VIII. L'éducation des filles
A Rome, l'éducation des filles était infiniment plus
(1) Suélone. Auguste. LXXXVIII.
496 l'évolltion de l'éducation
simple que celle des garçons. Dans lout le genre humain ou à peu près, c'est la règle. Même, jusqu'à ce point de notre enquèle, nous n'avons vu cette règle enfreinte que chez les Touareg sahariens. On sait assez quelle position sacrifiée la loi romaine faisait au sexe féminin, qui ne s'émancipa que très tardivement et grâce à la toute-puissance de l'argent.
Longtemps les filles ne reçurent d'autre instruction que celle résultant de la vie de famille et elles n'échappaient à la terrible manus du père que pour tomber sous celle du mari (1). D'ailleurs les filles étaient mariées si jeunes que le temps faisait entièrement défaut pour leur donner une instruction quelque peu développée. A l'âge de douze ans en effet, la loi, môme au temps d'Auguste, les déclarait majeures pour le mariage, et elles se mariaient pour la plupart entre treize et dix-sept ans (2). Mais rhistoire romaine fournit des exemples de mariages plus précoces encore ; ainsi Octavie, fille de Claude et de Messaline, fut mariée à onze ans au jeune Néron, alors âgé de seize ans ; pourtant, dans ces mariages si hâtifs, Tenfant ne devenait épouse légitime qu'à la majorité conjugale de douze ans. — Pour les fiançailles, il n'y avait plus d'âge légal ; néanmoins le Digeste donne pour limite l'âge de sept ans, mais cet âge n'avait rien d'obligatoire (3) et VipsaniaAgrippine, fille d'Agrippaet de Pomponia, fut promise à Tibère, dès la première année de sa vie (4). Toutefois, du moins au siècle d'Auguste, le consentement de la fille était nécessaire pour procéder aux fiançailles et au mariage ; mais ce consentement ne pouvait être que de pure formalité. On sait du reste, qu'il est assez
(1) Voir mon Evolution du mariage.
(2) Friedlaender. Loc, cit. I. 35i.
(3) Digeste, XXIII. 1, 14.
(4) Friedlaender. Loc, cit, I. 354.
CH. XVII. — l'éducation a ROME 497
ordinaire au Droit romain de s'attacher plus h la forme qu'au fond.
De pareilles mœurs matrimoniales supposent, pour le sexe féminin, une instruction très rudimentaire. Cette éducation féminine se bornait sûrement, pour les gens de peu, à ce que pouvait enseigner la mère. On connaît l'ancienne épitaphe: « Domummansity lanam fecit ». Elle indique clairement que, dans l'opinion romaine, le type idéal de la femme était l'épouse entièrement absorbée par les soins domestiques. Filer et tisser semble bien avoir été, dès l'origine de Rome, le devoir essentiel des Romaines. Les étoffes et les vêtements nécessaires à la famille se faisaient dans la maison même par les soins des femmes, ou sous leur direction dans les familles où il y avait des esclaves. Ce filage et ce tissage domestiques semblaient aux Romains le signe, presque la garantie, des bonnes mœurs. Dans les éloges, on donnait aux femmes le titre de « fileuse de laine » (îanî/îca). Tertullien considère encore, comme principaux devoirs de l'épouse, le soin d'administrer sa maison, de gouverner la famille, de garder les clefs, de distribuer la laine à tiler, etc. (1). On sait enfin qu'Auguste, qui aimait à se poser en gardien des bonnes mœurs, ne portait que des vêtements tissés et fabriqués par sa femme, sa sœur, ses filles ou ses petites-filles (2).
L'instruction intellectuelle proprement dite devait donc faire défaut à la masse des Romaines de condition inférieure, quoique libre. Il y avait pourtant, au siècle d'Auguste, des écoles de filles, où les parents de la classe moyenne envoyaient, chaque matin, leurs enfants. Les filles de grande maison recevaient, comme leurs frères,
cette éducation dans la maison paternelle (3). Ordinaire-
(1) Exhortations à la Charité. Ch. XII.
(2) Frtediaender. Loc. cit. I. 346.
(3) Ibid. I. 347.
498 l'évolution db l'éducation
ment on confiait à des précepteurs le soin d'instruire les garçons et les filles. Parfois cependant les mères se chargeaient elles-mêmes de lire à leurs filles les poèmes homériques et virgiliens (1); car, plus encore pour les filles que pour les garçons, Téducation était littéraire. On s'attachait à orner leur esprit de figures et de passages poétiques et surtout à en faire d'habiles musiciennes et d'élégantes danseuses; même les ouvrages des poètes de la Grèce et de Rome fournissaient, dans les écoles, la matière principale de l'enseignement (2). Les danses usitées consistaient surtout en un balancement cadencé du buste et des bras et leur étude procurait aux femmes un avantage très prisé: la noblesse du port, la grâce de la démarche. On sait que, dans un vers devenu dicton, Virgile donne aux déesses une allure si noble, qu'elle trahit leur divinité. Dans les épitaphes des mortelles, les Romains mentionnaient parfois la beauté de leur démarche (3). Moins solennelles, plus mouvementées que les danses romaines, celles de. la Grèce étaient blâmées à Rome par les gens rigides, en même temps que la musique, le jeu des instruments à cordes, qui servaient surtout à accompagner le chant, mais auxquels on reprochait d'énerver et do surexciter (4). Cependant une certaine habileté dans la musique vocale était presque nécessaire aux jeunes filles; puisqu'à l'exemple de la Grèce, Rome les faisait figurer dans des cérémonies publiques. Ainsi les grands jours Ac fête religieuse, neuf vierges, de noble extraction, représentant sans doute les Muses, marchaient trois par trois, en tête des processions en chantant des hymnes. Aux funérailles d'Auguste, on vit même des
(i) Friedlaender. Loc, cit, 348.
(2) ma, I. 347.
(3) Ibid, 349.
(4) Ibid. 350.
CH. XVIÏ. l'éducation a R03IE 499
chœurs d'enfants des deux sexes appartenant aux grandes familles patriciennes (1).
Une éducation moyenne, mi-partie littéraire et artistique, était donc assez répandue dans les classes supérieures de la Rome d'Auguste et chez les deux sexes. Quelques femmes allaient plus loin ; elles avaient ou se piquaient d'avoir des connaissances scientifiques, par exemple, en géométrie, et surtout en philosophie. Tel était le cas, d'après Plutarque, pour Cornélie, femme de Pompée, qui avait suivi des cours de philosophie et n'en était pas devenue, pour cela, plus pédante (2). Une femme-poète, Théophile, vantée par Martial, aurait é(é en même temps familière avec la philosophie d'Epicure et celle des stoïqucs (3). Mais ce n'était là certainement que d'honorables exceptions. Cependant il semble bien que, sous le rapport de l'éducation des femmes, Rome, tout en imilant la Grèce, ait été plus libérale et ait moins asservi l'esprit féminin. Il est sûr que les patriciennes de la Rome impériale jouissaient d'une liberté presque excessive et, si la plupart d'entre elles en usaient et abusaient pour cultiver tout autre chose que les lettres, les arts et la philosophie ; c'est que ni leur propre nature, ni le courant général des mœurs ne les portait à s'émanciper de ce côté.