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Le monopole des compagnies de commerce

Le rayonnement extérieur de la nation demeure, à cette époque, plutôt l'œuvre de collectivités privilégiées que des Gouvernements eux-mêmes ou d'individualités librement concurrentes. Augmentation et mobilisation croissante des capitaux ; nécessité de réunir des sommes considérables pour parer aux risques et aux lenteurs d'un commerce lointain : à ces causes d'ordre économique était due l'origine des associations de marchands aventuriers. Groupés en compagnies, ils s'arrogeaient ou se faisaient attribuer le monopole du trafic de certaines régions ou de certains produits. Dans les

pays nouvellement conquis ou annexés, leur monopole commercial se doublait d'une véritable souveraineté politique. Le monarque, heureux de trouver en elles de puissants agents de l'expansion nationale, abdiquait entre leurs mains un grand nombre de ses attributions : défense militaire, administration, justice. La colonisation européenne, l'ouverture aux relations commerciales et à la civilisation de pays fermés ou peu accessibles furent en grande partie l'œuvre de ces groupements d'hommes et de capitaux.

Pas un pays qui n'eût sa compagnie plus ou moins directement inspirée du modèle de la riche Compagnie Hollandaise des Indes orientales. L'Angleterre réservait aux Compagnies de Moscovie et d'Orient le trafic de l'Europe du Nord et de l'Est. Elle avait sa Compagnie des Indes dont l'existence devait se prolonger jusqu'au milieu du siècle dernier et une Compagnie Royale Africaine, née sur les ruines de trois autres i. La France du xviii^ siècle ne connaissait plus que la Compagnie des Indes, héritière des privilèges des Compagnies d'Occident, des Indes orientales, de Chine, etc., et la Compagnie Royale d'Afrique. Le Danemark possédait une Compagnie asiatique, et une Compagnie du commerce de la Guinée et des Indes occidentales. La Suède monopolisait au profit de sa Compagnie des Indes orientales, fondée à Gothenbourg en 1731, le commerce indien. II en avait même été tenté un infructueux essai à Ostende de 1717 à 1722. L'expérience prussienne de la Société de commerce brandebourgeoise de 1682 n'avait pas été plus heureuse.

A mesure que se développait la richesse privée, ces compagnies privilégiées avaient à lutter contre la con-

l. Voir l'énumération de toutes les compagnies anglaises au début du xvw siècle, dans Hewins. English Trade and Finance, p. 2b. — Paul ManlouK. Op. cit.. p. 73 et ss. — Cunningham. Growlli of English hiduslry and commerce, \^° éd., p. 27.

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currence de plus en plus vive du commerce interlope dont est pleine leur histoire. Hardis commerçants courant les risques du trafic illégal, contrebandiers profitant de la faible surveillance douanière, étrangers suppléant à l'insuffisance des approvisionnements nationaux, autant d'ennemis contre lesquels les compagnies avaient à se défendre. Mais plus encore que de ces maux elles souffrent, à ce moment, de blessures qui entraîneront la ruine des survivantes, comme elles ont causé celle des disparues. Au dedans, c'est l'esprit de routine et de népotisme inhérent à tout grand organe administratif. C'est la rivalité de leurs propres commis qui s'enrichissent aux dépens de la compagnie. Au dehors, c'est la concurrence illicite des interlopers ou la concurrence avouée de compagnies rivales investies de privilèges royaux. Elles se voient ravir leurs attributions politiques, comme en France où la Compagnie des Indes s'intitule compagnie commerciale, tém.oignage de son renoncement à la souveraineté. Ou bien elles perdent, au contraire, leurs privilèges commerciaux, pour conserver seulement des attributions administratives, comme c'est le cas de la Compagnie anglaise des Indes ^.

Toutefois, l'esprit de monopole est trop entré dans les traditions du grand commerce maritime et surtout colonial pour disparaître ainsi. La fin du xviii^ siècle enregistre encore des créations de compagnies. Le Portugal institue en 1755 et en 1759 les compagnies du Maragnon et de Pernambouc, au Brésil, au capital de 3 millions et de 3 millions et demi de livres et fixe les limites de leurs bénéfices à 15 p. 100 sur les comestibles et à 45 p. 100 sur les autres produits ^. La France restaure

i. Cf. Price. A short history of Enqlish commerce and induslry , p. 173. — Gibbins. Op. cit., p. 79. A la fin du xviip siècle le commerce fait par les agents de la compagnie, commandants et officiers de la flotte, était aussi important (25 millions de francs par an) que celui de la compagnie même.

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