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II. — Les chiffres du commerce extérieur

Epoque faite alternativement de deux périodes nettement distinctes, la première révolutionnaire et guerrière, interrompue par la réorganisation administrative de la France de 1799 à 1806, et couronnée par le blocus continental, la deuxième caractérisée par la paix, le recueillement et la réaction économique d'un renouveau protectionniste, les quarante années qui séparent 1789 de 1830 reflètent ces vicissitudes dans les chiffres du commerce extérieur.

La statistique n'en est pas encore certaine. Les publications douanières annuelles ne datent en France que de 1825. Jusque-là, il faut se contenter de tableaux enregistrés officiellement, mais non publiés, et dont les données utilisées plus tard peuvent être incomplètes. En Angleterre, détruites en 1814 par l'incendie de la douane, les statistiques officielles ont été reconstruites à grand' peine, mais, comme celles de la France de l'époque, elles sont frappées d'une infirmité qui en diminue la portée et que seule corrigera la réforme de 1854. Sans

tenir compte des changements considérables de prix provoqués notamment par les progrès énormes de la technique, les estimations ofTicielles reposent sur des valeurs restées immuables en Angleterre depuis 1698 et en France de 1825 à 1847. Enfin, si les Etats-Unis d'Amérique tiennent depuis 1790 une comptabilité exacte de leurs exportations, la plupart des Etats européens ne possèdent à cette époque, sur leur trafic extérieur, que des données partielles relatives à de petits territoires ou à des places commerciales particulièrement importantes. Le caractère conjectural des chiffres de leurs transactions avec l'étranger appelle la plus grande prudence dans leur utilisation et commande de ne pas se faire illusion sur leur exactitude. Il n'en reste pas moins, dans chaque pays, que leur valeur de comparaison demeure entière et, tels quels, ils suffisent amplement à rendre compte des progrès accomplis delà fin de l'ancien régime à celle du premier tiers du xix^ siècle.

Devenu déjà au xviii^ siècle le plus important des commerces du monde, le commerce anglais accentue sa suprématie au commencement du xix^, malgré les crises que lui infligent les événements politiques ou les dépressions économiques, rançon obligatoire d'une marche trop rapide du progrès. De 1800 à 1815, en dépit du blocus continental et de ses conséquences funestes pour certains négociants anglais, de la crise qui accompagne en 1812 la guerre contre les Etats-Unis, l'Angleterre, maîtresse absolue des routes maritimes et des marchés coloniaux, voit son mouvement d'échanges s'élever de 63 millions de livres sterlings à près de 92 millions (2 milliards, 300 milhons de francs). La crise de 1826- 1827 ne paralyse que momentanément cet essor et en 1830 il se monte déjà à 3 milliards 400 millions de francs. En trente ans, tout en soutenant contre Napoléon une lutte gigantesque, la Grande-Bretagne a doublé le montant de ses transactions avec l'étranger.

Plus atteinte dans son activité commerciale par la Révolution, par la levée en masse de la nation et l'appel sous les armes de ses éléments les plus actifs, les hommes jeunes et industrieux, par la Terreur qui règne dans les villes, les lois du maximum qui apeurent les commerçants, le régime des assignats qui fausse complètement le jeu normal des lois économiques, la fermeture de la mer à ses vaisseaux marchands, la France mit longtemps à regagner le terrain perdu. Au moment de l'ouverture des Etats Généraux, son commerce extérieur se chiffrait à plus d'un milliard. Dix ans plus tard, il était tombé à un demi-milliard et devait s'y tenir jusqu'en 1815 (620 millions), sauf pendant le bref répit de la paix d'Amiens (900 millions). Il ne fallut pas moins de quinze années de calme pour le ramener lentement en 1830 à • son niveau de 1789. Favorisé par l'ère de paix et de travail, par une tranquillité politique dont l'année 1830 marque seule le terme, — encore que sa révolution n'ait guère eu d'influence économique, — le commerce spécial parvient, dans la période quinquennale 1825-1830, à un total annuel de 1 milliard 200 millions.

A peine constitué en 1834, privé de statistiques d'exportation, ne comprenant pas encore les villes hanséatiques, le Zollyerein ne connaissait qu'approximativement le chiffre de ses échanges extérieurs. Evalué à 1 milliard 1/4 de francs en 1834 il était appelé à un rapide essor que nous retrouverons à la prochaine période et qui justifiera pleinement les espoirs de ses promoteurs. Affranchie du joug hollandais, la petite Belgique faisait déjà avant 1835 un commerce de 360 millions, dont 50 millions en transit seulement. La Hollande, dotée de statistiques à partir de 1847, accusait, dès ce moment, environ 500 millions de francs, tandis que l'Autriche, y compris la Vénétie et la Lombardie, n'avait que 325 millions de francs d'échanges extérieurs, dont près de la moitié avec la Hongrie seule.

138 LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIKE

Limité à quelques expéditions de blé et de fer, le commerce extérieur de la Suède se bornait en moyenne, de 1820 à 1830, à une vingtaine de millions de francs, mais déjà sa marine tenait dans le monde une place importante. Elle comptait 1.224 navires à voiles en 1800 ; en 1830, 2.400 navires, dont 14 à vapeur, battaient son pavillon. Les progrès maritimes de la Norvège n'étaient pas aussi sensibles à cette époque et la période suivante seule devait en donner le signal, de même que son commerce amoindri, comme celui de toute la Scandinavie, par la lutte gigantesque, la fermeture du continent et les représailles anglaises, restait encore sous le coup de ces convulsions politiques. Quant à la Russie, colosse continental, aux confins de l'Europe, elle avait eu sa part du développement général des transactions. Malgré la baisse du prix des produits depuis 1822, son mouvement d'échanges extérieurs avait plus que doublé de 1788 à 1830, et il s'élevait à 600 millions de francs environ.

Au sud de l'Europe, le trafic international de l'Espagne passait par les mêmes alternatives que celui de la France. Victime de ses dissensions intérieures et de son administration viciée, de la perte de ses principales colonies, dont les exportations et les importations constituaient le plus gros de son commerce, elle était cependant dès 1827 revenue aux chiffres de la fin du xviii^ siècle et elle expédiait ou recevait pour 167 millions de marchandises, reprise paralysée par les troubles de 1834 à 1840. Plus encore que sa voisine de la péninsule ibérique, le Portugal manifestait son état de décadence économique et la nation dont les navigateurs avaient ouvert la voie du commerce de l'Asie, qui en avait longtemps conservé le monopole, se trouvait réduite à un trafic étranger de 100 millions à peine en 1830 et en 1842. Encore simple expression géographique, l'Italie subissait l'influence et la domination des grands Etats, ses voisins ou ses occupants et à part le Milanais, le Piémont et dans une cer-

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taine mesure la Toscane, elle ne faisait guère avec l'étranger qu'un commerce rare et difficile du produit de ses champs et de ses vignobles, atteignant péniblement 400 millions en 1830.

De l'autre côté de l'Atlantique, les Etats-Unis, nouvellement émancipés, profitaient de leur éloignement du théâtre de la guerre, de leur neutralité et de leur rapide développement industriel et agricole pour augmenter par bonds énormes le chiffre de leurs transactions avec l'extérieur. C'étaient surtout des matières premières destinées à l'industrie dont ils alimentaient l'étranger. Alors qu'en 1790 ils n'exportaient que 30 millions contre 76 millions et demi d'importations, soit un commerce total de 116 millions et demi, dès 1807, — année exceptionnelle, — ils enregistraient un trafic de 1 milliard 286 millions, dont 542 millions d'exportations. Ce chiffre ne devait plus être atteint de longtemps. Les événements politiques : embargo du Président Jefîerson confinant les navires de l'Union dans les ports (1807), guerre maritime avec l'Angleterre, ramenaient l'ensemble des opérations à 104 millions en 1814. En 1830, cependant, le commerce extérieur s'était relevé à près d'un milliard (941 millions), dont 505 millions d'importations et 436 millions à l'exportation. Le développement de la culture du coton donnait aux Etats du sud une importance sans cesse croissante. La marine américaine suivait d'un pas égal les progrès du commerce et les transports maritimes du monde parurent même à un moment tomber aux mains des Américains. Non contents de trafiquer avec les colonies françaises, espagnoles, hollandaises et les Antilles, ils fournissaient l'Europe de produits coloniaux et l'on voyait la Russie, la Suède, l'Allemagne, voire même l'Angleterre, recourir à leur office de rouliers des mers. Tandis qu'en 1789 le commerce entre l'Angleterre et l'Amérique était assuré par 72.000 tonneaux de navires britanniques et 21.000

de navires américains, en 1808, l'Angleterre n'affectait plus à ce commerce que 14.000 tonneaux contre 110.000 battant pavillon américain.

Sans vouloir attacher aux chiffres une précision mathématique qu'ils ne comportent pas, en un temps de statistique rudimentaire et conjecturale, quelques-uns résumeront bien la marche du mouvem.ent international du commerce à cette époque et feront ressortir, par leur lenteur relative, l'amplitude des oscillations des périodes qui vont suivre. 1830 marquera comme le plein épanouissement d'un commerce libéré d'entraves artificielles et légales, mais encore soumis aux difficultés matérielles et techniques d'expansion. L'essor, qui aura été normal, se poursuit; l'ascension de la courbe sera douce sans présenter les brusques montées des années ultérieures.

En un tableau d'ensemble, Mulhall a résumé les données sur le commerce mondial depuis le début du xviiie siècle. En 1780, pour l'univers entier, il atteint 186.000.000 de livres sterling (4 milliards trois quarts). En 1800, il s'élève à 302 millions de livres (7 milliards et demi) et, en 1830, à 407 millions (10 milliards 175 millions). Dans le demi-siècle qui sépare 1780 de 1830 il a donc doublé, de même qu'il avait un peu plus que doublé de 1720 à 1780. Mais toutes les nations sont loin d'avoir participé dans la même proportion à cet accroissement. Les plus industrielles et les plus riches en produits agricoles : l'Angleterre, la France, et dans une moindre mesure l'Allemagne, la Belgique libérée, la Hollande commerçante, la Russie aux vastes forêts, les Etats- Unis, nouveaux venus sur la scène de la concurrence internationale, sont les seuls à bénéficier de ces progrès, et les autres pays devront attendre quelque temps encore avant d'en imiter l'exemple.

A CONSULTER

Noël (0.). — Histoire du commerce, t. III. Levasseur (E.)- — Histoire du commerce de la France, t. II. Cl'nningham. — Growtk of English industry and commerce. Levi (L.)- — Historij of British commerce and of'the Economie pror/ress of the British nation. 1763-1870. Londres, 1872.

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