VI. — Les sciences et les lettres
Cette éducation surtout littéraire et oratoire avait encore un autre inconvénient et des plus graves, celui de détourner de la science. Comment s'attacher à l'observation scientifique, s'acharner, patiemment et sans gloire ni gloriole, à projeter quelque lumière dans le vaste inconnu de la nature ambiante, quand on a pris l'habitude de donner simplement carrière à son imagination littéraire, de prendre les mots pour des choses? Aucune science d'observation ne figurait sérieusement dans l'éducation scolaire ; à peine donnait-on aux jeunes gens une légère teinture de géométrie, connaissance jugée accessoire ni plus ni moins que la musique (4), et pourtant la Science mathématique est de nature subjective ; mais elle
,, [1) Lucien. Sur ceux qui sont aux qaffrs des grands (passim).
(2) Cicéron. Lettres à Atticus. XVÏ. 2.
(3) Friediaendcr. Loc. cit. 55.
(4) FriedlaenJer. Loc. cit. ÏV. 7.
est terne et exige une certaine contention d'esprit. Jamais les mathématiques ne furent cultivées à Rome avec le zèle, qu'y mirent les Grecs; on se contenta de l'arpentage emprunté aux Etrusques et de Tarithmétique élémenlaire. Pour réformer le calendrier, il fallut faire venir Sosigène, mathématicien d'Alexandrie. Sous les empereurs, on s'adonna non à l'astronomie, mais à l'astrologie et même les astrologues furent appelés mathématiciens (1). En somme, les sciences et même les arts pénétrèrent tardivement à Rome et ne s'y développèrent point. La guerre et ses profits, le droit et ses subtililés, Téloquence et la rhétorique absorbèrent, pendant six siècles au moins, toute l'activité romaine. Puis vint la culture grecque, dont les Romains s'assimilèrent assez mal le côté sérieux. Rien n'est moins admirable que la science romaine, reflet très insuffisant de la science grecque. Je ne m'y arrêterai donc pas. Au reste, à partir de la Grèce et de Rome, j'entre dans une région si connue qu'il n'y a plus guère utilité à signaler les quelques connaissances scientifiques, dont je me suis servi, au cours de cet ouvrage, en guise d'étalons métriques, pour apprécier le degré du développement intellectuel des peuples et races, savoir: la numération, les éléments de la science des nombres, l'astronomie et la mesure *du temps. En passant, néanmoins, je signalerai quelques particularités intéressantes. Ainsi, pas plus que les Grecs d'ailleurs, les Romains n'eurent de chiffres et ils se servirent de lettres numériques. Pas plus que les Grecs encore, ils ne connurent le zéro. Mais il est curieux de remarquer dans leur notation numérique, probablement empruntée aux Etrusques, quelques traits remontant à l'origine même de la science des nombres. Gomme celle de tous les peuples, la numération primitive des Romains a été digitale et on en
(1) Duruy. Italie ancienne. 611.
CH. XVII. — l'éducation a ROME 493
peut retrouver la trace dans les caractères employés par eux pour écrire les nombres. Le signe I peut symboliser soit un doigt levé, soit un petit bâton; or, pendant toute sa durée nationale, Rome s'est servi de ce signe rudimentaire pour écrire les trois premiers nombres ; même, dans de vieilles inscriptions, notamment dans les Tables engubines, le nombre 4 est encore exprimé par quatre de ces signes, bâtons ou doigts. Pour le nombre 5, le signe, que nous prenons pour une lettre, le signe V, est plus probablement Thiéroglyphe de la main ouverte et le signe X, dix, est sans doute formé par la juxtaposition, bout à bout, angle à angle, de deux signes V. Il y a une quinzaine d'années, j'ai signalé dans une petite communication à la Société d'Anthropologie ces faits intéressants pour l'étude de révolution numérale (1).
En astronomie, Rome n'a rien inventé, pourtant l'u s de ses philosophes, Sénèque, a eu quelques intuitions divinatoires. Ainsi il n'admet pas que, seules, les cinq planètes connues de son temps se meuvent d'un mouvement propre, tandis qu'au contraire tout le peuple des astres resterait immobile ; il adopte avec chaleur l'opinion d'Apollonius, le Myndien, qui attribue aux comètes une orbite analogue à celle des planètes, mais seulement plus allongée. Ces erreurs astronomiques tiennent, dit-il, à ce que la science est très peu avancée : « Il n'y a pas encore mille cinq cents ans que la Grèce s'est occupée d'astronomie. Aujourd'hui môme, il existe beaucoup de nations qui ne connaissent le ciel que de vue, qui ne savent pas pourquoi la lune s'éclipse. La raison de ce dernier phénomène n'est d'ailleurs bien connue de nous que d'hier. Il viendra un temps oîi, à force de patientes recherches, on tirera au clair ce qui nous est caché aujourd'hui. L'âge d'un homme ne suffit point pour de telles découvertes... Que peut-on espérer, quand on a reçu en par-
(1) Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris.
tage une vie, déjà si courte, fort inégalement repartie entre des occupations frivoles et les études sérieuses ! Ce sera donc seulement après une longue suite de généralions, que Ton parviendra à savoir ce que uous ignorons. Un temps viendra où nos descendants s'étonneront, que nous ayons pu ignorer de choses si évidentes » (1). De pareilles divinations font certainement grand honneur aux esprits précurseurs, qui les formulent ; mais ce ne sont que des intuitions individuelles.
De môme que les Romains avaient emprunté aux Grecs leur littérature et leur science, ils eurent, à leur exemple, des bibliothèques. Chaque grande maison même avait la sienne, souvent pour la montre ; mais il existait aussi des bibliothèques publiques, dont les trois principales étaient: la Bibliothèque de PoUion, la Bibliothèque d'Octavie et la Bibliothèque palatine (2). Ces bibliothèques étaient des lieux de rendez-vous pour les érudits et les écrivains (3). Ce même public lettré se pressait encore dans les nombreuses boutiques de libraires de la Voie Sacrée ou des environs du Forum (4). Les copies manuscrites des ouvrages s'obtenaient alors assez rapidement, en dictant le texte simultanément à un plus ou moins grand nombre de copistes, qui écrivaient sur leurs genoux et dont des correcteurs revoyaient ensuite le travail (3). Ce goût et ce commerce des livres occupaient tout un petit nombre de gardiens, d'annotateurs» d'écrivains, de copistes et aussi de colleurs, de batteurs^ de polisseurs du papier, de la ca?'fa, que Ton fabriquait avec des pellicules tirées du papyrus d'Egypte (6).
(1) Qaeslvms naturelles. Livre VII. Gh. 24 et 2r>.
(2) Dézobry. Loc. cit. Lettre XC.
(3) Plutarque. Lucullus. LXXXIIL
(4) Dézobrv. Loc, cit. Lettre LXXXIX.
(5) IbiiL
(6) Wallon. Histoire de Vesclavage. IL 116. — DéEobry. Lettre
Ce fut surtoul à la fin de la République et durant le siècle d'Auguste, que le goût de l'étude, de Télude littéraire, se développa à Rome. Ce fut aussi le bel âge de la littérature romaine ; mais celle ardeur s'attiédit assez vite et la décadence commença, sans doute parce que toute cette production littéraire élait sans racines et et purement d'imitation. D'autre part, le despotisme des empereurs se serait mal accommodé d'une littérature virile. Or, l'éducation scolaire, avait été surtout littéraire ; force était donc qu'elle déclinât avec le goût qui en avait été la raison d'être. Dès le IP siècle de notre ère, cette éducation était beaucoup moins répandue. On raconte en efifet, qu'Auguste avait révoqué un légat consulaire pour avoir écrit un mot incorrectement, comme on le prononçait dans les classes inférieures (1) ; mais les empereurs finirent par attacher beaucoup moins d'importance à toute cette culture littéraire. Ils voulurent surtout être bien servis et tinrent uniquement compte du métier militaire ou de la connaissance pratique des affaires. Des plébéiens illettrés purent dès lors parvenir à des positions élevées, jadis réservées aux patriciens et aux chevaliers. En outre, ces deux ordres aristocratiques ouvrirent leurs rangs à des provinciaux, que n'avaient pas encore dégrossis l'éducation romaine. Pour toutes ces raisons, le niveau de l'éducation et de la culture littéraire s'abaissa peu à peu, mais sans faire place à un renouveau scientifique, auquel à peu près personne n'aspirait. 'Ce fut le Bas-Empire avec sa progressive décadence, dont tout le monde connaît la lamentable histoire et dont, plus d'une fois,. j'ai essayé, d'indiquer les causes.