IV. — Les transports de la pensée
En même temps qu'elle proiitaii du nouveau rétrécissement du globe par l'accélération des transports, la transmission de la pensée à distance accomplissait dans
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les trente dernières années des prodiges nouveaux. Ce n'était plus seulement le signe écrit de la parole, c'était la parole elle-même que le courant électrique allait transporter à des centaines de lieues, sur des fils aériens ou les câbles sous-marins. Pressentie déjà en 1854 par le télégraphiste Bourseul, la transmission du son se trouva réalisée simultanément par les américains Graham Bell, de Boston, et Elisha Gray, de Chicago, qui déposèrent leurs brevets le même jour, le 14 février 1876. Une fois de plus l'électricité était mise à contribution. Elle communiquait au loin les vibrations imprimées à une plaque sonore et les reproduisait sur une autre plaque réceptrice vibrant à l'unisson, vibrations qu'amplifiaient les microphones d'Edison et de Hugues. Depuis, le téléphone est entré dans la vie journalière avec une rapidité
remarquable dont les statistiques permettent de se rendre coriipte, sans que son apparition" ait sonné le glas des autres moyens de communication de la pensée, bien au contraire.
Enfin, il était donné aux dernières années d'un siècle, marqué pourtant par un si grand nombre d'inventions, de libérer la télégraphie du support matériel auquel elle paraissait liée. L'impondérable éther, aux ondes insaisissables à nos organes grossiers, mais perceptibles aux délicats appareils issus du génie humain, a été asservi à son tour à la communication de la pensée. Lancées dans l'espace, les radiations hertziennes rendent conductrice, à leur contact, la limaille de fer rebelle jusque-là au courant. C'est le trait de lumière qui suffît à l'inventeur et grâce à la collaboration tacite de savants, comme Maxwell, Hertz et Branly et de praticiens géniaux, comme Marconi et Ducretet, l'antenne gigantesque de la Tour Eiffel ou les antennes plus modestes qui surmontent les mâts des navires isolés en mer maintiennent les continents en rapports constants par-dessus les océans et les déserts, sans même le fil qui jusque-là transportait la pensée. Des profondeurs de la région du Tchad, les postes français, sentinelles avancées dans le continent noir, reçoivent en quelques secondes les nouvelles du monde civilisé dont les séparent de longues journées de marche et des lieues de traversées maritimes.
Dotées de ces merveilleux instruments qui satisfont à peine la curiosité scientifique toujours en éveil, les nouvelles se propagent avec une promptitude et une exactitude, dont n'aurait pas eu l'idée le contemporain de Louis XVL Aux correspondances privées, empruntant les voies diverses qui leur sont offertes, est venue s'ajouter la presse, porteuse rapide des vraies comme des fausses nouvelles, capable, comme la langue d'Esope, des meilleures choses et des pires. Favorisée par les progrès
du machinisme, grâce auxquels sont imprimés et plies en quelques heures des millions de journaux, alimentée en nouvelles par ses agences et ses correspondants répandus dans le monde entier, douée d'ubiquité, la presse pénètre aujourd'hui dans le moindre recoin des pays civilisés. C'est l'organe d'informations de tous genres fournissant à chacun de nous, en même temps que le renseignement général sur la vie politique des peuples, le renseignement spécial intéressant le commerçant ou l'industriel, l'agriculteur ou l'administrateur, le savant ou l'artiste. Qu'étaient le Journal de Paris ou les Débats du premier Empire, avec leurs rubriques écourtées, leur cote minuscule de la Bourse, leurs nouvelles nationales, vieilles de six jours, ou leurs nouvelles de l'étranger, périmées depuis trois semaines, lus par une clientèle de quelques millier.:, d'abonnés et coûtant 56 francs par an, auprès de nos feuilles modernes à un sou, au contenu vraiment encyclopédique, véritable photographie instantanée de la vie quotidienne du monde entier sous ses multiples aspects et dont le tirage se compte par centaines de milliers, voire même par millions d'exemplaires* ?
C'est par l'entente sur la transmission des nouvelles que se manifeste une des premières fois la solidarité internationale. Nous avons déjà salué la naissance de l'union postale universelle. Elle avait été précédée, dès 1869, d'une Union télégraphique universelle, qui, sans unifier les tarifs télégraphiques, en avait réduit et uniformisé le taux. Elle devait être suivie en novembre
1. En 1803, les rapports de police attribuaient 20.000 abonnés en province aux principaux journau.x de Paris ; en 1824, 50.000. En 1834, le tirage des feuilles les plus répandues était estimé à 55.000 dont deux seulement, le Coyistilutionnel et les Débals, de plus de 10.000. En 1877, les grands journaux de Paris accusaient un tirage total de 1 million 12. Aujourd'hui, certains journaux, à eux seuls, atteignent ce tirage iPelil Parisien). Le Journal tire à environ 1.200.000, le Malin à 1.100.000. Le nombre total des journaux quotidiens du monde entier est de 3o.000, dont 20.000 en Europe (Allemagne : G. 000; France et Angleterre : a. 000 chacune ; Italie : 1.800 ; Espagne : 1.000: Russie : 800).
1906 d'une convention radio-télégraphique internationale. Ainsi sont réglées les relations de 50 pays, couvrant 100 millions de kilomètres carrés, englobant plus d'un milliard d'habitants, et échangeant annuellement plus de 20 milliards de lettres et cartes postales. Ainsi s'entassent dans les bureaux de poste multipliés, et dans les wagons où les ambulants les trient, les lettres, paquets et journaux. Ainsi courent le long des fils et des câbles, ou sur les ondes de l'éther, les télégrammes, les conversations et les marconigrammes,
L'Europe qui n'avait en 1883 que 63.000 bureaux de poste, manipulant 4,2 milliards de lettres et cartes, en comptait 161.000 en 1908, ayant acheminé 15 milliards de correspondances de même genre. Les Etats-Unis, dont les 63.500 bureaux expédiaient 2,8 milliards lettres en 1890, en envoyaient 8 milliards et demi en 1907. A la fin du xix'^ siècle, le monde entier était desservi par 280.000 bureaux. En vingt-cinq ans, la moyenne de la correspondance par habitant montait en Europe, de 12 à 35 lettres ; aux Etats-Unis, de 46 à 89; au Japon, de 2 à 22. Le Français, qui écrivait en moyenne 16 lettres en 1882, en écrivait 34 en 1907 ; l'Anglais 40 et 88 aux mêmes dates. La poste transportait en France 700 millions d'imprimés, journaux et paquets en 1882 ; en 1906, elle en distribuait près d'un milliard et demi, en même temps qu'elle devenait une véritable banque dont les opérations pécuniaires de tout genre : remises ou recouvrements, passaient en vingt-cinq ans de un demimilliard à presque 3 milliards. Aussi ses recettes, malgré l'abaissement des tarifs, doublaient dans le même intervalle : de 132 à 254 millions.
De son côté le télégraphe manifestait une progression semblable : de 1 million et demi de kilomètres, desservant 34.500 bureaux et assurant la transmission de 129 millions de dépêches, dans l'Europe de 1883, la longueur de ses fils passait à 7 millions de kilomètres
en 1908, pour 117.000 bureaux et une manipulation de 334 millions de télégrammes. Les bureaux des Etats- Unis qui acheminaient déjà 43 millions de télégrammes en 1885, en transmettaient 70 millions en 1907 et près de 100 millions en 1912. Pour la France, l'activité télégraphique, à vingt-cinq ans d'intervalle, se mesure aux données suivantes. En 1885, 3.600 bureaux expédiaient 23 millions de dépêches, 50 millions de francs de mandats et encaissaient 30 millions de recettes ; en 1910, 18.600 bureaux transmettaient 50 millions de dépêches, 323 millions de francs de mandats et procuraient au Trésor 58 millions de recettes. Quant à l'Angleterre, elle doublait également, dans ce quart de siècle, son trafic télégraphique : 94 millions de dépêches contre 40. Des Iles britanniques diverge en outre, dans le monde entier, la ceinture de leurs 280.000 kilomètres de câbles, qui encerclent la terre et les rendent maîtresses presque absolues des communications sous-marines, laissant aux autres puissances 170.000 kilomètres de câbles, dont 60.000 appartiennent à l'Amérique, 40.000 à la France et 15.000 à l'Allemagne.
Enfin, nouveau venu dans l'ordre des inventions, le téléphone a rapidement conquis une place prépondérante. On en trouve la preuve dans l'essor des vingtcinq dernières années, d'où date son adoption véritable, et qui se traduit par l'augmentation parallèle de la longueur de ses fils, du nombre des abonnés, des appareils et des recettes. Seule l'Europe, depuis la reprise des réseaux par l'Etat, possède des statistiques officielles et, de 1898 à 1908, elles dénotent la progression suivante : les postes ont quintuplé en dix ans : 2.400.000 contre 490.000 ; la longueur des fils a septuplé : 10 millions et demi contre 1,4. A s'en tenir à la France, les 14.000 abonnés de 1890, échangeaient sur 6.000 kilomètres de fils des conversations rapportant 5 millions et demi à l'Etat. Ils avaient décuplé en 1908 : ils étaient 134.000 employant,
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60.000 kilomètres de fils à 266.000.000 conversations et versaient au Trésor 26 millions de francs. Le xix^ siècle finissait à peine que, dans certaines villes, un habitant sur 4 possédait son appareil et qu'à Paris même les 50.000 abonnés faisaient ressortir à 1 par 58 le nombre des habitants munis de ce précieux instrument i.
i. Dans toute la France, la moyenne est de 1 abonné par 183 habitants. Elle est de 1 sur 71 en Angleterre et en Allemagne, 1 sur 48 en Suisse, 1 sur 3i en Suède et 1 sur 24 au Danemark. Au 1»"" juillet 1912, il y avait en service à Stockholm 77.000 appareils téléphoniques, c'està-dire, un par quatre habitants. — D'après les Archiv filr Post und Télégraphie, le monde entier compterait actuellement 12 1/2 millions de postes (Amérique du Nord : 8 millions 700.000; Europe : 3 millions 150.000; Asie : 20;i.000 ; Australie : 102.000 (1 par 44 habitants): Nouvelle-Zélande (1 par 25) ; Amérique du Sud : 88.000; Afrique : 36.000). 4 1/2 millions de kilomètres de fils sur lesquelles s'échangeraient annuellement 22 milliards de conversations, dont 12,6 aux Etats-Unis et 4,9 en Europe. On pourra se rendre compte de l'importance du téléphone aux Etats-Unis par exemple, en sachant qu'il s'y transmet annuellement 98 millions de télégrammes, environ 9 milliards de correspondances écrites et près de 13 milliards de conversations téléphoniques.