I. V enfant et la première éducation à Rome
L'étude, que nous venons de faire sur l'éducation en Grèce, nous permettra d'être assez bref en parlant de l'éducation romaine; car l'analogie est grande. A Torigine, les primitives tribus, souche commune des Hellènes et des Latins, avaient eu même langue et même mœurs. Après leur séparation préhistorique et leur différenciation linguistique, elles n'en conservèrent pas moins, pendant longtemps, un fonds analogue qui s'accuse dans leurs mœurs. Plus tard, à l'époque historique, quand l'Italie romaine et la Grèce hellénique se retrouvèrent en contact et même en conflit, la première dompta la seconde par les armes, mais fut conquise à son tour par le pacifique envahissement d'une civilisation supérieure à la sienne et, durant cetle dernière période, Rome emprunta presque entièrement à son intelligente rivale son système d'éducation, sa littérature et ses sciences. Néanmoins il y a intérêt à éludier isolément les modes de l'éducation dans les deux contrées; car la ressemblance ne va pas jusqu'à l'identité; même certains traits des mœurs de l'un des deux pays éclairent et font mieux comprendre la civilisation de l'autre.
Ainsi, en Italie et en Grèce, l'enfant a d'abord été considéré comme la propriété de son père et laissé à son entière discrétion , mais, sur ce point, Rome nous est mieux connue qu'Athènes. — Dans la Rome antique, la naissance d'un enfant était une cause d'allégresse et on la célébrait par une grande fêle. Partout et toujours, cette joie éclate dans les sociétés ayant de l'avenir. A Rome, on considérait, qu'une naissance compensait, effaçait même une mort et elle interrompait le deuil des familles, qui avaient récemment perdu un de leurs membres. On quittait les vêlements tristes; on ornait de fleurs
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la porte de la maison (1) et les parents et amis venaient féliciter le père du nouveau-né. Mais, dans toutes les sociétés primitives, l'enfant est considéré, comme étant l'absolue propriété des parents et spécialement de son père, alors que la famille paternelle est fondée; or elle l'était à Rome et sous sa forme la plus excessive ; puisque la Cité de Romulus est par excellence le pays de lapa(7'/a potestas. Le nouveau-né était donc déposé aux pieds du père, mis ainsi en demeure de prononcer sur son sort. S'il le laissait sur le so], cette abstention équivalait au refus dé l'accepter, à l'abandon, et il ne restait plus qu'à exposer l'enfant sur le forum. Là, le délaissé était quelquefois recueilli et adopté par des étrangers ; mais le plus souvent il mourait de faim, de froid ou sous la dent des chiens. Parfois des entrepreneurs de mendicité s'appropriaient les enfants exposés pour en tirer bénéfice. Souvent ils les mutilaient ou leur infligeaient des difformités artificielles, propres à exciter la compassion : ils en faisaient des boiteux, des manchots, des aveugles, etc. et les envoyaient ensuite mendier à leur profit, dès qu'ils avaient atteint un âge convenable, en les rouant de coups chaque soir, s'ils ne rapportaient pas à leur imprésario un gain suffisant (2).
Le sort de l'enfant relevé par son père était tout autre. Par ce seul fait qu'il l'avait pris dans ses bras, le père reconnaissait l'enfant et exprimait son intention de le voir nourrir et élever (3). — Mais, dans la Rome protohistorique, l'abandon était parfois imposé au père. Ainsi un article de la Loi des XII Tables prescrit d'étouffer ou de noyer les enfants affligés de faiblesse congénitale, de difformités ou de monstruosités (4). Le texte légal est
(1) Plaute. Truculenius. v. 240-247.
(2) Sénèque. Controv. X. 4.
(3) Terence. Andria, III. v. 6.
(4) Cicéron. De Legibus. III. — Sénèque. De Ira. 1. 15.
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formel: « Pater insignem ad deformiiatem pvevum cito necafo ». Bien plus tard Sénèqiie approuve encore celte pratique: « On assomme les chiens enragés, dit-il, on tue les bœufs farouches et indomptables; on égorge les brebis malades, de peur qu'elles n'infectent les troupeaux; on étouffe les monstres; on noie même ses propres enfants, quand ils naissent faibles et mal conformés. Ce n'est pas la colère, c'est la raison, qui nous prescrit de retrancher de la sooiélé un membre dangereux » (1). — Mais chaque citoyen avait l'obligation d'élever tous ses enfants mâles, s'ils étaient sains, et au moins la première de ses filles. Cependant des formes protectrices étaient prescrites, môme pour les nouveau-nés difformes; et il fallait que le sacrifice de l'enfant fût approuvé par cinq personnes, choisies parmi les plus proches parents (2).
Le huitième jour après la naissance pour une fille, le neuvième pour un garçon, le nouveau-né à qui Ton permettait de vivre, était soumis, en présence de la famille, à des pratiques de purification; puis on lui donnait un nom. Le premier-né recevait le nom de son père, sans doute parce qu'on Ten regardait, comme la continuation directe; mais les frères puînés n'avaient pour nom qu'un numéro d'ordre : Secundus, Tertius, Quintus, Sextus, Decimus. De môme pour les filles, dont l'aînée portait le nom paternel féminisé: Terentia, de Terentius; Hortensia, d'Hortensius, etc., tandis que les autres se désignaient aussi par un numéro ordinal. Il y a peut-être quelque intérêt à remarquer que pareille coutume persiste aujourd'hui encore en Chine (3). Une fois purifié et nommé, l'enfant était inscrit sur les livres des Actes Publics (4). Durant les premiers siècles de la République, âge viril du
(T; Sénoque. De ira. Liv. I. cap. xv.
(2) Dézobry. Rome au siècle tV Auguste. II. 386. Let. 54.
(3) Ibid. Lettre LIV. t. II. p. 387.
(4) Ibid.
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peuple romain, les m^res allaitaient elles-mêmes leurs enfants; plus tard, surtout dans la Rome impériale, les femmes riches se déchargèrent de ce soin sur des nourrices esclaves, et les autres louèrent des nourrices mercenaires ; il se tenait même un marché public de nourrices dans le Forum Olitorium (1).
A propos de la première enfance, l'imagination mythopoétique s'était donné carrière. Tout un groupe de divinités spéciales suivaient pas à pas, en se relayant, le développement de Tenfant et lui rendaient d'importants services D'abord Vilumnus et Lentinus lui communiquaient la vie embryonnaire et le sentiment. Puis Prosa et Postverta lui donnaient dans la matrice une bonne position. Au moment critique de la naissance, Ops venait à son secours. Immédiatement après la naissance, Vaticanus avait soin de lui ouvrir la bouche pour qu'il pût vagir à l'aise. Rumina lui faisait offrir le sein ; Potina veillait plus tard à ce qu'on lui donnât à boire; Educa s'occupait de son manger; Cunina était gardienne du berceau ; Ageronia dirigeait les premiers mouvements. — D'autres dieux guidaient, protégeaient, instruisaient l'enfant en suivant pas à pas les phases de la jeunesse: Juoentas l'accompagnait; Barbatu8 faisait pousser sa bcirbe ; Stimula éveillait eu lui le désir amoureux et Volupia le sens de la volupté; Numeria lui apprenait à compter; Carmœna, à chanter ; Strenua, lui donnait de la vaillance ; Consus suscitait dans son esprit de bonnes aspirations; Jugatinus enfin présidait à son mariage (2).
A Rome, comme partout, le mode d'éducation a passé par des phases diverses. Longtemps l'éducation resta familiale. Souvent elle était donnée par le père ou, dans les familles riches, par un pédagogue esclave, mais esclave
(1) Dézobry. Loc, cit. II. 387.
(2) Ibid. II. 62.
de droit, une sorte de précepteur servile, que Ton a comparé à Vabbate, gouverneur dans les familles riches en Italie. Comme ce dernier, le pédagogue romain surveillait et accompagnait son élève. La première éducation enfantine était laissée tout entière aux soins de la mère. L'Etat ne s'occupait de l'éducation, qu'en nommant des censeurs chargés de voir comment les parents s'acquittaient de leur rôle d'éducateurs (1); mais ce contrôle ne s'adressait qu'à l'éducation morale.
IL — L'instruction élémentaire à Rome.
L'instruction proprement dite dut se borner longtemps à la lecture et à l'écriture. La première s'enseignait en faisant jouer Tenfantavec des lettres d'ivoire (2). Pour apprendre à lire, on se servait de tablettes, portant des lettres gravées, sur lesquelles on promenait d'abord les doigts de l'enfant ; puis celui-ci s'exerçait à suivre avec un style le tracé en creux des lettres. Quand il en avait la forme dans la mémoire et dans les doigts, on lui donnait à copier des prescripta, ce que nous appelons des exemples. Tite-Live nous dit, que, dans la Rome antique, on enseignait aussi aux enfants la langue étrusque, qui plus tard fut remplacée dans l'éducation par la langue grecque.
Tant que l'éducation resta très simple, il n'y eut point d'écoles à Rome. Puis des maîtres se substituèrent peu à peu aux parents et aux amis; mais, dans le principe, ces maîtres n'étaient rémunérés que par des présents (3). D'après Plutarque, la première école payante fut ouverte à Rome par un affranchi nommé Spurius Garvilius (4). Cet initiateur eut bientôt des émules; mais tous ces maîtres étaient des
(1) Duruy etc. Flalie ancienne, 603.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Plularque. Quest, Rom, (Quest. 59).
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professeurs libres, fondant des écoles à leurs risques. Les vieux poètes, Ennius et Livius Andronicus, exercèrent, dit-on, la profession de maîtres d'école (1): il n'y avait point à Rome d'écoles d'Etat. Enfin, toutes ces écoles étaient des écoles de garçons et il faut arriver à l'époque des Décemvirs pour trouver des écoles de filles ; "encore ce sont des écoles de filles adultes (2).
En se multipliant, les écoles publiques libres se catégorisèrent; il y en eut de plébéiennes; il y en eut d'aristocratiques (3). Dans les premières, on se bornait à donner une instruction élémentaire, comprenant la lecture, récriture, le calcul des intérêts usuraires. Dans les autres, on dispensait une instruction plus étendue, libérale. Les enfants plébéiens se rendaient par bandes à leurs écoles; les autres, fils de sénateurs ou de chevaliers, y allaient isolément et accompagnés chacun d'un pédagogue ; parfois un esclave les suivait en portant leurs livres renfermés dans un petit coffret. Eux-mêmes étaient munis d'une tablette de buis et d'une bourse de jetons pour apprendre à compter. — Dans ces écoles, comme dans celles de la Grèce, les maîtres usaient sans scrupules des punitions corporelles et frappaient les enfants tantôt de la main, tantôt avec une férule ou un fouet ; môme ils leur administraient les verges sur la partie postérieure du corps. Des fresques reproduisent ces scènes assez sauvages de discipline scolaire. On y voit les écoliers, assis au pied des colonnes d'un atrium, assister d'un air morne à la fustigation d'un camarade à peu près nu et qui s'appuie en avant sur les épaules d'un condisciple, tandis qu'un autre lui maintient les pieds. A côté du patient, l'exécuteur, le maître, armé d'un paquet de verges, se dispose à frapper. Toute la scène rappelle fort une fustigation d'esclave. Au reste,
(1) Friedlaender. Mœurs romaines du temps (V Auguste. Vol.IV.19.
(2) Duruy. Loc, cit,
(3) Horace. Satires. (Liv. I, Let. 6).
ces maîtres fouelteiirs sont souvent d'anciens précepteurs esclaves, qui ont gagné leur liberté en faisant réducation des fils de leurs maîtres (1). — D'instinct, ils sont portés à transporter dans Técole les mœurs servîtes; même il se peut qu'ils éprouvent une certaine satisfaction en rendant aux enfants libres les coups, qui ont pu jadis être infligés, sinon à leurs épaules, du moins à celles de leurs compagnons de servitude.
Durant plusieurs siècles, les Romains se désintéressèrent à peu près des études purement littéraires et scientifiques. A l'extérieur, la guerre; à l'intérieur, les luitos politiques absorbèrent toute leur activité. La Grèce fut, on le sait, l'institutrice de Rome, qui, dès quelle la connut, s'éprit de sa langue, de sa littérature, de ses arts et lui emprunta à peu près son système d'éducation. — Dès lors, les enfants commencèrent, à l'âge de six ou sept ans, à étudier soit dans la maison paternelle, sait dans des écoles libres. On débutait par la lecture, l'écriture et le calcul ; matières auxquelles on joignit l'histoire et les hauts faits des ancêtres; puis, les poètes et la mythologie,, surtout quand l'influence grecque se fit pleinement sentir. Alors un granimdilicus, l'équivalent du gi^ammatiste grec, expliqua Homère dans les écoles. L'ensemWe de cet enseignement s'appelait studia humsinitatiSy artes libérales ; mais la partie littéraire de cette éducation n'était certainement réservée qu'aux enfants des familles ayant quelque fortune. Comme l'esprit des Romains était beaucoup plus utilitaire que celui des Grecs, ils introduisirent dans leurs écoles élémentaires renseignement de la Loi des Douze Tables, première base de leur Droit public (2).