IV. L'avenir du commerce extérieur
De cet ensemble merveilleux de progrès techniques dans la production industrielle et agricole, dont les étapes ont été retracées ailleurs (vol. XI); de ce développement constant, à la fois quantitatif et qualitatif, des voies et moyens de transport de toute espèce; de ce perfectionnement des méthodes commerciales, l'effet le plus remarquable, au point de vue économique, c'est la progression ininterrompue des échanges qui trouve son expression dans les mouvements du commerce intérieur et surtout du commerce extérieur.
Rechercher l'importance du commerce intérieur des pays civilisés est besogne malaisée. Les indices dont on pourrait se servir sont insuffisants. Si le trafic des chemins de fer, des canaux et du cabotage décèle l'activité du mouvement circulatoire des marchandises ; si le chiffre des escomptes dans les établissements de crédit donne une idée des échanges commerciaux qui s'opèrent; si le gonflement colossal des virements ou compensations en constituent des critériums ; si l'augmentation
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de la production a pour corollaire ou pour cause un accroissement de la consommation et partant des échanges, en revanche, que d'achats ou de ventes réalisés sans que rien, dans les signes précédents, en révèle l'importance ! Que de paiements au comptant ou à crédit qui ne donnent pas lieu à mention ! Que de chiffres, au contraire, afférents à la fois au commerce intérieur et au commerce extérieur, sans qu'il soit possible de faire entre eux le départ ! Tout ce qu'il est possible d'affirmer, c'est la supériorité énorme sur le commerce international de ces transactions de tous les instants dont est faite la vie moderne, de cet achat continu de marchandises et de services qui font de l'économie de nos jours l'économie par excellence de la monnaie et du crédit, caractère appelé même à s'accentuer encore.
Au contraire, les statistiques des marchandises passant annuellement d'un pays à l'autre sont presque partout aujourd'hui dressées avec un soin qui en font l'instrument le plus commode pour apprécier les oscillations de la prospérité économique et déterminer l'accroissement remarquable de l'activité commerciale. Sans doute, n'est-il pas sans faiblesses. Nombre de réserves doivent en accompagner les chiffres et les comparaisons. Dans le temps, ce sont les régimes douaniers qui, par leurs variations, peuvent en modifier les données, ou encore les changements apportés au mode de calcul des valeurs ou des quantités. Dans l'espace, entre divers pays, ce sont les procédés d'établissement des statistiques qui diffèrent. Ces dernières peuvent être simples et grossières, comme elles l'ont été longtemps en Angleterre, faisant masse de toutes les marchandises entrées ou sorties, sans se préoccuper d'en déterminer la provenance exacte, la destination ultime ou l'usage Elles peuvent aussi être
|)lus élaborées, comme celles du commerce français, qui distinguent le commerce spécial, mouvement des marchandises produites à l'intérieur ou destinées à y être consommées, et le commerce général comprenant toutes les marchandises qui entrent dans le pays ou en sortent. Enfin, elles peuvent être complexes, comme en Allemagne, 011 Ton différencie bien le commerce général du commerce spécial, mais où l'on met à part le commerce effectif, qui comporte, outre les mouvements d'exportation et d'importation directs, les mouvements d'entrée et de sortie des dépôts. A toutes ces statistiques échappent nombre de transactions et non des moindres : exportations et importations occultes que l'analyse économique plus parfaite s'efforce de saisir, mouvements de capitaux notamment, transmis sous forme de simples ordres de bourses ou d'arbitrages entre marchés financiers. Il est donc aisé de comprendre les accusations qu'on a portées contre elles, les reproches de sophistication dont on les a criblées. D'autant plus que souvent elles ont pour seul objet de fournir des armes aux partisans ou aux adversaires de certains régimes et que l'utilisation en est partiale ou injuste. Mais ce sont là des infirmités communes à toutes les statistiques et celles-ci ne sauraient prétendre y échapper. Et telles quelles, en abandonnant aux instituts statistiques la recherche du remède à apporter à ces défauts, en l'absence même de toute uniformité dans leur établissement national ou international, il n'en reste pas moins qu'on a le droit d'y puiser des résultats positifs et surtout l'illustration du prodigieux essor des mouvements internationaux, qui s'est produit dans le dernier quart de siècle grâce à l'entrée en scène de nouveaux facteurs et à l'établissement des grands courants d'échange entre nations.
Dans le monde entier, le commerce spécial, que l'on laissait à 57 milliards aux environs de 1870, était do 79 milliards en 1880, passait à 91 milliards en 1890,
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atteignait 117 milliards en 1900 et 170 milliards en 1907. En moins de quarante ans, la valeur totale en avait exactement triplé, approchant aujourd'hui du chiffre énorme de 200 milliards.
De cet essor nombreuses sont les causes, toutes résultant plus ou moins de l'évolution que nous avons décrite et de l'accroissement des besoins humains, en même temps que des moyens juridiques, techniques et économiques de les satisfaire. La carte du monde semble réaliser de plus en plus cette division géographique du travail que rêvaient les économistes classiques, avides d'une fluidité parfaite des hommes et des biens entre les pays. Peut-être même cette tendance Louche-t-elle à son terme et assisterons-nous, dans un avenir plus ou moins lointain, à un ralentissement de cette spécialisation des peuples comme des entreprises, tandis que la spécialisation des individus ira s'accentuant. Ne voiton pas, en effet, les nations s'efforcer de parvenir à cette intégration harmonieuse, à cet équilibre des forces productives, idéal de List et de l'économie nationale et que les protectionnistes ont réalisé avec plus ou moins de bonheur ?
Pour le moment, toutefois, les grands mouvements d'échanges de marchandises qui parcourent l'univers demeurent essentiellement la conséquence des différences d'aptitudes à la production des diverses contrées. Aptitudes naturelles : climat ou constitution géologique, qui donnent à certains pays le monopole de cultures, comme les produits tropicaux, café, thé ou épices, ou de richesses minérales, comme la houille anglaise, les nitrates du Chili ou les phosphates nordafricains ; aptitudes sociales, tenant au degré de développement économique et attribuant aux nations de vieille civilisation occidentale ou à leurs rejetons d'outre-
mer la supériorité industrielle sur les pays neufs, telles sont les deux grandes causes par lesquelles s'explique encore la division internationale des tâches \ Et si les premières doivent subsister dans la mesure où Thomme restera asservi à la nature, les deuxièmes iront sans doute en s'uniformisant, atténuant par là les différences existantes.
L'apparition de nouveaux protagonistes sur le théâtre commercial du monde est en grande partie responsable du développement de la circulation internationale. Certes, les anciens grands premiers rôles conservent leur rang. L'Angleterre, l'Allemagne, les Etats-Unis et la France restent à la tête du commerce mondial, comme ils y étaient il y a quarante ans. Leurs 66 milliards d'échanges de 1907 en forment le tiers. Mais leur part relative va s'amoindrissant, car vingt ans auparavant c'était près de la moitié (44 p. 100) que représentaient les 40 mJlliards de leurs transactions. Sur leurs l)as se presse la foule des nouveaux venus, avides de conquérir une place au soleil, et, tandis que le quatuor anglo-allemand et franco-américain ne voit monter ses échanges extérieurs que de 63 p. 100 — partis, il est vrai, d'un total fort respectable — l'ensemble du commerce universel fait un bond de 120 p. 100, conférant ainsi aux puissances autres que ces chefs de file une avance de 177 p. 100 entre 1889 et 1906.
Telle nation, comme le Japon, qui ne figurait que pour mémoire dans les statistiques commerciales en 1871- 1875, avec un commerce total de 127 millions, en avait 513 en 1891-1895 et 2 milliards 600 millions en 1909. Tel pays, comme la République Argentine, qui faisait 324 millions d'affaires en 1869, en faisait 3 milliards et demi en 1909. Le Mexique envoyait ou recevait 174 millions de marchandises en 1869 ; il atteignait plus
1. Voir B. NouAKO. Elémenls d'économie politique, p. 810 et sq.
NcGARO et OuALlt). 27
d'un milliard en 1910, et le Canada voyait son commerce passer de 742 millions à 3 milliards entre les mêmes dates. De telle sorte que, pendant que les puissances déjà industrialisées à la fin du siècle doublaient ou triplaient leur chiffre d'affaires, certaines des nouvelles apparues le décuplaient, manifestant une activité intense et un essor inouï en quelques années.
C'est à elles en effet que l'Europe va demander les produits dont la nature les a généreusement dotées, leur apportant en échange les objets manufacturés, sortis de ses usines ou de ses ateliers. Vers l'Europe occidentale convergent, en retour, les courants de matières alimentaires, empruntées aux deux Amériques, à l'Extrême- Orient ou à l'Europe orientale : blé argentin, américain, russe ou roumain, sucres cubains ou javanais, café et cacao brésiliens, thé chinois, riz indien, viandes argentines, américaines ou australiennes ; les matières premières destinées à la transformation industrielle, puisées aux mêmes sources : textiles de toutes sortes : laine d'Australie et d'Argentine, coton des Etats-Unis, d'Inde et d'Egypte, soie de Chine ou du Japon ; les caoutchoucs du Brésil ; les engrais : nitrates du Chili, guanos du Pérou, phosphates d'Algérie et de Tunisie ; les combustibles liquides : pétrole américain ou de la Caucasie russe.
De l'ouest européen et de l'Amérique du Nord rayonnent en tous sens les exportations de produits fabriqués, de houille anglaise, allemande ou américaine, ce pain de l'industrie si propice à ses progrès, de vins miiris sous l'ardent soleil du Midi. Chacune des grandes nations y contribue : l'Angleterre, la France, l'Allemagne, l'Italie et la Suisse par leurs lainages, leurs draperies, leurs soieries, leurs toiles et leurs cotonnades ; les usines rhénanes, anglaises ou américaines par leurs fers ouvrés ou leurs machines ; les ateliers français par leurs articles de modes et de luxe, les gants et les vête-
ments confectionnés chez eux et les automobiles sortis des mains de leurs ouvriers.
La vie économique se trouve ainsi polarisée autour de trois immenses centres de production ou de consommation : l'Europe occidentale et centrale, vaste mine ou usine, avec ses grands ports, véritables pompes aspirantes et foulantes des produits du globe : Hambourg et Brème, Londres et Liverpool, Rotterdam et Anvers, Le Havre et Marseille, Gênes, Cadix et Lisbonne; l'Amérique, à la fois industrielle sur le nord atlantique et agricole dans l'ouest et le sud, avec ses portes ouvertes en face de l'Europe : New- York et Boston, Philadelphie et la Nouvelle-Orléans, La Havane et Vera-Cruz, Riode- Janeiro, Montevideo et Buenos- Ayres ; l'Extrême- Orient, entré depuis peu dans le mouvement commercial : l'Inde, l'Insulinde, l'Australasie, la Chine et le Japon, avec les emporiums de Bombay et Calcutta, Singapour, Melbourne et Sydney, Hong-kong, Changhaï et Yokohama.
Au sein de chacun de ces groupes et pour les relier entre eux, circule constamment un intense courant d'hommes et de marchandises, d'idées et de nouvelles, facilité par les grandes voies de communication : ferrées, maritimes ou électriques. Du nord au sud et de l'ouest à l'est de l'Europe, les lignes internationales unissent l'Océan à la Méditerranée, les peuples anglosaxons et germaniques aux Latins, aux Slaves, aux Orientaux et aux Jaunes i. De part en part, le continent américain est traversé de voies faisant communiquer l'Atlantique et le Pacifique. L'Amérique du Nord en a cinq :
1. Les grandes lignes sont les suivantes : 1» d'Amsterdam, Anvers ou Calais à Marseille, Gènes et Brindisi ; 2» de Hambourg à Gonstantinople ; 3» de Saint-Pétersbourg à l'Italie ou à Sébastopol ; 4'» de Cadix et Lisbonne à Paris, Londres, Berlin, Saint-Pétersbourg, Moscou et l'Extrême-Orient par le Transsibérien; o» de Londres à Paris, Munich. Vienne, Budapesth et Constantinople, ligne qui sera bientôt prolongée jusqu'au golfe Persique et à l'Inde.
quatre aux Etats-Unis, une au Canada ; l'Amérique du Sud possède le Transandin qui relie Montevideo à
Valparaiso et franchit les Andes à une hauteur jusque-là inconnue du rail, mais elle attend encore la voie qui unira New- York à Buenos-Ayres.
D'Europe vers les Amériques, les lignes de navigation foisonnent. Elles partent des grands ports, débouchés des riches régions industrielles, pour aboutir aux têtes de ligne de l'autre côté de l'Océan, les principales étant New- York au nord, Buenos-Ayres au sud. et elles canalisent le plus important mouvement commercial du monde. Un seul peut lui être comparé : le courant qui, à travers la Méditerranée réveillée et redevenue la mer la plus fréquentée du globe, avec ses multiples ports et entrepôts, et le canal de Suez, dirige vers l'Extrême-Orient les 90 p. 100 du trafic total de l'Europe avec ces régions. Témoin le prodigieux accroissement du tonnage des navires passant par le canal de Suez, qui bondit de 440.060 tonnes environ en 1870 à 21 millions et demi en 1909.
Enfin, à ce mouvement matériel, le réseau électrique ajoute le mouvement de la pensée et des nouvelles et ceint la terre d'un réseau de lignes qui n'en laisse pas un centre important hors de sa route, contournant les continents, comme l'Afrique, les traversant comme l'Asie, ou franchissant les déserts océaniques, comme les nombreux câbles transatlantiques et le transpacifique.
Dans ce trafic, dont l'ascension parait indéfinie, quelle est la part des grandes nations, de celles qui autrefois, métropoles riches en colonies, commerçantes avisées ou fortement industrialisées, dominaient le trafic du monde, et des nouvelles venues ? A quels signes reconnaître l'industrialisation croissante des unes et leurs prélèvements grossissants sur les approvisionnements des autres ? L'Europe de 1870 faisait à elle seule près des trois quarts du commerce mondial (71 p. 100), 39 milliards 1/4 sur 54 3/4. En 1907, elle n'en monopolisait plus que moins des deux tiers (64 p. 100).
A l'horizon s'étaient levées des étoiles nouvelles. Déjà les Etats-Unis avaient conquis à l'Amérique un rang honorable, que les républiques sud-américaines et le Canada amélioraient encore en grossissant le chiffre de ses exportations et importations. La Chine et surtout le Japon accroissaient le commerce asiatique. L'Australasie ouvrait à l'Europe un débouché immense et un champ plus vaste encore d'approvisionnement. En une décade, de 1896-1900 à 1907, le commerce total du monde s'élevait de 60 p. 100 (170 contre 106 milliards), mais l'augmentation des échanges européens restait au-dessous de cette moyenne, accusant une hausse de 51 p. 100, tandis que celui des autres continents oscillait entre 73 et 87 p. 100 : Australasie, 73 p. 100 ; Amérique, 77 p. 100; Asie 80. p. 100; Afrique 87 p. 100.
Le concert des cinq grandes puissances : Angleterre, Allemagne, Etats-Unis, France et Russie, dont la part était encore de la moitié dans le trafic international en 1890 (49,70 p. 100), n'en avait plus que le tiers environ (36,6 p. 100) en 1906. Au sein même de ce concert, l'augmentation n'était pas égale. Si la part de la Russie demeurait sensiblement constante (9,6 p. 100 contre 8,8), celle de l'Angleterre baissait de 34,2 à 31 p. 100; celle de la France fléchissait de 20,4 à 15 p. 100. En revanche, celle de l'Allemagne haussait de 21,1 à 23,6 p. 100, et celle des Etats-Unis de 15,5 à 22,2 p. 100. Malgré les progrès énormes de son commerce, l'Angleterre voyait son hégémonie menacée par ceux plus grands encore de ses rivaux et aujourd'hui si la première place lui appartient encore avec un commerce spécial de 26 milliards en 1911, l'Allemagne la suit de près (21,8 milliards), les Etats-Unis viennent derrière (18,3), puis, à assez grande distance, la France (14,1); la Hollande (12,3); la Belgique (8,1); la Russie (6,7); l'Inde (6,6); l'Autriche- Hongrie (5,9) ; l'Italie (5,5) ; le Brésil (2,1) ; le Canada 3.7) ; l'Argentine (3,4) ; l'Australasie (3,3) ; la Chine
(2,8) ; le Japon (2,4) ; l'Espagne (2,2) ; la Suède (1,7) ; le Danemark (1,5); le Mexique (1,1) ; l'Algérie (1,1).
Certains chiffres permettent de résumer, dans ses données essentielles, le développement absolu, relatif et proportionnel du trafic international. De 1820 à 1910, le commerce universel a grossi de 2.200 p. 100, pendant que la population ne faisait que doubler. Dans les quarante dernières années seulement, il a crû du simple au triple, la population n'accusant qu'une augmentation de 25 p. 100. Mais ces chiffres globaux demandent à être analysés, car le mouvement est loin d'être uniforme. La fin du dernier siècle et le début du nouveau n'ont été pour certains pays qu'une période de faible augmentation relative, malgré une hausse absolue importante. De 1870 à 1909 la France n'a enregistré qu'un accroissement de 91 p. 100 dans les chiffres de son commerce, l'Angleterre i, la Russie et l'Autriche d'environ 100p. 100. Au contraire, d'autres marchaient à pas de géant : l'Allemagne gagnait 12 milliards de 1872 seulement à 1909 (172 p. 100), les Etats-Unis une somme égale (303 p. 100). Partie d'un niveau assez bas en 1869, la Hollande accusait une progression (fictive en partie) ■ de 537 p. 100, la Belgique de 305, la Suède de 310, le Brésil, le Canada et la Chine un coefficient analogue, qui n'était rien auprès de celui de la République Argentine (980 p. 100), du Mexique (1311 p. 100) et surtout du Japon : 2.300 p. 100 ! Calculée par tête d'habitant, la courbe décrivait une marche un peu différente. La France y faisait bonne figure, ayant doublé, de 1869 à 1909, le montant de son commerce individuel (305 francs contre 165), comme les Etats-Unis (197 contre 106), coefficient que n'atteignait
1. Il est vrai que son trafic gagnait 13 milliards de francs, chiCfre le plus élevé de tous ceux enregistrés.
2. En raison du mode d'établissement des statistiques, qui ne distinguent pas, en pratique, le commerce de transit et les mouvements de métaux précieux, lesquels figurent tous deux, en grande partie, au commerce spécial.
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pas l'Angleterre (545 contre 397) mais que dépassaient fortement les Pays-Bas (1.890 contre 471), la Belgique (874 et 320), l'Italie (144 et 65), la Suède (297 contre 37), le Canada (423 contre 180), le Mexique (180 contre 20), l'Argentine (513 contre 186), le Brésil (25 contre 16) et, ici encore, surtout le Japon (40 contre 3).
Ces résultats eux-mêmes appellent à leur tour, un commentaire et certaines réflexions. Longtemps regardé comme le critérium unique de la prospérité nationale, le commerce extérieur perd journellement de son importance relative à ce titre chez les nations parvenues à un certain degré de civilisation. Ce n'est pas à dire que, dans le tournoi commercial du monde, elles ne cherchent pas à s'assurer la victoire ou à conserver leur prééminence. L'Angleterre contemple d'un œil envieux les progrès de l'Allemagne et de l'Amérique et cherche à imiter l'organisation scientifique de l'exportation allemande. La France se réveille à son tour et confie à des attachés commerciaux, à des offices publics ou privés, à ses chambres de commerce à l'étranger, le soin de répandre ses produits et ses modes, agents d'influence morale et intellectuelle autant qu'économique. Mais on ne se contente plus d'établir une corrélation simpliste entre la richesse nationale et le commerce extérieur.
Pour certains pays, ce dernier est une résultante inévitable de leur situation et de leurs aptitudes. Seuls producteurs de biens impossibles à obtenir ailleurs, leurs exportations grossissent les chiffres d'un trafic réparti sur une population faible et donnent un coefficient indiT viduel élevé. Tel est le cas de l'Afrique du Sud avec ses diamants, son or et ses plumes, du Brésil avec son café, du Chili avec ses nitrates ou de la Chine avec ses soies ; tel encore celui des pays exclusivement adonnés à une
culture OU à un élevage dont les produits alimentent le monde : l'Argentine ou l'Australie, exportratrices de blé, de viandes et de laines.
A côté de ces causes naturelles d'expansion commerciale de certains pays, trois faits tendent au contraire à ralentir la montée du commerce extérieur et à en amoindrir l'importance relative dans l'activité économique. Ces faits sont d'ailleurs la conséquence d'un même phénomène : le nivellement de la civilisation. En premier lieu, contre les importations, le protectionnisme élève ses barrières. D'autre part, les pays neufs se peuplent, ils s'industrialisent, ils utilisent de plus en plus leurs propres produits, diminuant leur appel à l'industrie étrangère. L'exemple des Etats-Unis est frappant, à cet égard; leurs tissages et leurs filatures absorbent une quantité toujours plus forte de leurs récoltes cotonnières, et les usiniers européens voient poindre la menace d'une nouvelle famine, comme au temps de la guerre de Sécession. Enfin et surtout, en même temps que l'échange et la division géographique du travail puisent un élément de progrès dans le nivellement des besoins, gravitant vers un genre de vie uniforme, facilité par les transports et l'organisation des réserves, la fraction de la richesse nationale affectée aux achats extérieurs va en décroissant. En se raffmant, la civilisation amoindrit le rôle relatif des biens purement matériels ; elle agrandit celui des biens immatériels, des services, et crée, de la sorte, des besoins que le commerce extérieur ne saurait satisfaire. Les statistiques l'établissent. Chaque augmentation plus que proportionnelle de la portion de la population qui se consacre à l'industrie des transports intérieurs, aux carrières libérales ou à la production de services, est un signe de la diminution relative des besoins susceptibles de trouver satisfaction hors des frontières. Aussi, si le commerce extérieur conserve une certaine importance, si même ses chiffres continuent à augmenter
en valeur absolue, il est à prévoir qu'il subira un recul dans l'ensemble de la vie nationale. Ce sera la conséquence et l'indice d'un progrès véritable, fait de la consécration d'une plus grande partie du revenu de la nation à des formes plus raffinées de richesses.
Deux des pays les plus civilisés, la France et l'Angleterre, offrent dès aujourd'hui le spectacle de cette évolution. Jusqu'au milieu du xix^ siècle, la courbe du commerce extérieur y monte plus vite que celle de la richesse ; aux environs de 1860, les deux lignes sont parallèles. Depuis lors, elles commencent à diverger, les chiffres du revenu grossissant relativement d'une façon plus rapide que ceux du trafic avec l'étranger. Désormais, les deux nations ont atteint, semble-t-il, le point culminant du développement de leurs échanges extérieurs et, tout en augmentant, les importations y constitueront une fraction lentement décroissante des produits et des services consommés par la collectivité. Ailleurs, se manifestent aussi les signes avant-coureurs d'une évolution semblable et prochaine. Déjà constatés dans le commerce de gros et de détail, les prodromes d'un recul dans son rôle relatif se font également sentir pour le commerce extérieur. Ainsi se trouve vérifiée une fois encore la double tendance de l'activité économique contemporaine : tendance à la spécialisation, spécialisation de l'individu, de' la société ou de la nation, et tendance à l'intégration du travail dans les diverses unités économiques : l'entreprise, individuelle ou collective, industrielle ou commerciale, et l'unité économique par excellence de la vie moderne : la nation.