AVANT-PROPOS
AU CHIRURGIEN - DENTISTE MODERNE, JE DÉDIE CE TRAVAIL, CON - SACRÉ A l’agent PRLNQPAL DE SON ÉMANCIPATION , l’ÉCOLE DENTAIRE
Le chirurgien-dentiste avait peut-être place dans la famille d’Asclépias, au temps des légendes mythologiques, alors que le dieu des sciences médicales s’occupait des maux des malheureux mortels; mais sa place devait être bien modeste, et le plus souvent ses cousins, les médecins, le traitèrent en parent pauvre, éloigné, dédaigné.
Aussi a-t-il grandi au milieu des difficultés et des préjugés des temps et des civilisations avec des fortunes diverses. Humble praticien de la petite chirurgie, artisan delà prothèse, il fut tour à tour, dans l’antiquité, l’assistant des prêtres-médecins en Égypte, le spécialiste plus fortuné pendant la pé-
riode gréco-romaine et chez les Arabes, puis chirurgien errant, comme mire et dentateur au moyen-âge, barbier-chirurgien à la Renaissance, il fut Vexpert-dentiste reçu au Collège de chirurgie au xvni® siècle, pour devenir au xix® siècle le chirurgien dentiste diplômé des écoles dentaires et de la Faculté de Médecine. Il s’est ainsi instruit, élevé et graduellement émancipé lui-même par son énergie et sa persévérance, au point de prendre, au foyer de la grande famille scientifique et médicale, la place qui est due à son titre et à sa fonction sociale mieux appréciée, à l’art et à la science odontologiques plus perfectionnés.
Cette évolution intéressante du chirurgien-dentiste s’est faite à travers les âges, grâce aux perfectionnements et aux découvertes qu’une longue suite de praticiens se sont transmises lins aux autres, d’abord par la tradition verbale, par le livre ensuite, jusqu’au jour où le patrimoine professionnel a été assez étendu pour donner naissance à une véritable science, Vodontologie, et à un enseignement spécial, celui de Vécole dentaire.
C’est de la création de la première école dentaire que date le début de la période véritablement scientifique de l’évolution du chirurgien-dentiste.
C’est à l’école dentaire que le chirurgien-dentiste doit la situation scientifique et sociale qu’il occupe aujourd’hui dans tous les pays du monde civilisé. C’est pourquoi j’ai consacré ce travail â l’École Dentaire. Je veux raconter son histoire, montrer son action et tâcher d’en déduire son avenir.
Embrassant dans un rapide coup d’œil l’évolution de l’art
et de la science odontologiques, j’évoquerai le souvenir du chirurgien-dentiste à travers les âges. Je montrerai combien, pendant une longue période pratique, sa situation sociale a été modeste, humble, mais aussi combien, depuis un siècle surtout, elle s’est modifiée et relevée dans tous les pays par la création des Écoles Dentaires, successivement en Amérique, en Angleterre, en France, puis dans tous les divers pays d’Europe.
Je montrerai l’action produite par les écoles au point de vue professionnel, au point de jvue scientifique et au point de vue social ; j’énumérerai les résultats obtenus dans ces différentes voies, les organes dont elles ont provoqué la création ou le développement, et dont le 3® congrès dentaire international a consacré l’importance.
Puis j’étudierai l’avenir de ces différents organes, les modifications ou les réformes qu’il convient d’y apporter pour les faire vivre et prospérer et l’orientation vers laquelle il faut se diriger, pour que l’évolution scientifique et sociale du chirurgien-dentiste continue.
Pour obtenir ces résultats, il a fallu, de la part de beaucoup d’hommes, une somme persistante d’efforts dévoués, de sacrifices considérables de temps et d’argent; il a fallu aussi beaucoup d’initiative, d’esprit de mutualité et de solidarité, d’esprit scientifique et de persévérance.
Je rappellerai tous ces sacrifices, tous ces dévouements, qui seront ainsi résumés dans une oeuvre destinée à être déposée à la Faculté de médecine de Paris, afin d’en conserver le souvenir.
Je rappellerai l’enthousiasme des débuts, les luttes pour
conquérir une situation meilleure, le désintéressement de tous, les sentiments de solidarité mis en commun dans cette défense d’une profession discréditée et qui n’est arrivée à son émancipation qu’à force d’énergie et, en retraçant cette histoire, je pense faire partager à mes lecteurs l’émotion qu’elle m’inspire à moi-même.
Je m’efforcerai de mettre en lumière les noms des hommes principaux de tous les temps et de tous les pays qui ont contribué à cette évolution; mais je m’attacherai particulièrement à l’École Dentaire de Paris, qui caractérise la réforme de l’art dentaire en France.
Comme on le verra, l’histoire de cette réforme est semblable dans tous les pays qui nous ont précédés dans cette voie et dana ceux qui nous ont suivis. Sur un théâtre minuscule, elle a mis en présence de grands principes, qui dirigent l’évolution des sociétés.
J’ai pris pendant ces vingt dernières années une part active aux polémiques et aux luttes auxquelles a donné lieu en France cette réforme, qui peut aujourd’hui être considérée comme accomplie.
Les pouvoirs publics sont intervenus, et, par une loi précise, celle du 30 novembre 1892, ont déterminé le domaine du chirurgien-dentiste. Des décrets complémentaires, notamment celui du 22 juillet 1893, ont fixé les conditions d’études et d’examens du chirurgien-dentiste; d’autres décrets ont déterminé la situation légale des Écoles Dentaires, à la suite de l’avis clairement exprimé par le Parlement sur la nécessité de leur laisser l’enseignement.
L’administration supérieure du Ministère de l’Instruction
publique nous déclarait récemment qu’il ne serait apporté de changement à cette constitution de l’art dentaire que sur la demande des dentistes.
On peut donc en conclure que la période de réforme de l’art dentaire français est pratiquement close et qu’on attendra longtemps encore, avant d’y introduire des changements importants, qu’elle ait donné ses fruits.
Toute réserve faite pour celles de nos revendications qui n’ont pas abouti, nous nous plaçons nettement dans ce travail sur le terrain de la loi et des décrets, pour considérer que cette réforme représente pour le chirurgien-dentiste, pour l’art dentaire et pour le public, un progrès véritablement considérable, presque une révolution, dont tout l’honneur revient à l’École Dentaire.
Et puisque je dois un mot d’explication sur ma présence dans une salle d’examen de la Faculté de médecine de Paris à un âge où Ton n’est plus d’ordinaire étudiant et étant données les opinions que j’ai défendues pendant toute ma vie professionnelle au sujet des études médicales des chirurgiens-dentistes, je puis dire que, si je suis venu faire mes études médicales ce n’est pas parce que mes idées se sont modifiées sur ce point, mais uniquement pour servir une fois encore la réforme de Tart dentaire, l’évolution du chirurgien-dentiste et l’agent principal de cette réforme, TÉcole Dentaire de Paris, comme on le verra plus loin.
J’ai eu l’honneur, il y a 20 ans^ de prendre l’initiative de la création de la principale institution d’enseignement professionnel des chirurgiens-dentistes français: l’École Dentaire de Paris. J’ai travaillé pendant 20 ans à son développement. Pour elle, j’ai été étudier les institutions similaires en Angleterre, aux États-Unis et dans plusieurs des pays d’Europe.
C’est pour elle que je suis venu m’asseoir sur les bancs de la Faculté de médecine de Paris; c’est pour travailler avec plus de compétence comme professeur, comme directeur d’une École Dentaire, à cette œuvre d’enseignement professionnel dont le programme comprend, il est vrai, une partie purement mécanique, la plus étendue, mais aussi qui touche par tant de points aux sciences médicales, et à laquelle je me suis consacré, pour la perfectionner davantage et surtout pour éclaircir, si c’est possible, certains points douteux qui sont encore l’objet des polémiques et des contestations, sur le meilleur enseignement des chirurgiens-dentistes.
C’est, en un mot, pour déterminer par ma propre expérience la somme d’enseignement médical qu’il était nécessaire d’y introduire, sans nuire au développement de l’enseignement technique que nous avons créé et qui fait actuellement le succès et la réputation des élèves diplômés de l’École Dentaire de Paris.
C’est pour ce motif que je suis ici et non, croyez-le bien, dans le but habituel d’apprendre, pour l’exercer, la profession médicale, ou bien pour avoir un titre universitaire de plus, attiré par le prestige qu’exercerait encore, dit-on, sur une partie de la clientèle des dentistes, le diplôme de docteur en médecine.
Si je suis devant vous, ce n’est pas davantage dans le but d’ajouter un parchemin officiel, si envié soit-il, à ceux que je possède, afin de conquérir plus d’autorité sur mes confrères, de m’attirer plus de confiance de leur part. Toutes les preuves multiples de confiance et de sympathie qu’ils m’ont données m’ont laissé confus et reconnaissant, notamment dans une circonstance récente, où la consécration officielle était venue s’ajouter à la leur.
Non, c’est avant tout, comme je le disais plus haut, pour l’École Dentaire de Paris que je suis ici, c’est-à-dire dans le but de continuer mon enquête sur une éducation professionnelle dont je m’occupe depuis si longtemps.
C’est pour ce motif seul que, à la fin de ces études, au lieu d’un travail sur un point contesté de pratique médicale ou sur une recherche de laboratoire à propos d’une question encore mal connue de science biologique, je vous présente cette thèse d’enseignement.
J’ai tâché d’y mettre tout ce que mon expérience comme directeur de l’École Dentaire de Paris m’a permis d’acquérir de connaissances en ces matières, en y joignant le résultat de tous les travaux qui ont été faits et que j’ai pu faire moi-même sur cette question, à l’occasion de nos divers congrès et particulièrement du 3® Congrès dentaire international tenu à Paris, au mois d’août dernier.
Ce sont surtout des faits que j’apporte, contrôlés par l’expérience, et non des vues de l’esprit, des hypothèses plus ou moins justifiées théoriquement, œuvres spéculatives, mais dont on n’aurait pas vérifié les applications pratiques.
Il m’a semblé de mon devoir de rendre ainsi public le fruit
d’observations et d’une expérience de vingt années d’enseignement, afin qu’il puisse servir de guide aux jeunes gens qui se proposent d’aborder cette profession avec le souci de l’exercer d’une manière consciencieuse, avec le savoir et la compétence nécessaires à notre époque.
J’ai voulu leur éviter ainsi les difficultés, les tâtonnements et les pertes de temps par lesquels j’ai passé moi-même, en gravissant tous les échelons de. la hiérarchie professionnelle : d’abord apprenti, puis mécanicien, opérateur et praticien; j’ai voulu leur éviter les échecs que j’ai vu subir autour de moi par ceux qui, mal conseiJlés ou insuffisamment renseignés, ont été moins heureux dans la direction qu’ils avaient adoptée au début de leurs études dentaires.
Mais les temps sont bien changés depuis mes débuts : la plupart des choses qui constituaient à cette époque des revendications qu’on osait à peine formuler sont devenues des réalités.
Les discussions, les plaintes, les pétitions, les projets con tradictoires se sont fondus, comme des forces multiples et contraires, en une résultante : la loi du 30 novembre 1892, devenue la Charte du chirurgien-dentiste^ et qu’il faut bien accepter, puisque c’est la loi : Dura leœ, sed lex.
Les citoyens ont longtemps encore besoin des lisières gouvernementales et quoiqu’on leur reconnaisse la capacité de choisir leurs législateurs iis ne sont pas, paraît-il, encore aptes à choisir librement leurs médecins ou leurs dentistes !
Faisant donc abstraction de nos rêves de liberté et nous contentant de la latitude laissée au mécanicien-dentiste, je reconnais que la loi nouvelle constitue pour le chirurgien-
dentiste, au début du vingtième siècle, une véritable consécration de son évolution scientifique et sociale.
J’ai pensé enfin que cette question de la réforme et de l’enseignement professionnel de l’art dentaire intéresserait les Professeurs de la Faculté de médecine, chargés des examens d’Étatde chirurgien-dentiste, et assurerait à mon travail le même accueil bienveillant que j’ai trouvé chez la plupart de ceux d’entre eux avec lesquels j’ai été en rapports pendant le cours de mes études, à la Faculté ou dans les divers services des hôpitaux, et que je remercie aujourd’hui.
J’ai pensé enfin qu’il était de mon devoir de dédier ce travail au Vice-président du Conseil de l’Université de Paris, au Membre du Conseil supérieur de l’Instruction publique, au Doyen de la Faculté de médecine de Paris, M. le Professeur Broüardel, qui, avec un esprit si libéral, si tolérant, si scientifique, a suivi depuis ces dernières années cette évolution, et qui, pour sa part, a tant contribué à la faciliter. Je le remercie d’avoir bien voulu me faire l’honneur d’accepter la présidence du Jury de cette thèse.
J’y ajoute le nom de mon vieil ami, le E. Lecaudey. Sans hésitation, il a apporté, en 1880, l’appui de sa grande notoriété à notre projet de fondation et n’a cessé, depuis, d’être pour l’École le plus généreux de ses bienfaiteurs.
Je remercie aussi MM. les Professeurs de la Faculté, MM. les Médecins et Chirurgiens des hôpitaux, du bienveillant accueil que j’ai trouvé à leurs cours, dans leurs laboratoires et dans leurs services hospitaliers.
Je remercie M. le Professeur Pinard de la sympathie qu’il
m’a toujours marquée depuis qu’il vint présider, en 1881, à côté de M.le Professeur Verneüil, la deuxième séance de réouverture des cours de l’École dont il a suivi avec tant d’intérêt l’évolution.
Je remercie mon ami M. le D''Edg. Hirtz de ses bons conseils et des excellentes leçons qu’il m’a données dans ses services de l’hôpital Tenon et de l’hôpital Laennec, ainsi que MM. les Professeurs agrégés Sébileaü et Launois, qui, depuis plusieurs années, nous ont aidé dans le perfectionnement de notre programme d’enseignement médical. Je les remercie surtout de leur sympathie persistante pour l’École Dentaire.
Je dois remercier également ici M. le Professeur agrégé Qüénu de l’enseignement scientifique et médical pratique qu’il a organisé pour nos élèves à l’amphithéâtre d’anatomie des Hôpitaux de Clamart depuis quelques années.
Enfin je veux, en terminant, évoquer ici le souvenir de deux noms que l’on retrouvera souvent dans le cours de cet ouvrage : ceux de nos amis Paul Dcbois et Louis Thomas. Leurs noms doivent rester gravés dans le coeur des dentistes français, car ils comptent parmi les meilleurs collaborateurs de l’œuvre à laquelle ce travail est consacré.