V. — L'éducation en Indo-Chine
En génécai, l'Iado-Chine est plus civilisée que la Rialaîsie ; cmr elle a subi bien pUs fortement l 'iiiilueDce reli^euse et éducatrice des grandes civilisations asiatitfves, c'est-à-dire de rii»de anci^ine et sartoul de la Chine. C'est surtout dans la Birmanie (Bimiah'. et dans le royannte de Siam, que l'Inde a laissé soo empreinte et elle l'a fait sartont en y naturalisant l'une de ses ^Tindes religions, le Bouddhisme. La Cochinchine et l'Annam ont plstôl empruBlé leur civilisation à la Chine.
ToQS ces royauiaes étaient ou sont encore des modèles lyi>iqu»s de monarchie absolae, dite orientale; néanmoins t'Aimam a créé, à l'exemple de la Chine, aise niasse de lettrés nommés au eoocours et oh se recrute le personnel administratif des mandarins. En quoi peut consister l'éducation dans ces diverses parties de l'Indo-Chine ?
£n Birmanie, l'instmction est très répaodue ; il faut entendre l'instruction primaire, donnée par les bonses bouddhistes et comprenant seulement la lecture et récriture birmanes ainsi qoe les premiers éléments du ipali^ langne sacrée d'origine îndieDae. Presque tous les Birmans, de sexe masculin, passent par ces écoles, qui sont libres et entretenues uniquement par les offrandes volontaires des parents; aussi les bonzes excitent-ils incessamment leurs concitoyens à envoyer leurs enfants à l'école et même ils dénoncent hautement ceux qui manquent à ce devoir. Il en résulte qu'en Birmanie tous les hommes ont à peu près le mûmc degré d'instruction élémentaire (1). Aux filles, on n'en donne aucune, sauf
(I) Jancigny. Indo-Ckine (Birmali). 322.
'nT'SilÇ^
2iO l'évolution de l'éducation
dans la classe la plus élevée (1). Pour tout ce qui a trait à l'éducation, il y a, comme nous Talions voir, une grande analogie entre la Birmanie et le royaume de Siam.
Les Siamoises accouchent aisément, ainsi que la plupart des Indo-chinoises ; mais, pour une raison inconnue, elles accouchent auprès d'un feu ardent, médiocrement utile dans un pays tropical ; elles y restent môme exposées plusieurs semaines après la naissance de leur enfant; aussi pour dire qu'une femme est en couches, les Siamois disent : « Madame est au feu » (2). — Comme les femmes des races sauvages, les Siamoises allaitent pendant deux ou trois années (3). — Les enfants siamois restent nus jusqu'à l'âge où ils sont capables de nouer eux-mômes leur vêtement, leur langouti (4). A trois ans, ces enfants savent déjà nager. A 4 ou 5 ans, on leur rase la tète, sauf un toupet soigneusement conservé et que l'on rasera aussi plus tard, en donnant à cette occasion une grande fôte (5).
Les pères et mères ont, sur leurs enfants, un pouvoir absolu. Ils les peuvent battre, mettre aux fers, vendre comme esclaves ; les filles, elles, sont toujours vendues en mariage (6). Quant aux enfants, ils éprouvent, pour leurs parents, un sentiment de respect extrême (7).
Après la grande cérémonie de la coupe des cheveux, les parents envoient leurs enfants à la pagode pour y apprendre à lire et à écrire. Là, les talapoins leur donnent, chaque jour, une courte leçon de lecture et en retour les élèves leur servent de domestiques. H est vrai qu'ils ont
(1) Cox. Eisl. univ. voy. vol. XXXIV. 456.
(2) Pallegoix. Royaume thai. t, II. 223.
(3) Md. 224.
(4) Ibid I. 203.
(5) Ibid, 206.
(6) Ibid. I. 228.
(7) Ibid, 206.
en. IX. l'ÉDCCATION dans le monde PÉUISIMQUK 2il
leur pari des aliments du maître, c'est-à-dire des offrandes comestibles. Beaucoup d'enfants quiltent l'école siamoise sans y avoir rien appris; quoique les maîtres aient sur eux plein pouvoir et môme pleine liberté de les châlier à leur gré. Dans un recueil de dialogues publiés en Siamois pur un missionnaire, on a mis dans la bouche d'une mère conduisant son enfant au talapoin-magisler, les paroles suivantes: « S'il est négligent, que le Bienfaiteur le frappe fortement du rotin. Bienfaiteur, ne craignez pas mon cœur. Je demande seulement que vous ne lui brisiez pas les os et qu'il ne perde pas les yeux » (1). L'éducation achevée telle quelle, les enfants, pour payer leur dette à la pagode, doivent se faire ordonner bonzes et tous le font, môme les fils du roi. Mais ils sont libres de se défroquer après quelques mois (2).
Telle est l'éducation des garçons. Celle des filles est purement familiale et ménagère. Elles vont chercher le bois, cueillir les fruits et légumes, puiser de l'eau. Elles battent le riz, aident leur mère dans tous ses travaux. ËVles apprennent à faire la cuisine, les sauces, les gâteaux, à rouler des cigares et des feuilles de bétel, surtout à faire Taumône aux talapoins. Les filles du peuple cultivent les jardins ou conduisent les barques (3).
Un tel système d'éducation n'est évidemment guère compatible avec un notable développement scientifique. Le peu de science, qui existe, vient en effet de la Chine. On a quelques bons livres d'arithmétique et les marchands calculent en se servant de l'abaque chinois (4) Il faut savoir compter et les tribunaux n'acceptent pas la déposition d'un témoin incapable de compter jusqu'à dix (5).
(1) Pallegoix. Loc, cit. 392.
(2) Ibid. L 226-227 .
(3) Ibid. 227.
(5) Low. Journ, Ind, ArchipeL I. 408.
Les mesures du temps viennent, comme tant d'autres choses, de la Chine et de la Tartarie. L'année se compose de douze mois lunaires, ayant alternativement 29 on 30 jours. Tous les trois ans, on ajoute un mois intercalaire, en doublant le 8^ mois (1). Pour la chronologie importante, on use des cycles chinois et larlares de douze ans et de 60 ans et les années portent des noms d'animaux. Celles du grand cycle sont groupées en décades et, dans chacune de ces décades, les noms descendent d'un rang à partir de la première, ce qui permet de les distinguer entre elles (2). Les Siamois ont quelques livres traitant du soleil, de la lune, des constellations zodiacales, des planètes et de Tastrologie. Mais tout cela est évidemment emprunté à la Chine (3). L'explication populaire des éclipses est aussi celle du Dragon dévorant, qui a cours en Chine : « Ces habiles étrangers, disent les Siamois, en parlant de la prédiction européenne des éclipses, connaissent rheure des repas du monstre; même ils peuvent dire s'il a bien faim », c'est-à-dire de quelle grandeur devra être l'éclipsé (4).
Tout cet ensemble de coutumes et de connaissances siamoises est fortement marqué du sceau de la Chine; il en est de môme pour la langue, qui est monosyllabique, accentuée, chantante, sans véritable grammaire, et pour l'écriture, qui est idéographique. Mais la ressemblance avec la Chine est bien plus marquée encore en Cochinchine et dans l'Annam. Ainsi Técriture annamite n'est que l'écriture chinoise un peu modifiée (5).
En Ânnam, les enfants, nus comme ceux de Siam, sont abandonnés à eux-mêmes. De bonne heure ils
(1) Low. Journ. Ind, Archipel. I. 253.
(2) Pallcgoix. Loc. cit. I. 253.
(3) [bicL 337.
(4) E. B. Tylor. Civil, prim. 386.
(5) Ch. Lemire. Cochinchine française. 244.
en. IX. l'éducation dans le MOICDB PÉRISINIQUE 243
appreanent à coarir. à nager, à s*enir'aider. La mère les porte à cheval sur sa hanche, comme à Siam, et, qnand elle revient du marché, Fun des deux paniers qu'elle a sur l^épanle aux extrémités d*un hambou , faisant office de fl6au de balance, contient souvent un petit enfant (1). D^une manière générale, on peut dire que les parents annamites aiment beaucoup leurs enfanls.
En Annam comme en Chine, les écoles de village sont nombreuses, libres et dirigées par un maître, que les habitants choisissent eux-mêmes. Les enfants y apprennent simultanément à lire et à écrire. Dans la classe. Ions les élèves ensemble répètent le mot, dont le caractère idéographique est mis sous leurs yeux, et Télève, qui connaît le plus de caractères, est réputé le plus savant (2). La numération annamite est décimale. L'année, les cycles et Talmanach sont calqués sur la Chine. Le jour total, nuit comprise, est divisé en douze parties de deux heures chacune (3).
La classe des lettrés, dont les membres ont seuls accès aux emplois et aux honneurs, se recrute en Ânnam exactement comme en Chine, par le concours, mais par un concours plus grandiose car il est centralisé, tandis qu'en Chine chaque ville a le sien. En Ânnam, les candidats accourent par milliers et de très loin à ce concours unique. En 1894, le dernier concours avait attiré dix mille candidats, sur lesquels on reçut seulement (30 licenciés et 200 bacheliers, soit moins de 1 7o- L'armée des candidats se réunit en plein air, dans un camp gardé et surveillé. Chacun s'y arrange comme il peut. Les candidats doivent subir quatre épreuves, dont deux éliminatoires. En 1894, elles durèrent en tout 40 jours, pendant
|1) Ch. Lemire. Cochinchine française. 237.
(2) Ch. Lemire. Loc, cit. 246-247.'
(3) Finlayson. Hist. g en. des voy. vol. xlhi. 267-269. — Jancigny. Indo-Chine. 582.
lesquelles les examinateurs au nombre d'à peine une vingtaine, ne sortirent point du camp et durent examiner environ 17.000 compositions. Le concours achevé, la proclamation des élus donne lieu à une imposante cérémonie. Les noms des vainqueurs sont d'abord jetés à là foule à 1 aide d'un porte-voix et en présence des mandarins examinateurs, tous en grand costume de gala. Enfin un cortège et un banquet terminent la fête (1). Nous retrouverons ces concours de lettrés, dans leur patrie d'origine; je me contente donc de les décrire ici brièvement. Plus tard, nous en étudierons l'organisation et les effets.
VL — L'éducation au Japon
 l'exception des Esquimaux, toutes les populations mongoles ou mongoloïdes, que nous avons passées en revue, ont plus ou moins fuit de larges emprunts à la Chine ; le peuple japonais, dont il me reste à parler, lui doit aussi presque toute sa civilisation ; pourtant, agissant en cela comme le royaume de Siam, il n'a point adopté l'organisation démocratique de la classe des lettrés. Malgré le culte, qu'il a si longtemps professé pour la Chine, le Japon a pourtant une langue à lui et môme de type différent de celle de la Chine ; puisqu'elle est polysyllabique. C'est d'ailleurs un idiome fort imparfait et ayant beaucoup d'affinité avec la langue des Mongols (2)» ce qui ne permet guère de rattacher la race japonaise aux populations indo-chinoises, comme on a souvent tenté de le faire.
La langue japonaise n'a ni déclinaisons, ni conjugaisons par flexion, ni distinction de genres, de nombre ou de personnes ; tout cela est remplacé par l'adjonction au
(1) Le Temps. 29 janvier i89o.
(2) G. Bousquet. Le Japon de nos jours, 327.
CH. IX. l'éducation dans LB monde PÉRISINIQUE 245
radical d'affixes ayant par eux-mêmes un sens propre (1). A vrai dire, la langue littéraire du Japon est le Chinois; le Japonais constitue surtout la langue populaire, fractionnée en nombreux dialectes ; mais des idiomes de transition relient le Japonais au Chinois (2). Le vocabulaire chinois envahit surtout le style officiel et l'histoire ; il tient encore une place très notable dans la littérature populaire (3). La langue japonaise est une langue riche en mots descriptifs, entièrement pauvre en mots abstraits, généraux, et elle ne se prête nullement à l'analyse des idées, aux opérations logiques (4). En outre Tabsence de mots, de particules copulatives, propres à relier entre elles les propositions, oblige à écrire en courtes phrases hachées (5), toutes lardées d'expressions chinoises. L'ensemble forme, nous dit-on, un idiome absolument antiphilosophique (6) ; aussi, dans leur langue, les Japonais en sont-ils réduits à ne s'assimiler que nos connaissances industrielles (7).
Pourtant la langue japonaise est supérieure au chinois on ce qu'elle est polysyllabique et que son écriture est phonétique. Au IX® siècle, un bonze japonais, durant la période où les bonzes avaient le monopole de l'enseignement, choisit 40 idéogrammes chinois, les abrégea, les simplifia et leur assigna une valeur phonétique, peut-être en prenant pour base le syllabaire Pâli (8). A l'aide de signes joints aux consonnes on peut modifier le ton de ces 40 signes et en doubler en quelque sorte le nombre. Ce syllabaire japonais peut s'écrire avec quatre séries de
(1) G. Bousquet. Le Japon de nos jours. 325.
(2) Ibîd 328.
(3) Ibid, 328
(4) Ibid 329.
IS, Ibid. 329.
16) Ibid. 330-33i.
(7) Ibid. 331.
(8) Ibid. 332.
caractères ; d'où quatre écritures différentes: le kata-hana. pour les hommes; le Kira-kana pour les femmes; en Six le A/anf/o-/uina et le Yamato-kana. L'écriture chinoise n'emploie surtout pour la haute littérature (1).
En principe récriture japonaise est donc supérieure aux idéogrammes chinois; pourtant il importe de reoiarquer qu'elle est seulement syliabique et point encore alphnhétiquc (2) ; car le dernier terme de l'évolution graphique n'a pas été atteint par les Japonais.
dos écritures divet*ses, compliquées, dans lesquelles les savants ne se font pas faute d'intercaler des mots chinois, Tusn^r même de la langue chinoise, ont rendu très facile aux classes dirigeantes du Japon rétablissement d'un syst(''nie d'instruclion graduée, dont les branches supérieures restaient lettre close pour le populaire. Sur ce point, les honxes, qui furent les pœmicrs maîtres, et rarislocrutie s'entendirent à merveille et l'on put sans dung(»r aucun vulgariser une certaine instruction priniaiiv \l\\. Mais, avant de parler de l'instruction scolaire, il convient de voir, comment sont traités les jeunes enfants.
1^'accouchement n'est plus, au Japon, considéré comme une chose simple. Dès les pn^miers signes de grossesse, la femme est entourée d'une ceinture en crêpe rouge, qui doit ser\ir, pense-t-on, à empêcher l'enfant d'abuser de sii position pour faiiv mourir sa mère de faim, en lui dei^dumt sa nourriture \l . Après la parturilion, la mère e>t maintenue assise entre trois sacs de rii et, pendant neuf jours, elle est presque priv«V^ de nourriture et de MMumoil. Kilo ne ivprend ses tra^'aux et occupations
J.rv