II. Les chiffres du commerce extérieur
Le xviii^ siècle promettait de se clore sur la proclamation définitive de la liberté commerciale internationale. Elle avait même précédé la liberté commerciale intérieure, ce qui était la conséquence normale de l'importance attribuée alors aux transactions avec l'extérieur. La France et l'Angleterre venaient de signer le traité d'Eden. Il semblait que le régime prohibitif eût fait son temps et qu'une politique plus conforme aux saines relations internationales dût l'emporter, siiivant les idées de Smith et de William Pitt. L'ouverture à tous du marché américain dictait à l'Angleterre une conduite nouvelle et plus libérale. Les craintes provoquées par la séparation des colonies transatlantiques étaient dissipées. Loin d'entraîner une diminution du commerce britannique, elle en avait amené la recrudescence. Un marché libre, en plein développement, ayant besoin de produits manufacturés offrait un champ merveilleux à l'activité commerciale. La rancœur de la sécession éteinte, il ne restait plus que le sentiment de la communauté de race et de langue et l'intérêt bien compris
de besoins réciproques et complémentaires. Les échanges faisaient des progrès remarquables. Les navires des colonies émancipées recevaient un accueil chaleureux aux confins les plus lointains de l'empire britannique. Le « Chesapeake », le premier bateau américain autorisé à trafiquer ou à montrer le pavillon étoile en Inde, y était l'objet d'une réception enthousiaste sur le Gange et le Conseil supérieur l'exonérait de tous les droits de tonnage et de douanes habituellement perçus sur les navires étrangers. Tout paraissait indiquer l'avènement d'une période nouvelle.
La tourmente révolutionnaire, les guerres napoléoniennes qui mirent l'Europe entière en armes provoquèrent un véritable recul, un retour aux méthodes violentes d'autrefois. Aux hostilités militaires et navales se joignirent les guerres de tarifs, les prohibitions punies de peines féroces, l'interdiction absolue du commerce avec certaines puissances ou du transport des marchandises sur les navires de certaines nations. L'Angleterre se vit placer au ban du continent par Napoléon, maître des destinées de l'Europe. Son commerce fut décrété illicite, ses navires proclamés de bonne prise, ainsi que tous ceux des États neutres qui s'étaient laissé visiter par eux. Les marchandises provenant des Iles britanniques furent confisquées, saisies et brûlées. Autour de l'Europe s'érigea une barrière derrière laquelle les nations se reprirent à vivre de la vie isolée qu'elles avaient menée autrefois, tempérée cependant par la facilité de circulation au sein des territoires débarrassés des douanes intérieures ou des provinces annexées à l'empire français triomphant.
II serait injuste de contester l'influence de cette période sur l'évolution commerciale. Les tarifs douaniers des années qui la suivirent en subirent directement les effets. Comme on l'a dit, le blocus continental constitua une expérience en vase clos du protectionnisme ou du prohi-
NOGARO et OUALID. b
bitionnisme i. Mais cette influence a été surtout une influence rétrograde, régressive, et comme telle nous pouvons nous contenter de l'allusion que nous venons d'y faire en en rappelant les principaux épisodes. Pour qui cherche à décrire le mouvement évolutif du commerce, mieux vaut plutôt s'attarder à déterminer la contribution apportée par cette période à l'orientation moderne du commerce.
La conquête de la liberté individuelle, avec tous ses attributs : liberté du commerce et de l'industrie, est désormais définitivement acquise et elle restera éternellement à la gloire de la Révolution française. Mais le respect de ces droits acquis ne forme pas toute l'œuvre du début du xix^ siècle. Dans le domaine du commerce extérieur tout n'est pas chez lui prohibition et régression Sur le fond sombre du tableau des guerres, toujours fatale? aux transactions commerciales pendant leur durée et dont l'heureux effet est parfois long à se manifester, des réformes, faites d'une plus saine compréhension des besoins économiques ou des contingences de l'époque, viennent jeter quelques lumineux éclats et ouvrir la perspective d'un avenir meilleur.
Une idée primordiale paraît en dominer l'évolution. Le mercantilisme fait place au protectionnisme. L'ancienne doctrine de la balance du commerce se résumant dans la formule : vendre à l'étranger plus qu'on ne lui achète, se transforme en une tendance à protéger équitablement toutes les forces productives du pays. Au mercantilisme industrialiste de Colbert, sacrifiant les intérêts de l'agriculture à ceux de l'industrie, au mercantilisme agricole des Anglais du xviii^ siècle, soumis à l'hégémonie des propriétaires terriens, succède un pro-
1. G. Renard et Dulac. L'évolution industrielle et agricole depuis cent cinquante ans, p. 47. Cependant, ainsi que le fait observer Levasseur, géographiquement, il est inexact de considérer le blocus continental comme une expérience parfaite du protectionnisme, car le domaine de la circulation autorisée reste considérable et couvre l'Europe entière.
LA POLITIoUE COMMERCIALK 115
tectionnisme plus éclairé et que le blocus continental lui-même favorise. Pour la première fois, l'Amérique en voie de formation économique invoque les soins dont ont besoin les industries naissantes, pour justifier l'érection d'une barrière douanière de plus en plus élevée. Pour la première fois, on voit poser en thèse la nécessité d'un développement harmonieux de toutes les forces d'une nation. Malthus en est le premier théoricien dans sa controverse avec Ricardo. Son libéralisme économique, sa foi en la vis medicatrix naturae, se tempèrent d'une conception plus exacte du rôle de l'Etat dans le progrès économique d'un pays. Mais la doctrine nouvelle trouve son véritable apôtre dans List, qui inspire la politique douanière allemande et dont la fin du xix^ siècle appliquera les préceptes en les exagérant. Précurseur de l'économie nationale, il revendique le droit à l'existence d'entités économiques dotées d'une vie propre : les nations, avec leurs besoins, leurs aspirations qu'il ne faut pas étouffer par un régime de concurrence absolue contre des adversaires trop puissants ou trop développés. Au cosmopolitisme idéaliste, à l'individualisme optimiste d'Adam Smith et des libéraux français et anglais du début du xix^ siècle, il oppose une doctrine plus rationnelle et à laquelle, volontairement ou non, tous les Etats sacrifieront plus ou moins par la suite. Réaction contre le libéralisme doctrinal excessif, mais progrès indéniable sur le mercantilisme étroit, ce mouvement d'idées correspond admirablement, sur le continent américain ou européen, aux besoins d'une activité économique naissante ou renaissante, d'un renouveau industriel et agricole, favorisé par la fermeture du marché continental à la concurrence anglaise et par la propagation des progrès techniques des dernières années du xviii^ siècle. Sous l'empire de ces deux causes, de ces deux tendances parfois divergentes, sous l'influence de raisons politiques qui en activent l'expansion, on voit,
à côté d'une résurrection protectionniste, un libéralisme grandissant pénétrer dans toutes les manifestations du vieux mercantilisme : le régime douanier, maritime et colonial.
Ici encore, l'Angleterre, en avance sur le continent, inaugure une politique qui mettra un certain temps à franchir la Manche ou l'Océan et à s'implanter au dehors. Elle donne un exemple que suivront plus tard seulement ses rivales ou ses voisines. Cette époque sera donc comme une demi-étape sur la route de l'évolution. Ebranlé par le traité d'Eden, reconstruit pendant les guerres napoléoniennes, l'édifice mercantiliste verra une main destructrice se porter sur lui pour en dénaturer peu à peu la structure. Il n'y sera fait que des brèches, mais ce sera la porte par laquelle passeront les réformes à venir. Souvent sans importance, ces atténuations au régime mourant sont moins intéressantes en elles-mêmes que par le revirement qu'elles manifestent dans le sentiment public. Le jour où les marchands de Londres, avides de liberté, demandent l'abolition d'un système douanier restrictif dont ils ont longtemps profité, un pas énorme est fait vers la libération du commerce extérieur.
L'Angleterre n'a d'ailleurs pas le monopole du progrès à cette époque. La France, les Etats-Unis, la Prusse et l'Allemagne apportent également leur contribution à cette œuvre : la France, logicienne et systématisatrice, en substituant la belle ordonnance d'un tarif général des douanes à l'incohérence chaotique des anciens tarifs ; les Etats-Unis en mettant au service de la civilisation le zèle d'un néophyte, né d'une révolte contre un joug trop oppresseur, aspirant à mener une vie indépendante sur un territoire immense, fertile et vierge ; l'Allemagne, en faisant taire ses rivalités et ses jalousies dynastiques devant l'union économique et douanière, signe précurseur d'une union politique plus intime.
LA POLITIOUE COMMERCIALE Ul