III. — Les Sophistes
La sophistique a laissé, dans l'histoire, un renom fâcheux ; pourtant, en Grèce même, le titre de sophiste ne fut pas pris d'abord en mauvaise part. Le mot i< sophiste » a pour racine tooo;, sage ou savant, et en effet le sophiste naquit avec l'éclosion d'un grand éveil de l'esprit, d'une ère philosophique. Sans doute renseignement hellénique avait été jusqu'alors sain et bien adapté au but que l'on se proposait, faire des citoyens patriotes, courageux et honnêtes ; mais, au point de vue scientifique et intellectuel, l'éducation puisée chez le
(1) Iso craie. Sur la paix.
eu. XVI. — l'éducation en GRÈCE
gramoiatiste, le cLthariste, même dans les palestres et gymaase&r même et surtout dans ïéphébeton^ était fort bocB^e; puisqu'elle se bornait à fortifier le corps par des esereices appropriés, à enseigner la lecture, l'écriture et un peu de musique, en môme temps qu'elle meublait la mémoire de fragments lyriques et moraux.
Quand, grâce à la navigation, au commerce, à l'industrie, etc., il se constitua une classe riche, ayant du loisir et quelque curiosité d'esprit, les plus intelligents de ses membres eurent besoin d'une alimentation intellectuelle plus solide^ surtout plus variée que celle dont s'était contentée la simplicité des ancêtres. Alors se développèrent les sciences et la philosophie. Dans le principe, il n'eu résulta aucun enseignement spécial. Quelques savants ou penseurs, unÂristote, un Platon, avaient bien surgi, mais par leurs seuls efforts individuels et grâce à des connaissances acquises en pays étrangers. Leurs écrits provoquaient à penser et servaient de ferment, de point de départ pour de libres discussions dans les gymnases et dans Les éphébies. Les entretiens de Socrate sont des échos et des modèles de ces conversations. De graves problèmes, intéressant la morale, la cosmogonie, la religion même, donnaient lieu à des dissertations ingénieuses ou hardies. Que faut-il entendre par bien ou mal moral ? Où sont et que sont ces dieux qu'on adore ? Protagoras déclarait qu'il ne savait à leur sujet rien de positif, et n'osait décider s'ils existaient ou non (1). Epicure les réléguait dans un tranquille et voluptueux séjour, où ils ne s'occupaient point des pauvres humains ; surtout il créait sa grande théorie atomique, qui les rendait inutiles. En même temps, on enseigna des sciences jadis négligées ou inconnues. Les sophistes, dans lesquels s'incarne ce mouvement de Tesprit grec, mirent en honneur
(1) Diogène Laerce. IX.
la géométrie et Platon fait grand cas de celte science (4). En même temps, on devient curieux de géographie et d'astronomie ; aussi les sophistes enseignent ces sciences ou les popularisent (2). C'est particulièrement dans les gymnases ou les éphébies, que se donne ce nouvel enseignement. Mais ce qui a surtout du succès, c'est la philosophie et la rhétorique. On en arrive même à instituer dans les éphébies des cours officiels de philosophie, que les éphèbes suivent assidûment sous la surveillance de leur cosmète ; alors Téphébie devient tout à fait aristocratique, une institution au seul usage de ceux qui ont de l'argent et du loisir (3). Ces cours de Téphébie ne sont plus de simples discussions, où chacun objecte et donne ses raisons; ce sont des expositions méthodiques et coordonnées, jaillissant, comme des sources nouvelles de savoir, et avidement écoutées par la jeunesse (4).
Toutes ces graves innovations n'allèrent pas sans provoquer bien des résistances. On sait que cette révolte d'un passé, que sapaient les idées nouvelles, causa la mort de Socrate. L'instigateur principal de cette condamnation célèbre, Aristophane, a critiqué, dans les NuéeSy et avec sa verve grossière, l'enseignement des sophistes. Nous pouvons donc nous en rapporter à lui pour connaître les objections du parti conservateur contre l'invasion de l'esprit nouveau. Ce sont bien les innovations, les innovations scientifiques, qui inquiètent et irritent ces partisans du passé. Ainsi, en regard de l'opinion socratique suivant laquelle la pluie vient des nuages, Aristophane fait opposer par le vieux Strcpsiade l'explication populaire de l'eau passant par un crible, seulement et suivant son habitude, il en outre encore la grossièreté.
(1) Platon. République, VII.
(2) Plutarque. Alcibiades. XXX.
(3) P. Girard. Loc, cit, 233.
(4) IbicL 57.
CH. XVI. — l'éducation en GRÈCE 465
Dans la comédie des Nuée^, il ne s'agit plus d'eau. C'est Jupiter, qui produit la pluie, en expulsant dans un crible (1) ce que Sganarelle a appelé le « superflu de la boisson ». Sûrement Aristophane ne pouvait ajouter foi à cette risible explication, mais il la préfère encore à celle de Socrate. Etudier la structure du sol terrestre, c'est, suivant lui, « sonder les abîmes du Tartare» et commettre un sacrilège. Ce fut en effet l'un des chefs d'accusation dirigés contre Socrate. Ce philosophe et ses élèves sont, pour Aristophane, des impies ; ils n'ont, dit-il, que trois Dieux: le Chaos, père de la Nuit, les nuages, emblèmes des Sophismes, et la Langue pour bavarder, disputer sur des riens. Les sciences, même les plus tolérées, l'astronomie, la géométrie, sont inutiles et ridicules. Enfin la subtile rhétorique de ces sophistes, c'est-à-dire de Socrate et de ses disciples, s'emploie indifféremment à gagner toutes les causes, qu'elles soient justes ou injustes. Certes, cette dernière accusation était aussi mal fondée que possible pour Socrate ; mais elle devint rapidement vraie pour la foule des sophistes moins scrupuleux et surtout moins désintéressés, qui n'imitèrent que les défauts de sa dialectique. En fait, Socrate fut, sans y viser, le père intellectuel d'une lignée dégénérée, qui contribua beaucoup à démoraliser la jeunesse d'Athènes. Or, ces sophistes à la langue dorée, ces raisonneurs subtils, qui réellement soutenaient, en se jouant, le pour et le contre sur toutes choses, eurent le pins grand succès, firent de nombreux élèves et en même temps de grosses fortunes. Socrate reprochait déjà aux sophistes de son temps de « vendre la sagesse », en se faisant oftVir des présents royaux (2). Les rhéteurs, qui avaient cultivé l'art d'abuser de l'éloquence, comme les sophistes enseignaient à abuser du raisonnement philosophique, envoyaient aux rois et aux tyrans
(i) Aristophane. Les Nuées, Passim.
(2) Ibid.
des éloges^ que ceux-ci payaient fastueusemenL Ainsi Nicoclès, roi de Cypre, donna vingt talents, comme prix d'un discours qu'Isocrate avait composé pour lui (1).
Longtemps, des siècles après la mort de Socratc, la rhétorique et la sophistique avaient achevé leur œuvre ; et, comme les sciences d'observation n'existaient pas encore, les beaux parleurs et les fins diseurs avaient tout démoli sans pouvoir rien construire. Dans son amusant dialogue, intitulé «Les Sectes à l'encan», Lucien nous peint le chaos des doctrines abstraites et dépourvues de preuves, au milieu desquels se débattait la raison de ses contemporains : les nombres et Tharmonic parfaite des Pythagoriciens, la médecine des passions offerte par les Cyniques, la vie heureuse d'Aristippe, le pessimisme d'Heraclite, les images archétypiques de Platon, les atomes de Démocrite, l'accident et le suraccident des Stoïques, etc. (2).
Les rhéteurs augmentaient encore l'anarchie intellectuelle, en jonglant avec les phrases, en imaginant des raisonnements propres à escamoter les pensées : le sophisme d'Electre, le raisonnement du Crocodile, le syllogisme, dit de la pierre, parce qu'il permet de pétrifier un homme avec quelques mots, etc. etc.. On voit que, du temps de Lucien, quand l'indépendance de la Grèce n'était plus qu'un souvenir historique, sophistes et rhéteurs continuaient leur œuvre néfaste, dont le contrecoup lointain nous atteint encore aujourd'hui. — L'éducation avait donc périclité à Athènes, en raffinant l'esprit, mais aussi en l'énervant. Mais cette éducation était l'éducation des hommes. Quelle était celle des femmes ?