 2) — 887 (v. 4 — 8)0 (v. 3) — 896
(v. 7) — 899 (v. 3, 4 et 6) — 932 — 951 (v. 1) — 957 (v. 4-5) — 958 (v. 1) — 918
(v. 13) — 919 (v. 5-6) — 969. Nous avons volontairement omis les passages où le nom seul des Açvins est cité dans une énumération de dieux.
Or, dans toute l’étendue du Rig-Véda, nos dieux ne sont appelés que cinq fois divas ncipâtâ ; de plus, dans deux passages (1), le couple de Mitra et Varuna reçoit le même nom, qui n’est donc nullement caractéristique des Açvins. 11 nous donne pourtant un renseignement utile sur la nature ignée de ces divinités et sur leur aspect brillant. Div signifie en effet «jour», «éclat», « lumière » (2) et doit s’entendre ici de la flamme brillante. Dire des Açvins qu'ils sont les fils de l'éclat, c’est répéter sous une autre forme qu’ils apparaissent avec les flammes du sacrifice, dont en réalité ils ne se distinguaient pas à l’origine. Agni est appelé de même apâm nàpât , a le fils des eaux », ürjàs nàpât , « le fils du réconfort », parce qu’il sort des libations. Le triomphe du dieu qui s’échappe de l’offrande obscure comme d’une prison est exprimé par vimiicas nàpât, « le fils de la délivrance » ; sa croissance merveilleuse, par çàvasas nàpât , « le fils de l'augmentation » ou sâhasas nàpât , « le fils de la force ».
Telle est, ramenée à ses justes proportions, l’importance de l’expression divàsnâpâtâ, qui n’a pas donné dans l’Inde, comme son correspondant A dç xovpot en Grèce, naissance à une légende. Nous ne nous en occuperons donc pas davantage.
NÂSATYÂ
Nâsatyd est de beaucoup l’appellation la plus ordinaire des Açvins et il est nécessaire de fixer la signification précise de ce mot. Les commentateurs hindous le traduisent par «véridique» et le dérivent de na (négation), plus asatyà ( a-satyd , « non véridique »). Nâsatya signifie donc « qui n’est pas non véridique ». A priori, ce mode de formation est fort douteux : le contraire de asatyà est tout naturellement satyà , et la forme par deux
(2) Le sens de « ciel » est dérivé. Grassmann admet dans son lexique le sens de « flamme brillante ».
LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS
négations serait plutôt * anasatya que ndsatya. Pour le sens, nous ne serions pas d'accord non plus avec les grammairiens de l’Inde. Satyd signifie essentiellement « qui existe ». Ndsatya voudrait donc dire aussi « manifesté », et deviendrait presque un synonyme de jâtd. Mais nous ne nous arrêterons pas, avec le dictionnaire de Saint-Pétersbourg et le lexique de Grassmann, à l’opinion des commentateurs hindous. D’autres étymologies ont été proposées.
Bergaigne pense qu'il faut rattacher ndsatya à nâsâ , « nez», avec addition du suffixe -tya, mais il ne précise guère le sens du mot. Il émet seulement l’hypothèse que les Açvins sont peutêtre des divinités psychopompes comme les deux chiens de Yama. Cette question sera discutée ailleurs. Pour le moment, contentons nous de dire que l'étymologie de Bergaigne est spécieuse. Ndsatya pourrait fort bien se traduire par « qui a du nez ». Tous les devas ont pu être considérés à l’origine comme allant vers les offrandes, ainsi que des chiens vers la proie, en se servant de leur odorat. Les Açvins seraient alors comparés à de bons limiers qui savent trouver la piste de l’oblation.
Bloomfield rattache ndsatya à la racine nas, qu’il rapproche du grec vcVrc;, « retour ». Les nâsatyâ sont pour lui ceux qui « reviennent » tous les matins. Cette appellation est tout à fait conforme aux conceptions védiques. Mais nas a-t-il bien le sens de revenir? Il signifie plutôt « s’approcher », « se joindre à », « s’unir à... » ; en sanskrit classique, il est employé parfois pour exprimer les relations sexuelles. Ndsatya (1) nous semblerait donc devoir s’interpréter par « uni », « accouplé ».
La nature des Açvins invoqués comme couple serait ainsi définie par leur appellation la plus fréquente (2). On peut rap-
(1) Au point de vue grammatical, la forme ndsatya (cf. part. près, misât) n a rien d’anormal.
(2) Nasa ti/ A est presque toujours applique aux Açvins (79 fois). On le trouve 7 fois dans des hymnes, où ces dieux ne sont pas nommés. H désigne alors les deux
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procher de nâsatyâ différents termes appliqués aux Açvins, et qui procèdent de la même conception : samaria, sdmanasâ (trois fois) « unis », sajôsâ, s ijùsasâ , même sens ; sànâmànà, «au même nom », qui n’ont plus qu’un nom; sàmbhrtâ, « apportés ensemble», c’est-à-dire réunis.
Pour en finir avec le mot nâsatyâ , citons quelques passages illustrant le sens que nous proposons :
« Quand attelez-vous l’âne fougueux, avec lequel vous venez unis ensemble, à la cérémonie? » (34, 9.)
«... Venez, unis ensemble, à mon appel. » (183, 5.)
« Accouplés , vousallez tous deux avec la lumière. » ( 1 10, 17.)
Dasrâ est une épithète très fréquente des Açvins, mais elle s’applique aussi à d’autres devas, Pusan, les Mai nts, Indra uni à Visnu. On la traduit généralement par « merveilleux dans leurs actes », sens fort admissible, à condition de n’en pas exagérer la portée. Les actes merveilleux dont il est question, c’est tout simplement la manifestation d’Agni. Dasrâ est tiré de la racine dans , peut-être apparentée à dahs, d’où ddksa, habile.
Les deux épithètes dont nous venons de nous occuper, sont en somme les seules qu’on puisse considérer comme caracté -
éléments du sacrifice, en tant qu'accouplés, et on peut dire qu’il est un substitut de açvinâ, lequel est lui- même, ainsi que nous le verrons, un synonyme métaphorique du couple Agni et Soma. — Xdsatya est employé une seule fois autrement qu'au duel. Le passage (299. 6) ne contredit pas noire sens. « Que bruisses-tu, Agni, pour Vàta allant tout autour, (et) approché (uni) de la demeure (la libation considérée comme demeure d'Agni). » (pàrijmane nàsatyüya ksé bràvah kàd agne Vàtayab Nous faisons de Ksé le complément de ndsatyaya , nous fondant sur ce fait, que les verbes ou les adjectifs, qui expriment le rapprochement, gouvernent très souvent le datif. Si on nous objecte qu'un pareil accord est douteux pour l'époque védique, nous admettons au besoin la traduction, qui ferait du masc. nàsatydya une apposition au féminin Hsé.
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ristiques des Açvins; les Hindous l’ont bien compris, car, à une époque postérieure, ils ont distingué un Açvin Nâsatya et un Açvin Dasra (1), transformant ainsi en noms propres d’anciennes qualifications. Ce procédé est familier à toutes les mvthologies, mais le fait cité est particulièrement intéressant puisa date récente.
Quant au mot nàrâ , qui à chaque instant se trouve accolé au nom des Açvins, il est la désignation la plus générale des devas, comme on peut s’en assurer d’un coup d’œil en parcourant l’article nr dans le lexique de Grassmann. Son sens de « fort, mâle », convient parfaitement aux éléments actifs du sacrifice. (Cf. vrsan.)