‹ L'évolution de l'art dentaireChapitre 3 sur 133 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La réforme qui s’est opérée dans l’art dentaire pendant ces vingt dernières années est intéressante à plus d’un titre. Elle a exercé la plus grande influence sur la renaissance de la science odontologique dans les différents pays, particulièrement en France. Les débats auxquels elle a donné lieu chez nous ont eu un certain retentissement, non seulement dans les milieux professionnels directement intéressés, mais encore dans les sociétés scientifiques, dans les assemblées politiques et jusque dans les conseils du gouvernement. Des savants universellement connus, des politiciens éminents, soit dans des rapports officiels, soit dans des discours prononcés dans des cérémonies publiques, soit même à la tribune du Parlement, ont tour à tour dû donner leur avis sur les conditions de cette réforme.

Les polémiques qui se sont produites, aussi bien dans la presse dentaire que dans la presse médicale, au sujet des divers projets en présence, ont été souvent des plus vives, quelquefois même elles ont pris un caractère des plus aigus, jusqu’à provoquer des incidents personnels et même des procès (1).

Souvent aussi, et quoique le théâtre en fût minuscule,

(1) Voir Delmond (A.). Quelques réflexions sur la guerre des dentistes, Paris, 1846; et Addibran (J.). Fondation delà Société de chirurgie dentaire de Paris. Paris, 1847.

Godon 2

elles sont allées jusqu’à la discussion des principes les plus élevés sur lesquels repose l’organisation sociale moderne.

C’est ainsi que l’on a vu opposer à la nécessité de la proteclion de l’État la liberté des citoyens; à la réglementation de la médecine reconstituée par la loi de l’an XI, la liberté d’exercice des professions, proclamée par la loi du 17 mars 1791; au principe de l’unité nécessaire, encyclopédique, de la science et de la médecine, les lois économiques de la division du travail et des spécialisations, que le progrès impose; aux avantages d’un enseignement scientifique spéculatif, les nécessités d’un enseignement technique et professionnel suffisant; au monopole de l’enseignement par l’État, l’enseignement supérieur professionnel libre par les collectivités intéressées, proclamé par les lois de 1875 et de 1881; à Faction omnipotente des administrations publiques pour la direction des professions, l’initiative privée des citoyens, la mutualité et l’influence directrice des associations professionnelles.

Au milieu de ces discussions, et pour permettre la défense de tous ces principes et de tous les intérêts opposés en présence, des sociétés syndicales et scientifiques, des écoles techniques, des journaux ont été créés; graduellement, ils se sont développés en groupant autour d’eux les éléments actifs de la profession et ils ont fini par constituer une puissante et active organisation professionnelle, donnant à toute cette réforme le caractère d’un véritable mouvement d’émancipation du chirurgien-dentiste. Puis, au gré des uns, malgré les autres, une loi est venue réglementer l’exercice de l’art dentaire, qui était libre depuis cent ans.

Cette loi est trop récente (30 novembre 1892) pour que. nous, qui l’avons vivement combattue (1), nous puissions en apprécier les résultats, sans risque d’être soupçonné de parti pris; nous l’avons du reste étudiée dès sa promulgation autre part (2).

Nous nous sommes incliné et l’avons acceptée pour le moment, tâchantd’en tirer le meilleur parti possible, et en attendant les modifications et les redressements (3) qu’avec le temps il sera possible de lui faire subir.

Dans tous les cas, il faut reconnaître que, si elle n’est pas parfaite, elle a du moins tenu compte d’un certain nombre de revendications des dentistes et de l’intérêt général du public et qu’elle constitue une moyenne, comme le disait M. le Professeur Broüardel (i), entre les opinions diverses qui étaient en présence.

Si, d’une part, elle a fait rentrer le dentiste, un peu comme un enfant déshérité, dans la grande famille médicale (4), puisque cette réglementation est régie par un des articles delaloi sur lainédecine, elle a, d’autre part, reconnu la spécialisation de l’odontologie, puisqu’elle a créé un diplôme spécial de chirurgien-dentiste ; enfin, tenant compte des réclamations des mécaniciens-dentistes, elle a reconnu la liberté d’exercice de la prothèse dentaire, qui est devenue ainsi une profession spéciale et est restée libre.

Parmi les institutions professionnelles qui se sont créées

(1) Godon, l’Exercice de la profession du dentiste doit-il rester libre eu France ? — Paris, 1890.

(2) Roger et Godox, Code du chirurgien dentiste.

(3) Broüardel, Séance de réouverture des cours de l’Ecole dentaire de Paris.

(4) Broüardel, Congrès dentaire de Paris, 1897.

pendant cette intéressante période de réforme et qui résultent de toute l’agitation qu’elle a produite, les Écoles Dentaires libres ont été véritablement, par le développement qu’elles ont pris, la cause principale, le point de départ initial de la renaissance des études odontologiques en France. Ce sont elles qui ont exercé la plus grande et la plus heureuse influence sur la réforme tout entière qu’elles symbolisent; elles ont été l’agent par excellence de l’émancipation du chirurgien-dentiste moderne. Si l’on peut prétendre que l’art dentaire est véritablement devenu un art spécial, le jour où, dans les lois, il a été inscrit comme tel, le jour où un édit royal (l’édit de 1699 et plus tard celui de 1768) a déterminé d’une manière spéciale les conditions de son exercice, il est, a fortiori, plus vrai de dire que la science odontologique est née le jour où des ouvrages spéciaux lui ont été consacrés, mais surtout du jour où elle a nécessité la création d’un enseignement particulier, systématique, complet, scientifique et technique, c’est-à-dire lors de la création de la première École Dentaire, celle de Baltimore, en 1839.

De ce jour, date la reconnaissance de l’odontologie comme science spéciale; de ce jour également datent le développement et la prospérité de l’art dentaire en Amérique.

Gela est vrai pour l’Angleterre avec la fondation de l’École métropolitaine en 18S8. Gela l’est aussi pour la France, avec la fondation de l’École Dentaire de Paris, en 1880. On l’a si bien reconnu que l’exemple a bientôt été suivi et que partout les écoles odontologiques se sont multipliées, non seulement dans la plupart des États des États-Unis, où il existe

maintenant plus de cinquante écoles, mais encore en Angleterre, où Ton en compte à présent une dizaine, en France, en Suisse, en Allemagne, en Russie, et l’on peut dire dans la plupart des pays du monde, puisqu’il y en a même au Japon. De sorte qu’élargissant notre horizon nous pouvons, dans cette étude de la réforme de l’art dentaire, considérer non pas Seulement l’École Dentaire de Paris, ni les cinq écoles françaises, mais le mouvement d’évolution de l’odontologie dans le monde entier avec les cent écoles environ qui y ont été créées depuis soixante ans et qui forment les nouvelles générations d’odontologistes dont le Congrès international de Paris vient d’être la représentation laplus autorisée.

Partout l’évolution s’est faite, ou à peu près, suivant les mêmes principes, par les mêmes procédés : groupements professionnels d’abord, puis organisation d’un enseignement spécial; partout aussi, en un mot, l’École Dentaire a été l’agent principal du progrès et de la Réforme émancipatrice.

Le cadre de cette étude nous force à envisager surtout l’histoire de la réforme odontologique française; la nature de nos fonctions nous amène à considérer surtout, dans cette réforme, l'action et l’influence de l’École Dentaire de Paris.

L’École Dentaire de Paris est la première école d’odontologie créée en France, et, par le développement considérable qu’elle a pris, elle occupe, depuis 1880, date de sa fondation, la place la plus importante dans le mouvement progressiste de l’art dentaire que nous nous proposons d’étudier, mouvement qui a pour base une réforme de l’enseignement.

Je me suis, pour ma part, vivement intéressé toute ma vie.

comme citoyen et comme praticien, aux divers problèmes que soulève^ de nos jours, la bonne coordination de l’éducation publique à tous ses degrés, soit dans les sociétés spéciales, soit dans les diverses commissions scolaires, soit enfin dans les Comités d’action politique dont j’ai fait partie. Mais je puis dire que l’enseignement professionnel en général, particulièrement celui des chirurgiens-dentistes, a tenu dans mes préoccupations la place la plus grande parce que, dès mon entrée dans la vie active, j’ai personnellement souffert de son insuffisance et de son manque d’organisation.

Il n’existait en France, il y a 20 ans, aucun enseignement professionnel de l’art dentaire par l’État, ni dans les Facultés, ni dans les hôpitaux. {Dès 1810, la Faculté de médecine de Pai'is avait refusé de créer une chaire d'odontologie, qui eût été d’ailleurs insuffisante, et, depuis, elle avait toujours persisté dans cette décision.)^ o\xv apprendre cet art, il n’y avait que l’apprentissage dans le laboratoire d’un dentiste, pour la prothèse, dans le cabinet d’opérations pour la chirurgie dentaire, apprentissage d’une durée variable de trois à cinq ans, et qui n’était possible qu’à un petit nombre de privilégiés. On complétait ensuite ses études techniques en pratiquant pendant plusieurs années, comme opérateur et mécanicien, dans le cabinet d’un dentiste occupé, avant de le faire pour son propre compte.

Quant à l’enseignement théorique, il était nul en France.

Les seuls ouvrages techniques français étaient ceux des dentistes de la fin du xvni® siècle et du commencement du xixe, devenus bien anciens, si l’on considère les progrès

de Fart dentaire à Fétranger pendant la seconde moitié du siècle.

Aussi, les jeunes dentistes français, qui voulaient complé-ter leur instruction professionnelle, étaient-ils obligés, leur apprentissage terminé, de s’expatrier, soit en Amérique, soit en Angleterre, où il existait des Écoles Dentaires (1), en Amérique depuis 1839, en Angleterre depuis 1858.

Malgré tous les inconvénients d’un pareil système d’éducation technique, inconvénients assez souvent signalés pour ne pas y insister de nouveau (enseignement sans méthode, variable suivant les connaissances et les occupations du maître, perte de temps en courses et en choses étrangères à la dentisterie, etc.), on peut dire que les dentistes français, avec un bagage littéraire et scientiGque, le plus souvent léger, n’en ont pas moins été très suffisants pour leur fonction, parce que la prothèse en constituait alors l’occupation principale.

Aussi est-ce avec beaucoup d’enthousiasme que les fondateurs de l’École Dentaire de Paris ont travaillé à remplacer par un enseignement méthodique, comme celui que représente l’école technique, le procédé suranné d’enseignement professionnel de Fart dentaire qui était employé avant eux.

L’histoire de cette réforme pendant ces vingt dernières années reste intéressante, non seulement, comme nous le rappelons au début, parce qu’elle a donné lieu à des débats assez retentissants pour avoir eu de Fécho, en dehors de la profession dentaire, dans les milieux politiques et scientifiques, mais encore parce que cette évolution a mis en pré-

(1) Voir Godon et Ronnet, l’Art dentaire aux Etats-Unis en 1893, une mission en Amérique. Paris, 1894.

sence les grands principes antagonistes de la nécessité de l’esprit encyclopédique des sciences médicales et de la nécessité de leur spécialisation, principes qui divisent le monde universitaire.

De sorte qu’on retrouve dans lesj diverses polémiques qui ont eu lieu au point de vue spécial de la réforme dentaire à peu près les mêmes arguments qu’on oppose dans les polémiques engagées au point de vue général des sciences médicales.

Mais , quelle que soit l’opinion que l’on professe, que l’on préconise l’union intime de l’art dentaire à la médecine ou que l’on soit partisan de sa spécialisation, de son autonomie, l’utilité de l’École Dentaire n’en est pas moins reconnue dans les deux cas, et les services qu’elle a rendus peuvent être également appréciés par les hommes de bonne foi des deux groupes.

Aussi est-ce avec une certaine joie et, pouvons-nous dire, avec un certain orgueil que nous enregistrons les constatations relatives à l’élévation du niveau moral, intellectuel et scientifique de la profession en France depuis 20 ans.

Le nouveau dentiste français est prothésiste et chirurgien comme ses aînés, mais, en plus, anesthésiste, diplômé des Écoles Dentaires, diplômé des Facultés de médecine.

Enfin, plus instruit que ses aînés, il est fort des droits qu’il tient de la loi de 1892 et confiant dans l’avenir de l’odontologie.

On peut dire que cette réforme s’est faite à son heure, et qu’elle est conforme aux lois d’évolution des sciences modernes.

La création de cet enseignement spécial et son existence régulière sont la meilleure justification du degré de développement atteint par la science odontologique au xix® siècle, comme nous le verrons dans le chapitre sur l’étude historique que nous lui consacrerons.

L’École Dentaire est aujourd’hui en France l’organe régulier, légal, nécessaire de l’enseignement professionnel du chirurgien-dentiste, accepté par tous : public, dentistes, médecins, autorités gouvernementales,il a maintenant sa place reconnue dans l’enseignement en France, depuis les décrets du 31 décembre 1894, et si, par une nécessité de politique professionnelle, il reste encore sous la direction effective des associations professionnelles, comme nombre d’institutions d’enseignement technique il n’en a pas moins sa place dans l’Université, prise au sens le plus large du mot, c’est-àdire comprenant non seulement les établissements de l’État, mais tous les établissements qui poursuivent une œuvre complémentaire d’enseignement. L’École Dentaire a sa place aussi dans le mouvement scientifique moderne par la Société d’Odontologie (1) et les congrès nationaux et internationaux dont elle a pris l’initiative, et qui ont enfin replacé les dentistes de France à la tête du mouvement odontologique,place qu’occupaient leurs prédécesseurs, les dentistes du xviii® siècle, et réalisé ainsi l’union professionnelle.

L’histoire de cette École, comme nous le disions, est intimement liée à celle du nouveau chirurgien-dentiste français. Elle a été l’agent principal de son émancipation, de son élévation scientifique et sociale, sa protectrice lorsqu’on songeait

{i) Fondation de la Société d’Odontologie.— Rapports Blocmann etLEMERLE.

à sa suppression et à l’absorption de l’art dentaire par l’art médical.

N’est-ce pas elle qui, en créant d’abord le dentiste diplômé es Écoles Dentaires, a réduit à néant la plupart des arguments portant sur l’insuffisance de son instruction générale scientifique ?

N’a-t-elle pas aussi préparé la transition qui, du jour au lendemain, a [permis à un groupe important de praticiens d’être prêts à subir, avec la nouvelle investiture de l’État, les examens qui venaient d’être créés pour obtenir le diplôme de chirurgien-dentiste ?

C’est grâce à elle que l’aide modeste des chirurgiens de 1699, devenu, un siècle plus tard, par l’ordonnance de 1768, l’expert-dentiste, puis pendant un siècle de liberté, le dentiste-mécanicien, chirurgien ou médecin, suivant la nature de ses études, s’est transformé d’ahord en dentiste diplômé des écoles dentaires et enfin en chirurgien-dentiste de la Faculté de médecine de Paris.

N’y a-t-il pas là une évolution intéressante et très scientifique, très sociologique, conforme aux lois naturelles de la biologie, de la sociologie?

Le dentiste n’a-t-il pas donné par ses transformations successives, par ses efforts pour s’assimiler aux nouveaux milieux sociaux dans lesquels il est appelé à se mouvoir, une preuve de sa vitalité et de son aptitude à vivre ? Il vivra donc, continuant sa marche ascensionnelle vers son idéal de progrès dans sa science technique, car l’évolution n’est pas terminée. L’œuvre n’est pas transitoire, mais elle n’est pas non plus définitive; elle est, elle reste toujours éminem-

ment perfectible. Chaque événement que nous allons raconter n’est qu’une étape dans la voie du progrès vers l’idéal rêvé, toujours poursuivi, jamais atteint.

Page 1