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Le Zollverein

Néfaste pour l'Angleterre, le blocus continental avait été pour l'Allemagne cause d'une prospérité économique dont elle avait perdu le souvenir depuis le moyen âge. Derrière sa muraille, à la faveur des besoins commerciaux du continent européen réduit à ses propres ressources industrielles, les provinces saxonnes notamment avaient vu refleurir leurs industries textiles. La réapparition de l'Angleterre sur le marché de la concurrence semblait marquer l'heure de la décadence. Leur territoire ouvert à l'entrée des produits anglais, c'était la ruine assurée des fabricants de l'Allemagne centrale et surtout des tisseurs et filateurs de coton exposés à l'invasion des manufacturiers britanniques. La paix eut donc pour effet immédiat de jeter les Etats allemands dans la voie de la protection. Chaque petite principauté germanique s'entoura d'une ligne douanière, édicta des tarifs dont l'ensemble formait le plus chaotique et le

plus disparate des systèmes. Le commerce qui commençait à respirer retombait dans la gêne. L'éditeur de Gœthe devait s'entendre avec non moins de 38 gouvernements pour garantir la propriété littéraire de l'écrivain. Unie par la langue, l'Allemagne ne tarda pas à ressentir la nécessité d'abolir ces entraves ou d'en réduire le nombre.

Le plus puissant des Etats allemands, la Prusse, dans l'esprit de prévoyance, de persévérance et de continuité qui guida toujours sa politique, comprit tout le parti d'une union. Elle en activa la formation, en même temps qu'elle réalisait sa propre unité commerciale. La barrière érigée autour de son territoire unifié n'avait rien d'intangible : elle était prête à tomber devant les puissances de la confédération disposées à accepter une union douanière. Nombreuses étaient d'ailleurs celles qui y avaient intérêt. Très libérale en elle-même, la réforme prussienne de 1818 ^ avait eu cependant sur les voisins de la Prusse une répercussion d'autant plus fâcheuse qu'ils étaient plus petits et tributaires du royaume, où ils trouvaient à la fois im débouché et un marché d'approvisionnement. Il était à prévoir qu'ils n'hésiteraient pas à sacrifier une mesquine question d'amour-propre aux intérêts de leur population menacée de la ruine par ce dangereux isolement.

L'événement confirma cette prévision. L'invitation prussienne fut rapidement acceptée. Dès 1819, la principauté de Schwarzbourg-Sonderhausen s'unissait à la Prusse, imitée en 1822-1823 par plusieurs seigneuries et bailliages, par les duchés de Schwarzbourg-Rudolstadt, Saxe-Weimar, Anhalt-Bernbourg, et en 1826 par la principauté de Lippe-Detmold, le Mecklembourg-Schwerin,

1. Elle se ramenait aux quatre principes suivants : 1° absence de prohibition. 2» perception des droits d'après le poids des marchandises, 3» perception maxiina de 10 p. iOO de la valeur, 4° revision fréquente des tarifs pour maintenir les droits dans ces proportions.

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l'Anhalt-Dessau, et rAnhalt-Cœthen, tous territoires enclavés dans les possessions de la Prusse.

L'exemple prussien avait porté. Le reste de l'Allemagne n'avait pas assisté indifférent à cet accroissement de l'hégémonie économique de la Prusse ; il en venait à comprendre les bienfaits de l'union. En face de l'association prussienne, s'établissait en 1828 une union de l'Allemagne méridionale : de la Bavière et du Wurtemberg. Les autres Etats de l'Allemagne du centre, de l'extrême nord et de l'ouest sentirent le danger pour eux de rester isolés devant une confédération sans cesse plus puissante et, le 24 décembre 1828, se créait à Cassel l'union commerciale du centre, comprenant la Saxe royale, le Hanovre, le Grand duché d'Oldenbourg, la Hesse électorale, les duchés de Brunswick et de Nassau et les villes libres de Francfort et de Brème. Prise entre l'étau des deux associations du nord et du midi, bientôt réunies par un traité de commerce qui 'leur ouvrait presque absolument leurs marchés respectifs, incapable de lutter contre elles, divisée par la constitution dans son propre sein d'une union plus intime entre certains de ses membres, l'Association du centre pouvait mal résister à ses rivaux. Instruits des heureux effets de l'union par l'expérience réduite qu'ils venaient d'en faire, rapprochés par le désir d'un effort commun contre le mouvement révolutionnaire de 1830, qui faisait trembler sur leur trône les souverains allemands et les incitait à donner à leur peuple des gages de sollicitude, les chefs des quatre associations inégales en étendue et en force comprirent que l'heure avait sonné d'appliquer à l'ensemble des territoires soumis à leur juridiction une politique d'entente et de cohésion, jusque-là paralysée par leurs dissentiments, leur division en cercles isolés, aboutissant à de stériles rivalités et à une contrebande impossible à combattre.

Le résultat rêvé par List, le philosophe de l'union

économique allemande, qui avait attaché sa vie à la réalisation de cette tâche : la suppression des douanes au sein de la Confédération, l'établissement vis-à-vis de l'étranger d'un tarif unifié et fondé sur le principe de la réciprocité, était chose faite. Sous la direction de la Prusse qui devait son influence à sa prépondérance politique et territoriale, une série d'accords signés à Berlin mettait fin à la concurrence des anciennes associations pour les fondre en un groupement unique : le Zollverein, dont le fonctionnement devait dater du 1^^ janvier 1834.

Les premières résistances furent bientôt vaincues. Quinze ans de luttes avaient suffi à montrer tous les avantages de l'union. Le grand-duché de Bade en 1835, la Saxe boudeuse s'agrégèrent bientôt à l'association. Les Etats maritimes, moins isolés du reste du monde, plus accoutumés au trafic extérieur et à la pleine indépendance de leurs tarifs, y adhérèrent aussi, autant pour des raisons politiques que pour conserver la clientèle de leurs voisins continentaux. L'expiration en 1841 de la fameuse union d'impôts fondée par le Hanovre fit tomber le dernier obstacle à la complète communion des Etats confédérés. L'Empire allemand n'était pas encore fondé politiquement, mais l'Allemagne formait déjà un empire commercial à l'intérieur duquel circulaient librement toutes les marchandises, représenté à l'étranger par les agents de l'union et à l'intérieur par un organisme chargé de gérer ses intérêts et de veiller à l'équitable répartition des droits de douane perçus à l'unique frontière extérieure de l'Etat douanier. Il n'y manquait, pour achever le groupement de tous les pays de langue allemande en un même lien commercial, que l'adhésion de l'Autriche. Sa longue opposition qui dura près de dix ans fut enfin surmontée le 19 février 1853.

Par la signature d'un traité de commerce avec le Zollverein, l'Autriche et ses dépendances entraient dans l'union allemande. List avait été bon prophète. La prospérité

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industrielle et commerciale de la patrie allemande allait s'édifier sur le système commercial expressément réservé par l'article 19 de la Constitution fédérale. Les 289 petits Etats féodaux de la fin du xviii^ siècle, les 61 villes libres, états autonomes confinés aux murailles d'une cité, n'étaient plus séparés, astreints à une multiplicité de législations commerciales et de droits. Dès 1833, se groupait autour de la Prusse une population de 25 millions d'individus soumis à une même loi commerciale, bientôt portée à 33 millions quand se furent produites les nouvelles adhésions. Il en résulta, en outre, un accroissement immédiat des relations de l'Allemagne avec les nations étrangères, suivi ou accompagné d'un essor de toute l'activité économique, industrielle ou agricole du pays.

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