‹ L'évolution de l'éducation dans les diverses races humainesChapitre 98 sur 141 · III. — Uéducaition thalmudique · texte numérisé non relu

III. — Uéducaition thalmudique

Pourtant l'absence d'écoles en Palestine, durant la période dite biblique, doit s'entendre surtout au sens d'écoles pour les enfants. On a considéré, avec quelque apparence de raison, les associations de prophètes (3), comme des sociétés où les jeunes Hébrc(nx pouvaient se familiariser avec la Loi, l'histoire nationale, etc. (i). Samuel aurait môme fondé une sorte d'école de prophMos ou du moins en aurait favorisé la fondation (o). D'après • la légende talmudique, Ezéchias aurait fait recueillir les anciens monuments littéraires de la Palestine et formé à cette occasion une société d'hommes de letlres, où les jeunes gens pouvaient entrer pour étudier la poésie, l'éloquence, etc. La légende va môme jusqu'à prétendre que le roi aurait essayé de rendre l'instruction obligatoire, en faisant suspendre au-dessus de la porte de Técole ou des écoles une épée avec une inscription menaçant de mort quiconque négligerait l'étude de la Loi. Le procédé est un

(0 Ezéchfel.]\.2-3.

(2) Jos. Simon. Loc. cit, 24.

(3) ï. Samuel, X, 5.

(4) Munck. PaleslitiP, 247.

(.")) Jos. Simon. Loc. cit. 22.

peu tyrannique, mais il s'agissait surtout d'euseignement religieux (1); or, pour les Hébreux, Thomme idéal, c'était riiomme pieux, « saint comme TÉternel » (2).

Quoi qu'il en puisse être, ce fut seulement au retour de la captivité, que les Hébreux songèrent sérieusement à fonder des écoles en Palestine; peut-être en avaient-ils vu à Babylone et cela nous serait un renseignement indirect sur l'éducation chaldéenne, qui nous est restée totalement inconnue. Au retour de la captivité, l'âme d'Isi-aël était fort malade. L'enseignement domestique n'était plus possible ; car la plupart des Juifs ne savaient plus ni lire, ni écrire l'Hébreu; le prophétisme s'était éteint; mais pourtant on tenait encore en haute estime le savant, l'homme du Livre, familier avec les traditions bibliques; le peuple demandait qu'on lui lût le Livre (3). On fait honneur à Ezra de la fondation d'un enseignement public. (]ela commença aux grandes réunions septennales, à la ft^le des tentes, par des lectures tirées des livres mosaïques, que des lévites expliquaient et commentaient ensuite. Ces lectures septennales dataient d'ailleurs de la période biblique; puisque le Deutéronome les prescrit: « Tous les sept ans, dit Moïse, dans Tannée de relâche, on la fôtcdes huttes, quand tout Israël viendra voir la face d'Iahveh, votre Elohim, au lieu choisi par celui-ci, alors tu liras cette Loi devant tout le peuple, à ses oreilles. — Tu assembleras, hommes, femmes, enfants et même le colon résidant en tes bourgs, pour qu'ils écoutent la T/iora, l'apprennent, craignent lahveh, votre Elohim, et aient soin d'accomplir toutes les paroles de cette loi ». Ezra aurait institué des lectures analogues, qui se faisaient à Jérusalem, tous les samedis dans l'après-midi et aussi les

(1) Uvitique. XIX. 2.

(2) Jos. Simon. Loc, cit. 2o-2ô.

(3) Jos. Simon. Loc, cit. 25.

cil. XIII. — l'éducation eiiEz les Jt'iFS et les chaldéens 361

lundis et jeudis, jours de marché où les gens de]a campagne affluaient à la ville (1).

Après Ezra, on fit mieux et plus ; les réunions de hasard furent remplacées ou plutôt complétées par de véritables écoles, bien entendu bibliques avant tout. Les Rabbins ne cessaient de recommander le respect des gens instruits: « Que ta maison soit un lieu de rendez-vous pour les sages; ne dédaigne pas la poussière de leurs pieds et recueille avec avidité leur parole ». Ils veulent aussi que l'on fasse de nombreux élèves (2). Mais 'il est bien entendu que ce qu'ils entendent répandre et vulgariser, ce n'est pas la science, comme nous la comprenons, la science profane; puisqu aussi bien elle n'existait pas en Palestine. Pour les rabbins, la « science », c'est la Loi religieuse, mosaïque et les traditions bibliques.

La première école pour les enfants, la première « Maison du Livre » [Belh hassepher) aurait été fondée à Jérusalem par Siméon ben Schatach, chef du Sanhédrin et frère de la reine Salomé Alexaudra, c'est-à-dire par un personnage (3). — Ce fondateur ne faisait d'ailleurs que se conformer à l'opinion et aux conseils des rabbins, qui avaient parfaitement compris la capitale importance de renseignement scolaire au point de vue du maintien et de la propagation de la foi et de la loi mosaïques. Bien des passages du Talmud l'attestent hautement : « Périsse le sanctuaire, mais que les enfants aillent à l'école ». — « L'haleine des enfants, qui fréquentent les écoles, est le plus ferme soutien de la Société ». — « La science est au-dessus des sacrifices. » (i)

Agissant conformément à leurs préceptes, les rabbins ordonnèrent par une loi la création, dans chaque hypar-

(!) Jos. Simon. Loc. cit. 27.

(2) Ibid. 28.

(3) Deuléromme. XXXI. iO-12 (Tr. Ledrain;.

(4) Jos. Simon Loc, cit, 30.

362 l'évolution de l'éducatiox

chie, d'écoles élémentaires, pour les jeunes gens de 16 à 17 ans; mais ces grands élèves fréquentaient très irrégulièrement les écoles et enfin les enfants, surtout ceux dos petites villes, ne recevaient aucune instruction (Ij. Sous Agrippa II (61 ans après J.-Chr.), Jbsué ben Gamala, grand-prètre, fit de la fondation d'écoles enfantines une obligation (2). Sous peine d'excommunication, chaque ville dut entretenir une école primaire, môme deux, si un fleuve non traversé par un pont la coupait en deux parties. La synagogue elle-même peut être convertie en école, si la ville est trop pauvre pour en créer une ;3). On s'ingénia à faciliter la création de ces écoles; ainsi les locataires d'une maison, qui avaient le droit de s'opposer à toute location faite à un nouveau locataire dont la profession les aurait pu incommoder, étaient privés de ce droit, s'il s'agissait d'une école (4).

A côté des écoles officielles, entretenues par la communauté, des écoles libres pouvaient être ouvertes. Les rabbins encourageaient l'émulation; mais il est permis de supposer qu'ils auraient mal supporté la concurrence d'écoles hérétiques. Ce qu'ils désiraient, c'était la fondation d'écoles semblables aux leurs. Quoi qu'il en soit. ils firent un grand effort pour créer dans leur petite nation une communion d'idées et de croyance, une sorte de patrie intellectuelle, qui pût survivre à la destruction de la patrie réelle. Le nombre de ces écoles, toutes orthodoxes, n'était donc jamais trop grand. D'ailleurs, au seul point de vue pédagogique, les Juifs croyaient qu'il était fort utile à l'élève de changer de maître: « Celui qui n'apprend que chez un seul maître, dit le Talmud, ne connaîtra jamais qu'une seule face des clioses » (3).

[i] Jos. Simon. Loc cil. 29.

(2) Ibid. AO.

(3) Ibid. 31.

(4) rbid. 31.

(li) /6/V/. 32.

<:ii. xHi. — l'éducaiion chez les juifs et les chaldéens 363

On exaltait donc la nécessité des écoles; toute ville, qui on était dépourvue, tombait en interdit; c'était un péché <le rhabiter (I). Dans leur zèle pour Tinstruction scolaire, •certaines villes avaient institué, pour parer à la négligence des parents, des magistrats chargés de réunir les Olifants et de les conduire à Técole (2).

C'est que renseignement scolaire ne se distinguait pas de l'enseignement religieux. La Bible renfermait tout le pauvre trésor du savoir juif. Ce trésor, si modeste, toute intelligence médiocre pouvait se l'assimiler; c'était l'âme du peuple et l'école avait pour mission de conserver ce lien mental, qui, seul, faisait d'Israël une nation. Par toute la terre, les Juifs sont demeurés fidèles à cette tradition; et toujours, dans tous les pays, leurs groupes dispersés ont fondé des écoles. Durant notre Moyen âge, des écoles juives naquirent et tleurirent en Italie, en Espagne, en France, etc. Aujourd'hui encore de nombreuses écoles juives existent au Maroc ; aussi presque tous les Juifs espagnols du Maghreb savent lire et écrire ; enfin les écoles de Tétouan, de Tanger reçoivent des professeurs, qui leur sont envoyés d'Europe par l'Alliance israélite (3). En soi, ce zèle est louable et, tout en regrettant que le peuple juif n'ait pas élargi son enseignement scolaire, on ne peut se défendre d'admirer cette persévérance, que, pendant tant de siècles, n'ont pu lasser ni la dispersion, ni l'isolement, ni l'oppression et qui est un bel exemple de ce que peut accomplir la volonté tenace.

Il nous reste à voir maintenant quelle était l'organisation de ces écoles, quelle était exactement la matière de leur enseignement et comment on en traitait les maîtres. — L'école juive, la maison d'études (Betli hammidrash) comprenait trois classes. Dans la première, dans la Mihra^

\i] Jos. Simon. Loc cit. 33.

(2) Ibid. 44.

(3) Oscar Lenz. TimboucAou. I. 4'>6.

361 l'évolL'Tion de l'éducation

dont le nom semble tiré du Grec^ on apprenait à lire. Les élèves de la Mikra étaient fort jeunes; car systématiquement les rabbins faisaient commencer Téducalion do bonne heure: « Ce que Ton apprend dans l'âge tendre, dit un rabbin, lient, comme un écrit tracé sur du vélin neuf » (1). Dans la maison paternelle, on faisait déjà apprendre au petit enfant des versels bibliques, dès qu'il commençait à parler; un verset suivait l'autre et le tout finissait par faire somme. On préparait ainsi l'enfant à Técole, où on l'envoyait ordinairement entre six et sept ans, quoique certains rabbins conseillent Técole dès V'àge de cinq ans; mais ce zèle exagéré a élé blâmé: « Qui envoie son enfant à Técole avant Tâgc de six ans, dit le Talmud, court après lui et ne l'atteint pas ».... « Si l'on amène dans ton école un enfant de moins de six ans, dit un rabbin, il ne faut pas le recevoir; mais, à partir de cet âge, reçois-le et charge-le, comme un bœuf » (2). — En somme les élèves de la Mikra sont âgés de six à dix ans. Ils apprennent la lecture, l'ccrilure, les éléments de THébreu et du Chaldéen, enfin l'interprétation des textes bibliques. L'aspect delà classe juive rappelle fort les écoles élémentaires des Arabes. Elèves et maîtres sont assis par terre ; le maître est au milieu du groupe; les élèves se tiennent autour de lui, « comme une couronne » (3). Au dire de Maïmonide, la classe durait toute la journée (4); mais les enfants^ juifs ou autres, n'ont pas assez de force d'attention pour étudier du matin au soir; il faut entendre qu'ils passaient la journée à l'école et y déjeûnaient, comme le font les petits écoliers arabes.

La seconde classe est la Mischnah ; elle est suivie par

(1) Jos. Simon. Loc.ciL 41.

(2) lbi(L 42.

(3) Ibid. 44.

(4) fbid. 48.

CH. :si!i. — l'éducation chez les juifs et les CHÂLDÉENS 365

des élèves âgés de dix à quinze ans. A ceux là le maître

enseigne la loi orale, c'est-à-dire, selon la tradition, les

lois civiles, commerciales et pénales, que ne renferme

pa.s la Loi écrite, mais que néanmoins, dit la tradilion.

Dieu aurait également communiquées à Moïse, dans sa

conversation avec lui sur le Sinaï. De Moïse, et de

bouche en bouche, cette loi orale se serait transmise aux

anciens, aux prophètes, puis aux hommes de la Grande

2>ynagogue, etc, etc, finalement elle aurait été couchée

par écrit par Rabbi Jéhoudah, surnommé le Saint, dans

le premier quart du Ille siècle de notre ère (!)• Dans la

Mischnahj l'enseignement est surtout mnémonique. La

leçon se répète en chantant, jusqu'à ce que tous les élèves

la sachent par cœur. Les procédés sont donc exactement

ceux que Ton emploie, dans les écoles primaires arabes,

pour enseigner les versets du Koran ; et, comme les petils

Arabes finissent parfois par loger dans leur mémoire le

Koran tout entier, ainsi des petits Juifs, très jeunes

encore, avaient quelquefois étudié mnémoniquement les

six traités de la Mischnah (2).

Dans la troisième classe, la Guémara, les élèves sont des adolescents de 15 à 18 ans. C'est une classe de perfectionnement. Le maître n'est plus assis par terre ; il a une chaise et domine ainsi son auditoire, qui, lui, est toujours assis ou accroupi sur le sol. La classe se passe en argumentations, dont les lois orales font le thème. L'élève demande les raisons, fait des critiques ; le maître répond et réfute. Il est entendu que la discussion doit porter seulement sur les sujets mis à l'étude et aussi que le maître doit préparer sa leçon (3). — Tel est renseignement fondamental de la Guémai-a. On y joignait pourtant quelques notions de médecine, d'histoire naturelle,

(1) ios. Simon. Loc. cit. 48.

(2) Ibid. 48. 49.

(3) Ibid. 49.

de g^»omcHrie et d'astronomie (1) ; mais nous savons qu'en ces matières scientifiques, Israël était fort peu avancé.

Dans ces écoles juives, quelle était la discipline ? Quelle situation était faite aux maîtres ? L'enfant devait témoigner à son maître le plus grand respect. Qu'il se garde de rappeler par son nom. A-t-il besoin de lui adresser la parole, alors il dit « Rabbi », (Mon maître !) ou « Mori » (Mon professeur !). Le rencontre-t-il dans la rue, il lui faut non pas le saluer simplement, mais s'approcher de lui, en disant : « La paix avec toi, mon maître et mon précepteur ». Quand le maître arrive, l'élève doit se lever et ne s'asseoir ensuite que sur l'invitation qui lui en est faite. La place du maître est sacrée; jamais un élève ne doit s'y asseoir (2). Que l'élève ne se permette jamais de marcher à la droite du maître ; que jamais il ne le quitte brusquement ; mais qu'il s'en éloigne lentement et avec respect. L'affection de l'élève pour le maître doit être plus forte que Tamour filial : « Si, dit le Talmud, voire maître et votre père ont besoin de votre assistance, secourez votre maître avant de secourir votre père; car celui-ci ne vous a donné que la vie de ce monde, tandis que celui-là vous a procuré la vie du monde à venir » (3). Ces derniers mots indiquent clairement que, si Ton vénère à ce point le maître, c'est par religion, c'est parce que l'instituteur enseigne la Loi, fait connaître les Livres sacrés, ce qui est, avant tout, le but de renseignement. Pour atteindre ce but, le maître doit s'armer d'une patience inépuisable. Qu'il répète ses explications indéfiniment, « jusqu'à quatre cents fois », s'il le faut. C'est ainsi, du reste, qu'il se perfectionnera lui-même ; car c'est surtout de ses élèves qu'un maitre

(1) Jos. Simon. Loc. cil, 50.

(2) Ibid. 31).

(3) Ibid. 40.

cil, X.I1I. — l'ÉDCCATION CHEZLES JCIFS etles chaldéens 367 peut apprendre (i). Durant la période rabbinique, les ptinitions corporelles ne sont plus jugées aussi oéces- Sciii-es que durant la période biblique. Sans y renoncer, on en use modérément. Jusqu'à l'âge de douze ans, une ^■Ttnde indulgence est de règle Le maître doit s'efTorcer surtout de faire comprendre l'utilité de l'étude (2), Audessus de douze ans, on peut priver l'élève de pain, même le frapper, mais seulement avec une courroie de chaussure, de peur d'altérer sa santé (2). Les docteurs veulent, que l'on châtie d'une main en caressant de l'autre (3),

L'enseignement est en grande partie oral ; car les livres coûtent cher. Los enfants copient eux-mêmes sur un rouleau les plus importants passages du Pentateuque. Quelques-uns, les plus avancés, ont des Bibles compl^te^ que des gens riches ont fait copier à leur intention (i). Certains de ces donateurs utilisent ainsi, en les transformant en parchemin, les peau.^ des animaux, qu'ils tuent à la chasse. Ils y transcrivent les cinq livres de Moïse et les six traités de la Michnah, c'est-à-dire l'essentiel de ce que l'on juge utile d'enseigner, et ensuite ils distribuent ces copies aux enfants, en leur recommandant de les prêter à leurs camarades (5).

En dehors de la classe, l'instituteur occupait dans ia

société juive une haute situation morale, mais morale

seulement, point pécuniaire. En principe l'enseignement

devait être gratuit et il l'était en effet pour l'enseigne-

( ment supérieur. Aussi les plus illustres professeurs

I étaient-ils obligés d'exercer un métier pour gagner leur

' vie. Mais, dans la pratique, il fallut se résigner à servir

(I) Jos. Simon Loc. cit. 'ôl.

(-2) Ibiil. 52.

(3) ïbid. m.

(i) Ibid. W.

(3) fbid. 36.

un traitement aux maîtres de l'enseignement élémentaire, de peur de n'en point trouver ; seulement on les rétribuait, comme surveillants des enfants ou professeurs de matières non obligatoires, de la grammaire, par exemple. Régulièrement la Loi, qui avait été donnée gratuitement, devait s'enseigner de même (1). D'ailleurs les rabbins ne répugnaient pas à prendre un métier; carie travail manuel était, à leurs yeux, très honorable. Ils veulent qu'un père apprenne un métier à ses fils ; a ne pas le faire, mais c'est élever son fils pour la vie de brigand » (2)... Ils affirment même que l'apprentissage d^un métier est agréable au Créateur (3). Seulement, en gens délicats, ils recommandent les métiers faciles et pen salissants. Qu'on évite d'être ânier, chamelier, batelier: les gens de ces professions sont grossiers. Il ne faut pas non plus être épicier ; le Talmud affirme que les épiciers mouillent leur vin et mélangent des vesces aux autres graines analogues (4), pour tromper l'acheteur. — Avoir un métier, suivant un dicton rabbinique, cela permet de supporter une famine de sept années (5) et par conséquent de se livrer à l'enseignement surtout par zèle religieux sans se préoccuper du gain. Aussi les professeurs des matières réputées supérieures ne recevaient point de traitement et les autres se contentaient d'une rétribution modeste. Cela n'empêchait point de leur vouloir des qualités assez rares; car la fonction de maître d'école avait, dans l'opinion des rabbins, quelque chose de sacerdotal. Dieu lui-môme, à en croire un rabbin, consacrait le quart de sa journée à l'enseignement : « La journée se divise en quatre parties ; dans la première, le Saint

(1) Jos. Simon. Loc. cit. 33.

(2) Ibid. 60.

(3) Ibid. 60.

(4) !bid, (o) Ibid.

eu. XIII. — l'éducation chez les juifs et les chaldéens 369

(lahveh), béni soit-il ! étudie la Thorah ; dans la seconde, il juge les hommes ; dans la troisième, il les nourrit ; et, dans la quatrième, il est assis et préside à l'instruction des enfants, qui fréquentent la maison du maître (i) ». Il est certainement singulier de voir TEternel étudier lui-même avec tant d'application le Livre, qu'il a bien voulu donner aux hommes; mais il est très flatteur pour les maîtres d'école de savoir, que Dieu ne les perd pas de vue et préside à leurs travaux. 11 est donc naturel que le maître doive être digne de cçt intérêt ialivéique; aussi ne le choisit-on pas à la légère.

Souvent on préférait, pour l'enseignement, des hommes d'âge mûr: « Celui, dit un rabbin, qui apprend quelque chose d'un maître jeune, ressemble à un homme qui mange des raisins verts et boit du vin sortant du pressoir; mais celui qui a un maître d'un âge mûr ressemble à un homme, qui mange des raisins exquis et boit du vin vieux » (2). Avant tout, l'instituteur doit être marié. Son caractère doit être excellent. Il ne faut pas qu'il soit irascible, car « la colère détruit le savoir », ni orgueilleux ; car « c'est dans les modestes vases d'argile ou de bois que l'eau, le vin et le lait se conservent le mieux. Qu'il ne soit ni adonné à la boisson, ni trop ami de la bonne chère. Qu'il soit doux, patient, affable, dévoué, désintéressé. Qu'il soit capable d'enseigner avec méthode et clarté » (3). On exigeait surtout de l'instituteur une prononciation correcte ; car, dans la lecture des livres saints, un mot mal prononcé pouvait devenir un blasphème ; or, la lecture et la prononciation de l'hébreu d'alors n'étaient point choses faciles. Comme les autres langues sémitiques, l'hébreu s'écrit à peu près sans voyelles et, à l'époque lalmudique, dont nous nous occupons, il n'avait

(1) Talmudde Babylone. (Cité par J. Simon. 38).

(2) Jos. Simon. Loc, cil, 35.

(3) IbicL 3:).

ji

même pas encore les points-voyelles, inventés seulement au Vie siècle de notre ère (1). Aussi préférait-on, chez l'instituteur, une bonne prononciation à un savoir étendu (2). Ce savoir, tel qu'on le désirait alors, n'était pas rare; car la fonction d'enseigner était tenue pour très noble; les docteurs même ne la dédaignaient pas (3). A ces maîtres, le Talmud et les rabbins prodiguent les éloges : « Dans tous les cas, l'homme doit vendre tout ce qu'il possède pour épouser la fille d'un savant. S'il n'en trouve pas, il recherchera la fille d'un grand; s'il ne le peut, il épousera la fille d'un chef de communauté ; s'il ne le peut, il choisira la fille d'un maître d'école » (i). Dans cette classification sociale, le maître vient donc immédiatement après les conditions les plus relevées. Ailleurs on compare les instituteurs aux perles, qui brillent sur les joues de la Sulamite du Cantique des Cantiques ; cette belle personne étant prise elle-même pour la personnification de la nation juive (5). Pour protéger une ville, disent les docteurs, les instituteurs valent mieux que les soldats : « Si lahveh ne garde pas la ville, en vain la garde le veilleur » (6). Cette citation du Psalmiste montre encore bien clairement que, dans l'opinion talmudique, l'instituteur est l'auxiliaire du prêtre et c'est bien là la raison de la haute estime dans laquelle on le tient.

L'étude des livres saints et des chroniques nationales du peuple juif constituait le fond même de l'enseignement estimé et désiré. On se méfiait même beaucoup de la science des Gentils. La langue et les idées grecques furent toujours plus ou moins suspectes ; même la gym« nastique grecque parut une innovation blAmable, comme

({} Munck. Palestine, 439.

(2) Jos. Simon. Loc, cit 47.

(3) Ibid. 37.

(4) Ibid. 41.

(5) Ibid. 38.

(6) Psaumes, cxxvii. I (Trad. Ledrain).

CH. Xin. — l/ÉDUCATlON CHBZ LES JUIFS ET LES CHALDÉENS 371

entachée d'Hellénisme (1). Cependant beaucoup de rabbins recommandent d'apprendre aux enfants la natation (2). Malgré leur opposition, la langue grecque fut quelque peu connue en Palestine, mais surtout dans les grandes familles. On rend justice à sa beauté ; le Talmud rappelle « la plus gracieuse des langues Japétiques » (3). Soigneusement il distingue entre la langue et la philosophie grecques (i); mais comment séparer Tune de l'autre? Les rabbins en général étaient franchement hostiles à sa vulgarisation : « Dieu, disaient-ils, veut que vous vous occupiez de sa Loi, jour et nuit. Voyez donc, si, pour vous consacrer à la lecture d'Aristote et de Platon, vous pouvez trouver un moment où il ne soit ni jour ni nuit ». Ces pieux personnages allèrent jusqu'à lancer l'anathème contre les fidèles, qui feraient apprendre la langue grecque à leurs enfants (3). Mais cette colère même prouve bien, que certains Juifs se laissaient tenter par la langue et la littérature des Hellènes ; elle montre aussi que ces novateurs n'étaient guère nombreux.

Tous les détails, que j'ai donnés jusqu'ici, s'appliquent spécialement à l'éducation masculine. Pour les filles, il n'y avait pas d'écoles ; on leur donnait dans la famille rinstruclion jugée convenable. D'abord et durant l'enfance, leur mère les formait aux occupations domestiques les plus essentielles, leur apprenaient à filer, à tisser, à coudre, à cuisiner; mais les parents devaient enseigner à leurs filles au moins les cinq livres de Moïse. Quelques rabbins veulent môme qu'on leur apprenne toute la Bible (6). Le soir, les jeunes filles s'amusaient à danser pendant que les jeunes garçons se livraient à des exer-

(1) Jos. Simon. Loc, cit, 58.

(2) Ibid. 59.

m Ibid.^T},

(4) Ibid. 56.

372 l'évolctioîc de l'éducation

cîces de gymnastique juive, eu soulevant à bras tendo de lourdes pierres disposées en cercle sur la place publique (!) ; car ce que proscrivaient les rabbins, c'était la gymnastique hellénique, non la gymnastique en ellemême. Tout cet ensemble de renseignements nous donne de réducation israélite une idée suffisante pour nos études ; mais nous devons encore, pour terminer notre enquête sur les Sémites, nous transporter dans les anciens Etats de la Mésopotamie.

Page 1