I. — Les matières de renseignement à Athènes
Dans le précédent chapitre, nous avons conduit le jeune Athénien, de Técole élémentaire à la palestre et au gymnase, mais en nous inquiétant surtout de l'organisation des écoles et de la condition des maîtres. Avant d*aller plus loin, il convient d'examiner d'un peu plus près les matières de renseignement, du moins de Tensei-
gnement intellectuel, donné dans les divers établissements d'instruction publique. Nous commencerons par la plus primitive de toutes, par la musique.
L'ethnographie comparative permet de supposer que les cris modulés, rythmés ont constitué le premier langage humain, sur lequel s'est greffée plus tard la parole articulée. Cette confrontation a montré, que tout récemment encore, diverses peuplades sauvages chantaient ou chantent, dans leurs grossiers ballets scéniques, des romances sans paroles ou des mélopées à peine agrémentées de quelques paroles insignifiantes (1). De cette origine procèdent et la puissance émotive de la musique, et l'importance qu'on y attachait dans les antiques sociétés. Dans le seul de ces Etats d'autrefois, qui ait duré jusqu'à nos jours, en Chine, on attribue à la musique le pouvoir de régir les éléments et on a conservé jusqu'à ce jour un Ministère de la Musique.
Les cités helléniques n'avaient pas de ministres de la musique ; mais les Grecs en général attachaient la plus grande importance à son enseignement. D'ailleurs ils avaient une haute idée de sa puissance moralisante sur rhomme. « Nous avons, dit Platon, donné, je ne sais comment, le nom de musique à l'art, qui, réglant la voix, va jusqu'à l'àme et lui inspire le goût de la vertu » (2). Aristote pense aussi que la musique peut agir efficacement sur les mœurs: « Beaucoup de chants, dit-il, surtout ceux d'Olympos, produisent une sorte d'enthousiasme, résultant d'une impression morale » (3)... « Notre âme est modifiée de diverses manières, quand nous l'entendons » (4)... « Le mode dorien inspire un sentiment de modération, môme de sagesse ; le Phrygien excite
(1] \o\t mon Emlution littéraire (passim).
(2) Lois, II.
(3) Politique, L. V. parag. 4.
(4) Ibid. parag. 6.
CH. XVI. l'éducation en GRÈCE 447
Teathousiasme » (1)... « Donc, si la musique peut donner un caractère déterminé aux habitudes de Tâme, il faut la faire apprendre aux jeunes gens » (2). Mais on doit renseigner avec prudence: « Il faut que celte sorte d'instruction ne puisse pas être un obstacle aux choses, que l'on aura à faire dans la suite, ni qu'elle donne au corps des habitudes serviles, qui le rendent incapable de supporter les fatigues de la guerre ou peu propre aux occupations civiles »... Or, on y parviendra en évitant d'acquérir le talent musical, nécessaire pour les concours, en n'essayant pas d'exécuter des tours de force (3)... Les artistes, les virtuoses, dégradent la musique en ne s'attachant qu'à plaire au public (4). — Dans l'éducation, il ne faut se servir que des chants moraux et des harmonies que comportent ces chants (5). Après la guerre médique, les Grecs, exaltés par leur triomphe, se mirent, dit Aristote, à étudier sans distinction tous les genres de connaissance, et ils rangèrent l'art de jouer de la tlûte parmi les objets d'instruction (6). Plus tard, on renonça à la flûte, instrument propre à donner seulement une grossière sensation de plaisir (7) ; même on en interdit Tétude aux jeunes gens; car elle empêche de chanter (8). Eln cultivant Tart musical, que Ton se garde de devenir virtuose ; il faut arriver seulement à sentir la beauté des mélodies et des rythmes et ne pas se ravaler au niveau des enfants, des esclaves, même des animaux, qui n'y trouvent qu'un plaisir sensuel.
En somme, pour'les Grecs, la musique se confondait
(1) Politique. L. V. parag. 8.
(2) Ibid. parag. 9.
(3) Ibid. Liv. VIIl. Ch. vi. parag. 4-5.
(4) Ibid. Liv. VIL
(5) Ibid, Liv. VIIL parag. 7.
(6) Ibid, parag. 6.
(7) Ibid, parag. 7.
(8) Ibid, Ch. VI. parag. 5.
4i8 l'évolution de l'éducation
avec la culture morale d'ordre supérieur, et les premiers législateurs en avaient fait un instrument de civilisation. Platon veut qu'on l'associe à la gymnastique et qu'on n'innove jamais rien ni dans Tune ni dans l'autre ; car « on ne peut toucher aux règles de la musique sans ébranler les lois fondamentales du gouvernement » (1). Or, ce n'est pas là une opinion particulière; puisque nous lisons dans Plutarque, qu'un éphore de Sparte trancha d'un coup de hache les cordes nouvelles, ajoutées à la lyre par le musicien Phrynis (2).
C'est que les Grecs comprirent d'abord sous le nom de musique tout ce qui pouvait contribuer à la culture intellectuelle (3). Avant l'époque des sophistes, la musique englobait la lecture, l'écriture, l'arithmétique, la récitation des fragments poétiques, enfin le chant et l'art de jouer de la lyre (4).
Gomment s'enseignait la musique? Nous avons vu que Técolier passait de l'école du grammatiste à celle du cithariste et les scènes figurées sur les amphores et les coupes nous font assister aux leçons mêmes, que donnait le cithariste. L'écolier apprenait des airs, exactement comme il apprenait des morceaux poétiques : le maître lui jouait un air, qu'il répétait ensuite sur sa lyre, pendant que le professeur battait la mesure (5). — Plus lard la musique suivait le jeune homme dans les palestres et dans les concours de gymnastique, où des musiciens jouaient de la flûte pendant les exercices ou les épreuves (6).
L'école du grammalisle était donc une école primaire, où l'enfant apprenait seulement à lire et à écrire, tandis
(1) Platon. République. IV.
(2) Plutarque. Agis et Cléomùnes. 12.
(3) Schœmann. Loc, cit. 572.
(4) Paul (iirard. Loc. cit. 129.
(5) Ibid. 170-172.
(6) Ibid. 193.
que Técole du cithariste représentait une sorte d'école secondaire. Quelle était cette écriture enseignée par le grammatiste ? L'écriture adoptée à Athènes varie suivant les époques. Tout d'abord l'écriture fut un art inconnu ou à peu près dans la Grèce homérique ; puis on adopta l'écriture phénicienne, importée dans les iles par les marchands phéniciens et de là dans la Grèce continentale. Des inscriptions archaïques, trouvées à Santorin, l'ancienne Théra, sont encore écrites en caractères presque identiques aux lettres phéniciennes ; mais, entre les mains des Grecs, l'écriture phénicienne évolua et se perfectionna beaucoup. Les Phéniciens écrivaient de droite à gauche ; les Grecs commencèrent par faire alterner la direction des lignes. La première ligne commençait à droite, comme la ligne phénicienne ; la seconde au contraire partait de la gauche et ainsi de suite, comme les sillons que trace la charrue dans un champ ; c'est même de cette analogie, que celte disposition tira son nom de boustrophédon . Plus tard l'écriture fut complètement retournée et toutes les lignes commencèrent à gauche, usage qui s'est transmis à toutes les écritures d'Europe (1 ). Mais on réalisa des améliorations bien plus importantes. Dans l'écriture phénicienne, la voyelle ne s'était pas encore nettement séparée de la consonne et l'écriture était restée à moitié syllabique : « Pour se procurer des voyelles, dit un historien de l'écriture, les Grecs puisèrent dans le tas des gutturales et des semi-voyelles, dont leur langue sonore n'avait que faire. L'a/é/^ devint A; le hé, E; le iod, 1 ; l'aïn, 0. Ces voyelles ne leur suffisant pas, ils dédoublèrent le vau et en tirèrent Vu voyelle, qu'ils transportèrent à la fin de Talphabet, en lui donnant la forme Y (upsilon) » (2). — Les Ioniens transformèrent l'aspiration dure H (helh) en ê long (êtaj. Enfin, toutes
(1) Ph. Berger. Hist, de V écriture dans V antiquité. 131-132.
(2) Ibid. 137.
450 l'évolution de l'éducatiox
les populations grecques ayant adopté Talpbabet ionien, on tira de l'o bref (omicron), en l'allongeant, Tw (oméga). On eut ainsi un alphabet complet et une écriture fort supérieure aux écritures sémitiques, aujourd'hui encore à peu prî»s privées de signes-voyelles. Enfin quelques simplifications de certaines consonnes et la création de trois consonnes complémentaires (o. y. ^.] firent de Talphabet le système graphique, si clair et si simple, dont s'est servie notre antiquité classique et qu'elle a légué à la plupart des peuples civilisés de langue aryenne (1).
Mais, pour s'accomplir, cette intéressante évolution graphique exigea des siècles. Plus ou moins modifié, le vieil alphabet phénicien resta en usage jusqu'à la fia du Ve siècle avant J.-C. Ce fut seulement après la guerre du Péloponèse et la Tyrannie des Trente qu'un décret, rendu sous l'archontat d'Eulide, obligea les mailres d'école d'Athènes à ne plus enseigner que les caractères ioniens, et introduisit en même temps ces caractères dans les actes publics (2).
L'enseignement du grammatisle dut nécessairement suivre cette évolution de l'écriture en Grèce. Mais, malgré son titre, le grammatiste ne se bornait pas à apprendre aux enfants la lecture, l'écriture et même la littérature. Son enseignement s'était élargi et il donnait aussi à ses écoliers des leçons d'arithmétique élémentaire. Quant à ceux des élèves, qui désiraient pousser plus loin leur** études relativement à la science des nombres, il leur fallait s'adresser à un maître spécial. Il est probable que les Grecs avaient été initiés aux mathématiques relativement supérieures par les Chaldéens, dont Diodore vante encore la science (3). Au contraire, leur arithmétique élémentaire
(1) Ph. Berger. Loc, cit. 137.
(2) P. Girard. Loc. cit. 37.
(3) Diodore. L. II. parag. 20.
eu. XVi. — l'éducation es GRÈCE 451
a pu élre originaire d'Egypte, où Ton avait rédigé des manuels de calcul très simples (1)^ sans doute à Tusage des enfants ; car Platon conseille d'imiter les Égyptiens en initiant tous les écoliers sans distinction aux éléments du calcul (2). Le même philosophe veut encore qiie, sans devenir des spécialistes, tous les gens de condition libre acquièrent une idée suffisante de la science des nombres, de la géométrie suivant les trois dimensions, enfin de l'astronomie (3). Mais, pour cela, des maîtres pai'ticiirliers étaient indispensables et on les distinguait en arithméticiens, géomètres et astronomes. Afin de faciliter l'étude de la géométrie dans l'espace, les Grecs se servaient de solides stéréographiques, mettant sous les yeux mêmes les figures, dont il était question dans les théorèmes, procédé pratique, que, de nos jours, on a introduit aussi dans notre enseignement.
Pour l'arithmétique élémentaire, on comptait soit sur les doigts, soit en s'aidant de petits cailloux (4), mais surtout de la planchette à calculer appelée abaque, c'està-dire d'une tablette rectangulaire, divisée en compartiments par des rainures parallèles, des fentes, dans lesquelles pouvaient glisser des chevilles munies d'un bouton à chaque extrémité. Les quantités figurées par les chevilles étaient inscrites, en haut de chaque rainure. Les unes représentaient des unités, les autres des dizaines ou centaines (3). — Outre les mathématiques, on enseignait encore aux enfants les éléments du dessin, comme le constate Aristote, en conseillant toutefois d'en apprendre seulement assez pour acquérir un coup d'œil juste.. Avec cette connaissance sommaire, dit-il, on pourra apprécier
(1) P. Girard. Loc, cit. 137.
(2) Lois. ï.iv. VU.
(3) fbid.
(4) Aristophane. Les Gurpes (Bdélych^on).
(5) Rich. Dict. des Antiquités, Art. Ahacus,
452 L^ÉvoLmoN de l'éducation
la valeur d\in tableau, ne pas se laisser tromper quand on achètera des meubles artistiques, enfin et surtout on aura acquis un sentiment exact de la beauté des formes (1).
Comme Tart de dresser les cartes repose essentiellement sur les mathématiques et le dessin, il n'a guère pu exister, du moins avec une suffisante exactitude, qu'assez tardivement. Son introduction dans l'enseignement fit sensation, et dans sa comédie des Nuées^ Aristophane, réactionnaire endurci, se moque agréablement des sophistes, qui enseignent les mathématiques et la géographie : « Au nom des dieux, s'écrie Tun de ses personnages, qu'est-ce que cela? Dis-moi. — Ceci, c'est l'astronomie. — Et cela? — La géométrie. — A quoi est-ce utile? — A mesurer la terre. — Celle qu'on distribue par lots? — Non ; la terre entière. — Ah ! la drôle de chose ! Quelle invention d'une utilité vraiment populaire. — Voilà toute la surface de la terre. Regarde. Ici, c'est Athènes. — Athènes! tu te trompes: je ne vois pas siéger de juges! etc. ))(2).
Deux arts, fort différents, mais tous les deux physiques, Téquitation et la danse, complétaient les éducations distinguées ; mais ainsi que tous les autres peuples, les Athéniens ont eu tardivement l'idée d'utiliser le cheval, comme monture. Dans Homère, il n*est guère question que de chars. Pourtant, quand Ulysse etDiomède s'emparent des chevaux, qui traînaient le chardeDolon, Dionrède monte sur eux ou sur l'un d'eux, tandis qu'Ulysse les frappe de son arc, pour les exciter (3). Ailleurs llliade décrit des exercices de voltige praliqués sur quatre chevaux par un habile acrobate, qui saute de l'un à l'autre (4). Seul, le
(4) Aristole. Polilique. L. VIII. Ch. m. 2. (2; Aristophane. Les Nuées.
;3) Iliade. X.
{i) Iliade. XV.
CH. XVI. — l'éducation en GRÈCE 453
centaure Chiron, précepteur mythique d'Achille, représente,mais plutôt symboliquement, Téquitation. La conception même du centaure n'est possible que chez un peuple, à qui l'équitation est inconnue et qui, comme le firent les anciens Mexicains lors de Texpédition de Cortez, croient que le cavalier fait corps avec sa monture. Cependant, puisque le centaure Chiron était Thrace, on peut supposer, qu'^à l'époque homérique, les Thraces montaient déjà à cheval, mais au grand étonnement des Grecs. Au V^ et au IV siècle avant J.Gh., il en va tout autrement, l'exercice du cheval est alors en honneur; c'est même une sorte de privilège des classes supérieures, qui, seules, fournissent à l'armée nationale des corps de cavalerie. A ce moment l'équitation est un luxe, une distinction sociale, un art et un plaisir fort prisés des jeunes Athéniens riches. Aussi y a-t-il des maîtres d'équitation et il semble qu'on emploie à devenir cavalier une partie du temps, qui s'écoule entre la fin des éludes ordinaires et la date où l'on devient éphèbe.(l).
La danse était un art beaucoup plus égalitaire que l'équitation: mais néanmoins sa connaissance était accessoire et ne figurait pas d'une manière obligatoire dans lo programme de l'enseignement. Cependant tous les enfants et adolescents pouvaient en avoir besoin; puisque tous pouvaient être appelés à figurer dans les chœurs et cérémonies publiques, si multipliés à Athènes. Ces danses festivales étaient des ballets mimiques et scèniques, survivance directe de ces opéras-ballets primitifs, que l'on trouve à l'origine de toutes les littératures et où sont associés, en vue d*une scène à représenter, le chant, la danse et la mimique (2).
La chorégraphie constituait donc, en Grèce et surtout à
(1) P. Girard. Loc, cit. 212-213.
(2) Voir mon Evolution littéraire.
Athènes, un art social et même fort estimé, à tel point que le Voltaire grec, le satirique Lucien, en parle avec admiration et respect. Cette vénération pour la danse devait môme être commune en Grèce; puisque, dans riliadf», Homère place la danse sur la même ligne non seulement que l'art du chant et de la cithare, mais même que l<; courage guerrier (1). Dans Lucien, on va plus loin et l'éloge s'étale en panégyrique: « La danse, dit Lucien, n'est pas seulement agréable; elle assouplit l'âme; elle initie aux rapports du physiqne et du moral... Elle est une sorte de complément pour toutes les sciences: pour la musique, le rythme, la géométrie, la philosophie à la fois physique et morale... Comme la rhétorique, elle peint les mœurs et les passions... Elle a beaucoup d'affinité avec la peinture et la sculpture, dont elle imite les œuvres et les proportions... Son but principal est de copier, d'énoncer, de produire au dehors les pensées, d'exprimer clairement ce qui est obscur. Elle aiguise l'âme et embrasse tout ce que peut exprimer l'ensemble des autres arts ». Le danseur, continue le satirique, doit posséder une vaste inslruction: « Comme le fond de la danse est l'histoire antique, le danseur doit s'en rappeler aisément les épisodes et les représenter avec grâce. Il faut donc qu'il connaisse très bien tout ce qui s'est passé depuis le chaos et la naissance du monde, jusqu'à Cléopàtre, reine d'Egypte... A plus forte raison doit-il savoir la mutilation d'Ouranos (par Chronos), la naissance de Vénus, le combat des Titans, la naissance de Jupiter, la ruse de Rhéa, la supposition de la pierre, la prison de Saturne, le paiiage des trois frères..., comment Jupiter trouva le milieu du disque terrestre, en faisant partir de l'Orient et de rOccident deux aigles, qui se rencontrèrent à Delphes... puis le déluge de Deucalion, Tarche-refuge, les pierres changées
(1) IliaTle. XIII.
en hommes... le premier jugement de TAréopage, etc, etc. (1) ».
£n résumé, le danseur doit connaître à fond toute Ja mythologie, les œuvres d'Homère, d'Hésiode, tous leshons poètes et même les mystères de la religion égyptienne... c( Le talent du danseur est d'imiter et d'exprimer par des gestes tout ce que disent les chanteurs. Gomme les orateurs, il doit être clair et intelligible; il faut qu'on puisse saisir ses intentions sans le secours d'un interprète et que le spectateur puisse comprendre le muet et entendre le danseur silencieux j> ; car le danseur sait « parler avec les mains » ; il s'identifie avec les personnages qu'il représente et son expression varie avec eux; elle parle, comme les héros, comme les pauvres, comme les laboureurs, etc., elle sait peindre l'amour, la colère, la folie, la tristesse, etc.. Elle guérit de l'amour malheureux, fait oublier le chagrin accablant; elle arrache des larmes ans: spectateurs.,. Dans un bon danseur, chacun reconnaît, comme dans un miroir, ses passions et ses actions de chaque jour (2). J'ai résumé un peu longuement l'éloge enthousiaste de Lucien; car il fait revivre au sein de la civilisation helléniqiie, si avancée et si ancienne, ce que la danse, aii vraiment primordial dans le principe, a été ou du moins s'est efforcée d'être dans les sociétés primitives. On ne risque guère de se tromper en affirmant que la danse a dû être le premier des arts enseignés et, après avoir lu le panégyrique de Lucien, on comprend que le grave Socrate n'ait été nullement ridicule en voulant apprendre a danser (3) et que la danse figurât dans l'éducation des jeunes Athéniens , qui l'étudiaient d'abord, comme art 60cial et civique, puis pour danser au son de la flûte dans
(l| Lucien. De la danse.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
les gymnases, une fois les exercices terminés (1). Enfin, pour figurer dans les chœurs, les jeunes gens apprenaient sous la direction d'un maître, les gestes et les figures du ballet à représenter, comme ils apprenaient les vers, dont cette mimique était Taccompagnement. On est donc fondé à conclure, qu'aux yeux des Grecs de l'antiquité, la danse, considérée comme un puissant moyen d'expression, figurait dans l'éducation générale, civique ou scolaire, au même titre que la musique, h laquelle elle se rattachait d'ailleurs étroitement.
Dans tout le système de l'éducation grecque, et, malgré la liberté laissée à l'enseignement, une préoccupation dominante apparaît; celle de faire de chaque enfant un citoyen capable d'accroître la force de la cité et de figurer utilement parmi ses défenseurs (2). Là est la raison de la grande place faite aux exercices du corps, sur lesquels on insiste d'autant plus que le jeune homme approche de la virilité. C'est pourquoi le pœdotribe succède au grammatiste et au cithariste, la palestre et le gymnase aux écoles. Entre la seizième et la dix-huitième année, on enseignait soigneusement le maniement des armes et les adolescents s'exerçaient à tirer de l'arc, à lancer le javelot; même il y avait des maîtres spéciaux d'/ioplomac/ite, qui apprenaient à se servir des armes pesantes. Les jeunes gens, éphèbes ou non, qui se destinaient particulièrement à la carrière des armes, prenaient des leçons spéciales d'art militaire et de tactique (3).
A dix-huit ans, commençait la majorité ciuile; mais elle n'était de droit qu'après plusieurs épreuves. Au préalable, les membres du dême, auquel appartenait le postulant, examinaient, si le jeune homme avait atteint un développement physique convenable, s'il était apte au
(1) Lucien. Loc. cil.
(2) Platon. Lois. Liv. II. Passim.
(3) Xénophon. Mémoires sur Socrale. Liv. IIL
CH. XVI. — L*ÉDUCAT10N El« GRÉCB 457
service militaire, si son origine était honorable, etc. Dans le cas où le résultat de Tenquète était satisfaisant, le candidat devenait citoyen, son nom était inscrit sur la liste des déaiotes et on le présentait au peuple assemblé dans le théâtre. Puis on remettait au nouveau membre de la Cité une lance et un bouclier; après quoi on le conduisait, tout équipé, dans le sanctuaire de la déesse Agraulos, au pied de TAcropole. La tradition voulait qu'Agraulos, femme de Gécrops, se fût dévouée jadis pour la Cité, en se précipitant du haut de TAcropole, parce qu*un oracle avait promis la victoire aux Athéniens, si Tun d'entre eux se sacrifiait pour son pays (1). Devant Tautel de cette déesse héroïque, le jeune citoyen devait prononcer le serment suivant : « Je jure de ne pas déshonorer ces armes et de n'abandonner jamais mon compagnon dans la mêlée. Je combattrai pour les sanctuaires des dieux et pour le salut public, que je sois seul ou accompagné. Je ne laisserai pas la patrie diminuée, mais plus grande et plus forte. J'écouterai ceux qui, en toute occasion^ ont un jugement sûr. J'obéirai aux lois existantes et à celles que le peuple sanctionnera. Si quelqu'un se révolte contre les lois ou leur refuse obéissance, je m'y opposerai et les défendrai, seul ou non. J'honorerai les dieux et les sanctuaires nationaux. Je prends à témoin les divinités Agraulos , Enyalios, Ares, Zeus, Thallo, Auxo, Hégémone » (2). Une fois toutes ces formalités remplies, les jeunes Athéniens commençaient leur service militaire, en qualité de péripoles. On les envoyait par détachements garder la frontière, d'ailleurs peu éloignée tie la ville. Pendant deux années, de 18 à 20 ans, les péripoles s'accoutumaient ainsi au métier des armes; après quoi, ils étaient incorporés dans lu
(1) Apollodore. l([. i4.
(2) Schœmann. Antiq. grecques, I. 41. 411-412.
438 l'évolution de L'EDUCAnON
milice régulière (1). Dui'ant ces deux an»ées de noviciat gueirier, le jeune homme figurait dans une catégiirie spéciale : il était éphèbe. Qu'était-ce qoe Téphèbe et réphébie?
IL — L'Éphébie.
L'éphèbe est encore un élève, mais c'est un élève militaire, ei TËtat, la Cité, se charge de son instruction. A ea croire Plutarque, le serment civique, quej aicilé tout à l'heure, comprenait une phrase de plus. « Les éphèbes, dit-il, promettent solennellement de ne reconnaître de bornes à TAttique qu'au delà des blés, des orges, des vigies et d-es oliviers » (2). Peut-'élre cette formule étaitelle une survivance d'un temp« où une marche inculte entourait encoi^ l'Attique. Dans tous les cas, elle indique que Téphèbe est avant tout d«fense.ur de la pairie ; aussi fait-il partie d'un collège spécial et Téphélne est obligatoire pour les classes, qui doivent le service militaire, sans doute pour les trois premières (3).
L'éphébie est une institution d'État régie par des lois spéciales. Aussi des décrets réglaient-ils les exercices <ies éphèbes et leur participation à certaines fêtes publiques. Un magistrat élu dirigeait les éphèbes et, sous sa surveillance, des maîtres leur donnaient des leçons variées, les unes concernant uniquement le métier militaire, les autres destinées à compléter leur instruction inleJleetuelle, à leur enseigner la rhétorique et la pàilosopliie (4). Les magistrats, ayant la tutelle des éphèbes, s'appelaient sophronistes. -C'était des sortes de censeurs moraax, ayant mission de surveiller la conduite <les éphèbes aon seulement pendant les jeux, processions, ex^^cices aox-
(1) Thucydide. Liv. III. Par. 87. - Liv. IV. par. 67.
(2) Plutarque. Alcibiadc, 15.
(3) Paul (iiraid. Loc. cil. 286-287.
(4) Ibid. 17.
CH. XVI. l'ÉDL' CATION EN GRÈCE 459
quels ces jeunes gens prenaient part, mais aussi dans lenr vie privée (4). Les éphèbes continuaient donc, une fois membres de leur collège^ les études qu'ils avaient suivies auparavant ; seulement les exercices intellectuels cédaient le pas aux exercices et aux occupations d'un caractère guerrier, c'est-à-dire aux marches, à Téquitation, au maniement des armes, a la garnison dans les forteresses (2). Dans tout gymnase grec, il existait une grande pièce, où les jeunes gens s'exerçaient sous les yeux des mattres et qtii s'appelaient éphébeion. Le mot éphèbe n'ayant par lui-même d'autre sens que celui de jeune, il est difficile de décider, si l'institution de l'éphébie a tiré son nom du gymnase ou le lui a donné (4). L'épfcébie est si bien une institution avant tout destinée à Tédiication, qu'en sorlant de leur collège éphébique, les jeunes gens subissaient des examens, qui n'avaient d'ailleurs rien de scientifique ou de littéraire, mais consistaient en des revues en armes, auxquelles assistait le conseil des sophronistos (3).
Au beau temps de Téphébie, jusqu'à la fin du S*" siècle, l'éphébie est une institution aristocratique et bourgeoise et, comme telle, elle est interdite aux mercenaires, aux thèies, lesquels, d'après la constitution de Solon, ne devaient pas à l'Etat le service militaire. Il n'en fut certainement pas ainsi, quand, par l'abus des guerres et le progrès de la ploutocratie athénienne, les classe dirigeantes ne suffirent plus aux obligations du service militaire ; mais c'était sûrement le régime en vigueur au début de la guerre du Péloponèse. A Tépoque du service •militaire restreint, les dix tribus d'Athènes fournissaient environ un millier d'éphèbes, chaque année (4). Or Thu-
(1) P. Girard. Lac. cit. 47.
(2) A. Rich. Dictionnaire des antiquités {Ephebeum).
(3) P. Girard. Loc. cit. 56.
(4) Ibid. 288.
460 l'évolution db l'éducation
cydide, alors qu*il évalue le chiffre des forces militaires d'Athènes, compte treize mille hoplites et en outre une réserve de seize mille hommes comprenant les vi^iîlliinLs, qui ont la garde des remparts, et les éphèbes répartis dans les forts de TAttique (1). Mais cette réserve devait certainement englober des éléments divers; car on ne saurait admettre qu'elle atteignit le chiffre relativement énorme de 14.000 vieillards, défalcation faite de deux contingents éphébiques, c*est-à-dire de deux mille hommes environ. La différence devait être représentée par des Ihèles d'abord, puis par des étrangers et des esclaves et en effet, au II® siècle av. J.-Chr., des étrangers étaient admis dans Téphébie (2).
A mesure qu'Athènes s'enrichit par le commerce, Tindustrie, la spéculation, l'usure, il s'y produisit la régression morale, qu'engendre en tout pays et en tout temps la ploutocratie. Les « beaux et bons », les familles aristocratiques ou bourgeoises, se désintéressèrent de plus en plus de la chose publique ; la guerre surtout, avec ses fatigues et dangers qui ne rapportent rien, eut de moins en moins de charme pour les classes dites supérieures. Dès le IV® siècle, les marchands, faisant le commerce maritime, étaient autorisés à s'affranchir du service militaire. Le triérarque put aussi se dispenser de monter son navire. Le citoyen, physiquement trop faible, eut la liberté de se faire remplacer à prix d'argent par quelques hommes de son dème et dès lors beaucoup de citoyens riches se jugèrent affligés dune constitution débile (3). D'autre part, beaucoup d'éphèbes, fils de famille, étaient devenus aussi peu belliqueux que leurs parents. Les loisirs assez nombreux, que leur laissait Téphébie, ils les dépensaient en
(1) Thucydide. L. IL eh. xiii. 6-7.
(2) P. Girard. Loc. cit. 289.
(3j Ibid. 296.
CH. XVI. — l'éducation en GRÈCE 461
plaisirs distingués mais peu virils^ exactement comme le fait aujourd'hui la fleur, un peu fanée, de nos jeunes gens appartenant à la high life. Ces éphèbes affinés passaient des heures agréables chez les joueuses de flûte, jouaient aux dés, sablaient du vin frais, fréquentaient en amateurs les gymnases, où ils nouaient des relations aristocratiques (1): les temps héroïques étaient bien passés.
Pourtant la guerre sévissait toujours et Ton comblait les vides creusés dans les bataillons armés en enrôlant non seulement les thèleSj mais des étrangers, même des esclaves, surtout en remplaçant les citoyens par des mercenaires, qui, eux, faisaient de la guerre un vrai métier, un métier de bandits: «Nous envoyons à la guerre, dit Torateur Isocrate, des hommes sans patrie, des transfuges, tous les brigands qui affluent vers notre ville et marcheront au besoin contre elle avec qui les paiera le mieux. Pour ces misérables, nous éprouvons une extrême sympathie ; et, tandis que nous repousserions la responsabilité de violences commises par nos enfants vis-à-vis d*un peuple ; les pillages, les meurtres, tous les excès de ces hommes et le blâme qui en retombe sur nous nous réjouissent, dès que le bruit nous en arrive. Même nous en sommes si follement enivrés, que, privés du nécessaire pour la vie quotidienne, nous faisons les derniers eff'orts^ nous opprimons nos alliés, nous les écrasons de tributs afin d'entretenir des mercenaires et de salarier ces ennemis de l'humanité » (2).
Que devint l'éphébie, au cours de celte détérioration des mœurs? Graduellement elle changea de caractère et tendit à disparaître. Tant que l'éphébie resta simplement une école militaire, comme au temps de Périclès, elle fut florissante ; tous les jeunes gens, astreints à porter les armes, y passèrent : elle était le but des écoles libres,
(1) Paul Girard. Loc. cil. 298-299.
(2) Ibid. 58.
dispensant I éducation première; mais, eu se compliquant, Téphébie devint une institution restreinte à Tusage des seuls riches et des raffinés : dès lors elle cessa forcément d'être obligatoire. Après la guerre du Péloponèse, on en exempta ceux à qui leur peu de ressources interdisait d'y passer les deux années réglementaires ; mais aa contraire l'aristocratie, c'est-à-dire la classe riche, y afflua. En même temps on abrégea la durée de ce stage, qui n'était plus du reste particulièrement militaire; puis on rendit le passage àTéphébie facultatif et par conséquent sai» limite d'âge. Mais, en dégénérant au point de vue militaire. Téphébie s'était perfectionnée au point de vue intellectuel : ce que les exercices physiques avaient perdu, l'éloquence et l'étude de la philosophie l'avaient gagné. Les jeunes gens suivaient les leçons des rhéteurs, des philosophes, des grammairiens. Des décrets même les en louent et l'Etat leur faisait un devoir de celte assiduité : dès lors Téphébie ne fut plus qu'une école supérieure, fréquentée librement par un petit nombre de privilégiés (1). Comme conséquence directe de cette transformation de l'éphébie, on vit fleurir le bel âge des sophistes.