II. — L'éducation des animaux
ixaclement comme l'homme, l'animal, surtout uelquc peu élevé dans la série, naît avec une latente, héritée, dont les effets se manifestent lu développement individuel. Ainsi nosoi^anes, constitués durant l'évolution des divers types s, fonctionnent d'eux-mêmes suivant tel ou tel ont leur mémoire propre. C'est spontanément tendre les leçonsd'un maître, que les appareils :irculittoire, respiratoire, les organes des sens, a génération, ctc,, s'acquittent de leurs offices. )uvenl même le jeune animal, abandonné à ses pulsions, arrive trfts vite à se tirer d'affaire iste monde, à éviter ses ennemis, à trouver des !t un gite convenables. Aussi, toutes les fois i'agit pas d'espèces animales vivant en sociétés noiiis grandes, les parents se h&tent-ils d'exirs jeunes, dès que ceux-ci sont à peu près de suflire à cux-mt^nies. Le fait est surtout facileirvable chez les oiseaux, même chez nos oiseaux es. Nous voyons, par exemple, nos tourterelles implaccr brusquement les soins et les caresses ■ups de bec et d'ailes, dès que leurs tourtereaux dent suffisamment développés. L'aigle a tète Amérique, nous dit .\udubon, rabroue et re- 3 jeuues aiglons, qui ne veulent pas s'envoler aternelle, et c'est vainement que, pendant des les exilés reviennent timidement rôder en sup-
CH. I. — l'éducation dans le règne anlmal 5
pliants autour du nid di^fendu (1). L'aigle doré va plus loin encore ; dans celte espèce, le mâle et la femelle ne se bornent pas à chasser leurs jeunes du nid, ils les expulsent mftme de leur territoire de chasse (2). Mais d'autres espèces volatiles sont plus soucieuses de l'avenir de leur progéniture et, avant de s'en séparer, elles ont soin de la dresser, soit au vol, soit à la natation, soit à la chasse ou à la pêche. Dureau de la Malle a vu des faucons laisser tomber de très haut des souris, des hirondelles mortes, afin d'habituer leurs petils h fondre sur la proie d'un vol rapide et à bien juger des distances ; puis, une fois les fauconneaux un peu dégrossis, les parents éducateurs remplaçaient le gibier mort par des oiseaux vivants qu*ils apportaient et lâchaient en Tair devant leurs petits (3). De môme les canards huppés d'Amérique enseignent patiemment à leurs jeunes à trouver des graines ainsi qu'à happer des mouches et des insectes aquatiques (4). Le plus ordinairement, c'est la femelle qui ressent ce souci pour l'avenir de ses rejetons, tandis que le mâle n'en a guère cure. C'est la femelle du canard sauvage qui conduit à l'eau sa couvée, et elle a soiu, pour ce début, de choisir des endroits peu profonds; c'est elle encore qui dresse ses petits à chasser les moucties, les moustiques et les scarabées (5). La femelle du canard eider dépose doucement et un à un sur l'eau ses petits, qu'elle porte délicatement avec son bec; puis, peu à peu, elle les conduit dans des eaux profondes et là leur apprend à pécher en plongeant. Sont-ils fatigués? elle se glisse sous eux, les charge sur son dos et les porte avec sollici-
(1) D^Audubon, Scènes de la nature, t. 1, 86.
(2) Ibid,, 297.
(3) Dureau de la Malle, Annales scientifiques naturelles^ vol. XXII, p. 397.
(4) D'Audubon, Scènes de la nature , II, 47, 115.
(5) /6/rf., ti5.
nOX DE L ËDtJCATIOK
(1). Pans doute, c'est à pou p1■^s lie vertu de I>dncation ancestrale, ou volent ; la mère n'a guère qu'à exemple, comme le font la pygar-
Mais, pour un dressage plus comnent, sinon nécessaires, au moins cela que les grèbes plongent avec ïrèsence de leurs petits, afin d'exre, et ils ont bien soin de récom-
leurs rejetons, en lui donnant le ippàt {3). A coup sûr, l'enseigne- ?; car l'art de la pêche et celui de
essentiels à l'organisation même lation ou le vol, sans compter que ïires varient selon l'habitat. Dans
les exemples donnés par les paint d'autant plus d'impression sur X, possédant généralement un lanns développé, l'exemple est appuyé , des encouragements, des reproprupres à stimuler grandement ta
l'imitation. Mais, chez certaines
langage lui-même s'enseigne el, lividus se réunissent en troupes
les jeunes bénélicient d'un véri- ;ial et peuvent aisément apprendre er. Les oiseaux chanteurs surtout lutuelles le(,'ons et souvent sans y Jonnerets chantent très mal, alors i dehors de toute société avec des . Au contraire, on a vu des merles d'eux-mêmes, en fréquentant le
entalen tlf.s animaux. II, 164, maies, 4-il.
cil. I. — l'éducation dans lb kègne animal 7
Jardin d'une maison, le chant perfectionné et savant d'un merle en cage. Parfois même il arrive que des oiseaux chanteurs s'approprient par simple imitation spontan^'e le chant d'une autre espèce. Ainsi un pinson peut apprendre à chanter comme un merle et un merle en arrive à imiter le chant d'un coq avec une perfection telle que des coqs s'y trompent (1). A ce propos, il convient de rappeler le fait de cet étourneau, auquel Bureau de la Malle avait appris à siffler la Marseillaise et qui à son tour renseigna à lous les étourneaux d'une localité où il avait été transporté. Remarquons, en passant, que ces acquisitions anormales ne se conservent qu'au prix d'un constant exercice; elles n'ont pas, à beaucoup près, la fixité des instincts héréditaires et s'oublient comme elles ont été apprises: en peu de temps. Au risque de commettre une irrévérence, je comparerai ces enseignements fugitifs au confus amas de notions incohérentes et sans utilité pratique, dont on encombre, mais pour un moment, la mémoire lassée des malheureux candidats, dans les pays d'Asie et d'Europe, où sévit la funeste coutume des examens et concours surtout mnémoniques.
B. — Dans la classe des mammifères, nombre de naturalistes, de voyageurs, d'observateurs ont relevé à propos de Téducation des faits analogues à ceux que je viens de citer. Ainsi, chez nombre d'espèces mammifères, on voit les parents, surtout la mère, donner aux jeunes une éducation première. L'ourse mère, par exemple, s'applique avec zèle à dresser ses oursons; elle leur apprend à marcher, à grimper, à manger et, pour y réussir, elle n'épargne ni les punitions, ni les coups de pattes, ni les soufflets, ni même de légers coups de dents (2). Elle se conforme, sans le connaître, au vieux précepte: « qui aime
(1) Romanes. Evolution metUale des animaux, 221.
(2) C. Vogt, Mammifères, 219.
8 i/évolution de l'éducation
bien châtie bien >;. Il est intéressant de remarquer, que fussent-ils même plus grands et plus forts que leur mère, les oursons corrigés ne se défendent jamais (1). On a vu de môme une femelle d'éléphant donner une leçon de natation à son petit et le corriger pour son indocilité (2). (certaines espèces laborieuses instruisent leurs jeunes simplement en l'es associant à leurs travaux. Ainsi on a vu, tandis qu'une femelle de castor entamait un saule au pied, en mangeait Fécorce, entaillait les branches, ses petits rimiter d'eux-mêmes, puis finir par l'aider à porter une branche jusqu'à l'eau (3).
Au temps où les lions de l'Afrique australe étaient encore nombreux et faciles à observer, on en a vu s'instruire eux-mêmes par une gymnastique volontaire et s'exercer à leurs terribles sauts en faisant jouer à une souche d'arbre le rôle du gibier absent. Ainsi un lion, qui avait manqué un zèbre, parce que, calculant mal la distance, il n'avait pas réussi à bondir avec précision sur le haut d'un rocher, d'où il aurait pu aisément sauter sur sa proie, recommença plusieurs fois la manœuvre uniquement pour son instruction personnelle ; puis, deux de ses camarades étant survenus au cours de ses exercices, il les mit d'abord au courant de l'afl'aire en les conduisant autour du rocher; après quoi, les ayant ramenés au point de départ, il sauta une dernière fois pour terminer sa démonstration. Pendant toute cette eurieuse scène, les animaux n'avaient pas cessé de rugir, « de causer entre eux », disait l'indigène qui les avait observés (l). C'est grâce à des éducations individuelles de ce genre que les animaux industrieux deviennent plus habiles en avançant en âge ; que les vieux oiseaux, par
(1) I.euret et Gratiolet (cité par Espinas, Sociétés animales, 561).
(2) Espinas, Sncirlés animales , 561.
(3) Brehm, Mammifères {Gaston et Dcssau).
(4) Moffat, Vingt-trois ans dans l'Afrique australe, 93.
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exemple, ont des nids plus artistcment faits que ceux des jeunes ; qu'un petit mammifère, la souris naine, elle aussi nidificatrice, devient de plus en plus adroite à mesure qu'elle avance en âge {i). C'est que, si ancienne que soit dans la vie des espèces l'acquisition de ces industries, elles n'ont point pourtant la solidité des instincts primordiaux; aussi se perdent-elles assez rapidement par le défaut d'usage. C'est ainsi, par exemple, que nos lapins domestiques ont fini par oublier Tart et le besoin de creuser des terriers, qui n*ont plus pour eux la moindre utilité (2).
C. — Dans les classes de vertébrés, où l'on a pu constater l'existence d'une éducation intentionnelle, il s*agit presque toujours d'éducation familiale et même le plus ordinairement d'éducation maternelle. Â.u contraire, chez les invertébrés à ganglion cérébroïde développé, chez les abeilles, surtout dans les sociétés de fourmis, où les femelles ne sont pins que de simples machines a pondre, le rôle éducateur de la mère est absolument nul et ce sont les ouvrières stériles qui se chargent de soigner les jeunes. Les fourmis mères n'ont pas toujours été réduites à ce rôle de pondeuses; car le côté mental de la fonction maternelle subsiste encore chez elles à l'état latent. On a pu voir des femelles encore vierges ouvrir les coques des nymphes d'ouvrières et d'autres fourmis femelles, séparées à dessein des ouvrières, redevenir laborieuses et soigner leurs rejetons aussi bien que l'auraient pu faire les ouvrières elles-mêmes (3). Mais dans le nid, dans la cité, rien de pareil ne se produit. Là l'élevage est bien la grande aifaire sociale; mais il est exclusivement confié aux ouvrières stériles, qui se dévouent à leur tache avec une complète abnégation et d'ailleurs semblent goûler
(1) Espinas, Sociétés mthn/iles, 4b3.
(2) G. I.eroy, Lettres sur les animaux, 48.
(3) P. Uuber, Fourmis indigènes, 90.
10 l'évolution de l'édccatiox
une vive jouissance à s'acquitter de ce grand devoir social. — C'est un très curieux spectacle. Les vigilantes ouvrières s'occupent d'abord des femelles pondeuses et chacune de celles-ci est escortée par un groupe de douze h quinze ouvrières, dominées par une seule préoccupation : l'attente des œufs. Partout elles accompagnent la femelle fécondée, dont elles ont la garde; entièrement à son service, elles l'aident dans les passages difficiles; même elles la portent au besoin; elles ne négligent pas de lui offrir des aliments, etc. Elles choient leur précieuse captive, mais c'est dans le seul intérêt de la république; elles la retiennent par les pattes, s'il lui prend envie de s'envoler et, pour plus de sûreté, la conduisent dans les galeries souterraines du nid, où elles ne lui permettent aucune liberté dangereuse, c'est-à-dire nuisible à la communauté (1). Quand arrive le grand événement, la ponte, qui se fait en marchant, le zèle des gardiennes redouble ; elles s'empressent autour de la parturiente, relèvent avec sollicitude ses œufs, en ayant bien soin de les porter à leur bouche, tout en les retournant sans cesse, afin de les maintenir constamment dans un état d'humidité convenable. Un peu plus tard, des ouvrières, faisant office de sentinelles, gardent les larves et les nymphes et sont constamment prêtes à se dresser et à lancer leur venin contre tout ennemi dangereux pour le trésor confié à leur vigilance. Ces larves et nymphes, si bien protégées, sont en outre portées par leurs gardiennes sur la fourmilière et exposées, pendant un temps convenable, aux rayons solaires. Puis, au moment opportun, les coques des nymphes sont ouvertes et avec un tel soin que parfois chacun de leurs fils est coupé isolément. Une fois la coque ouverte, rien n'est encore terminé, et Ton voit les ouvrières se relayer pour délivrer le nouveau-né de ses entraves, pour
(I) P. Huher, Fourmis imlignies, 73-77.
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le débarrasser de la pellicule satinée qui le revêt, pour dégager délicatement du fourreau ses antennes, ses antennules, ses pattes, ses ailes. Après quoi, elles lui donnent la becquée et le soignent, comme de zélées nourrices.
Bientôt l'éducation succède à l'élevage. Les jeunes, alors qu'ils ont achevé leurs métamorphoses, sont suivis en tout lieu par leurs gouvernantes, qui les guident à travers le labyrinthe de la cité et leur en font connaître tous les détours (1). Jusqu où cette éducation des jeunes peut-elle être poussée? Sans doute bien plus loin qu'il n'a été possible aux observateurs de la suivre; car la vie sociale des fourmis, au moins celle des ouvrières, exige un dressage. L'industrie des ouvrières est trop complexe pour être purement machinale, aveuglément instinctive, corame on Va tant de fois prétendu. Mais quand il arrive à des fourmis de concourir ensemble à un travail, à une occupation quelconque, comment distinguer les plus jeunes des plus âgées, les élèves des maîtresses? Quand deux fourmis causent ensemble au moyen de leur langage tactile, antennal, que certainement il est besoin d'apprendre, il est bien difficile à des hommes de distinguer la simple causerie de la leçon de langue.
Dans un cas cependant il semble bien que Ton ait observé un véritable dressage. Je veux parler de ces exercices gymnastiques, dont P. Huber a été témoin. Ces ouvrières, qui commençaient par se flatter, par avoir un bout de conversation antennale> puis que l'on voyait se dresser par couples sur leurs pattes postérieures et simuler des combats singuliers, sans jamais se faire de mal, sans jamais darder leur acre venin et toujours en passant rapidement d'une partenaire à l'autre, paraissent bien avoir eu pour but de prendre ou de donner des leçons d'une sorte d'escrime guerrière.
(1) P. Huber, Loc. cil, 103-104.
En résumé, nous voyons, que, dans les fourmilières^ outre Féducation sociale, involontaire, résultant du seul spectacle offert par l'intéressante activité des fourmis adultes, de cette vie intense, si propre à donner aux jeunes de vraies suggestions, nous voyons, dis-je, qu'il existe une véritable éducation, dont le but est de mettre le plus vite possible les élèves en état de jouer un rôle utile dans la cité. Pour des animaux dont la vie est si courte, rien n'est plus précieux que cette initiation éducatrice.
Certaines fourmis, les fourmis esclavagistes, nous donnent un enseignement, qui a son importance pour l'histoire générale de l'éducation : savoir, qu'à condition de commencer aussitôt que possible après la naissance, l'éducation peut transformer certaines tendances invétérées. Ainsi, entre les fourmis amazones, avant tout guerrières, prédatrices, et les fourmis brunes (Formica faiica), il existe une haine héréditaire. Les secondes, très laborieuses, mais plus faibles que les amazones, sont incessamment mises par celles-ci en coupe réglée ; c'est chez elles que les guerrières se fournissent d'esclaves ; mais, comme ces esclaves sont enlevées à l'état de nymphes, quand elles ne peuvent rien savoir encore de leur véritable patrie, une fois écloses dans le nid des ravisseuses, elles s'y attachent et les servent avec un zèle fervent, tout en conservant, à côté de ces batailleuses, les mœurs laborieuses de leur espèce (1).
Il importe de noter qu'il s'agit là d'un fait général, puisqu'on en trouve l'équivalent chez les vertébrés. Chez eux et môme chez le premier d'entre eux, il est parfois possible, en s'y prenant de très bonne heure, de perturber des manifestations fonctionnelles, même celles qui sont héréditairement et régulièrement transmissibles.
(i) P. Huber, Fourmis indigènes, 258.
CH. 1. l/ÉlJir.ATlON DANS LE HÈCiNE ANiMAL 13
Ainsi les poussins n'obéissent plus à leur mèro, quand fis n'entendent son appel que huit ou dix jours après leur éclosion (l). De môme un poussin, élevé à part, ne sait point boire on remplissant son bec et relevant la tôte, comme le font très vite ses pareils élevés par la mère : il n'y réussit que si on lui plonge le bec dans Tauge pleine (2). Les nouveau-nés humains ne sont pas plus difficiles à dérouter et ils perdent très rapidement la faculté, pourtant si primordiale, de teter, si on les allaite à la cuiller (3). C'est qu'en dépit des différences morphologiques, tous les êtres vivants ont un fonds commun ; aussi la psychologie physiologique d'une espèce peut éclairer celle des autres et môme celle de Thomme. En somme, on est fondé à dire que, si divers que puisse être leur rang taxinomique, tous les animaux vertébrés ou non, mais possédant des centres nerveux quelque peu développés, sont susceptibles d'éducation ; chez tous, un entraînement convenable et suffisamment continué peut, dans une certaine mesure, perturber les tendances héritées, celles que l'on appelle instinctives et môme en créer de nouvelles.