Les 7*aces Aryennes
La grande théorie relative au rôle des races aryennes dans le peuplement de l'ancien continent asiatico-européen est aujourd'hui si connue quUl suffit de la rappeler en peu de mot. La linguistique avait mis cette théorie en honneur; l'ethnographie et l'anthropologie l'ont, en grande partie, confirmée. Dans l'état actuel de nos connaissances, on peut considérer comme acquis, qu'à une époque préhistorique,
304 l'évolution dé l'iss(uavage
dont la date même approximative ne saurait être fixée, des groupes, des flots d'émigrants de race blanche venant de l'Asie centrale, se sont répandus en Europe. Ces immigrants étaient Aryens, c'est-à-dire parlaient des idiomes à flexion, ayant eu une commune origine. Les Celtes, les Latins et les Hellènes, les Germains, les Slaves auraient formé les gros bataillons de ces envahisseurs. Les Aryas restés en Asie, les Afghans, les Hindous, les Arméniens, auxquels il faut joindre les Mèdes et les Iraniens ou Persans, malgré certaines dissemblances linguistiques, seraient issu^ de la même souche humaine.
A l'époque où se produisirent ces grands mouvements de peupleSjl'Europeétaitpeu habitéeet seulement par des populations primitives, mal armées et sauvages, surtout dans zone septentrionale. Au midi et à l'ouest, les premiers occupants européens étaientplus nombreux. Ceux du nord étaient de race finnoise et, en certains endroits, de race mongolique; ceux du midi et de Touest appartenaient à la grande race berbère, que nous avons précédemment examinée.
Il nous reste, et ce sera l'objet de la dernière partie de ce livre,à étudier l'esclavage chez toutes ces races Aryennes ou indo-européennes, celles d'Asie et celles d'Europe, et il y faudra consacrer toute une série de chapitres; à elles seules, la Grèce et Rome en exigeront plusieurs. Dans celui-ci, je traiterai seulement de l'esclavage dans l'Inde et la Perse ; mais, suivant mon habitude, j'interrogerai d'abord les populations congénères, restées, aujourd'hui encore, à Télat plus ou moins sauvage ; savoir les Kaffirs, les Afghans et même ces populations très métissées, renfermant des éléments mongoliques, tamils ou aryens et constituant ce qu'on appelle les aborigènes de l'Inde. C'est même par ces derniers, que je vais commencer mon investigation.
l'esclavage dans l'inde et la perse 305
IL L'esclavage chez les aborigènes de VInde et de V Afghanistan,
Malheureusement nous ne possédons sur ce point de la vie sociale chez les aborigènes de l'Inde que des notions très fragmentaires et insuffisantes. On nous dit, par exemple, que les Abors, encore organisés en clans républicains et même communautaires, ont pourtant des esclaves, ce qui esl à peine admissible ; dans tous les cas, ces esclaves ne le sont guère, puisque les plus jeunes d'entre eux vivent avec les jeunes gens libres dans de longues maisons communes iniorang) (1). Peut-être y ont-ils à remplir un rôle servile ; mais on ne nous le dit point.
D'autres, les Bodos, les Dhimals, les Lepchas vivraient encore entre eux, sur un pied de parfaite égalité, sans distinction aucune de classes (2). Ont-ils des esclaves, qui pourraient être des vaincus capturés ? Nous l'ignorons ; mais d'autres aborigènes, les Koukis, possèdent sûrement des esclaves de ce genre ; puisque, selon leur croyance, le double de Tennemi vaincu devient dans l'au-delà l'esclave de son vainqueur (3).
Les Garos sont de déterminés esclavagistes, puisque leurs esclaves composent les deux cinquièmes de leur population. Ces esclaves des Garos doivent constituer une classe de longue date asservie, car on les emploie même à la guerre; ils sont d'ailleurs biens traités et bien nourris. Chez les Garos, l'importance d'un homme se mesure au nombre d'esclaves qu'il possède et les chefs se font accompagner à la guerre par une garde du corps d'une soixantaine d'esclaves dévoués à leurs personnes (4).
(\) Dalton. Ethnology of Bcngal, 23.
(2) H. Spencer. Sociologie, III, 392.
(3) Ibid.,i. 1,67.
(4) Dalton, loc. cit., 58.
Chez les Gonds et Kandhs, Tesclavage semble surtout conservé et consacré par la religion ; c'est chez eux que Ton achète des esclaves, que même on en doit acheter, pour en faire des mériahs^ des victimes sacrifiées et dépecées en l'honneur de la déesse Tari, la Gérés de ces aborigènes. Ayant décrit antérieurement (1) ces féroces coutumes, je n'y insiste pas (2).
Pour en finir avec les aborigènes de l'Inde, je mentionnerai encore les Ho ou Lakka Kols, qui, eux, en sont déjà arrivés à la forme adoucie de l'esclavage, au servage; ils ont des seigneurs féodaux, propriétaires du sol et le faisant cultiver par des serfs héréditaires, qui leur paient une redevance (3). De tous ces faits épars on peut conclure que nous connaissons très insuffisamment les conditions de Tesclavage chez le» aborigènes de l'Inde, mais que ces conditions, tout en étant variées, ne s'écartent pas des types connus.
Sur les Kâfirs de TAfghaniGtan, nous ne. sommes guère mieux renseignés, mais ces K^rs nous intéressent tout particulièrement à cause des curieuses analogies qui existent entre leurs mœurs, leurs croyances et celles des Aryas védiques. Or, les Kâfirs sont nettement esclavagistes. Leurs propriétés consistent surtout en bétail et en esclaves. Un Kàfir riche possédait environ huit cents chèvres, près de trois cents bœufs et huit familles d'esclaves (4). C'est aux dépens des Afghans et par la guerre, que les Kâfirs (Siàpouchs) recrutent leur classe servile ; tout ce qui n'est pas scalpé ou massacré sur l'heure est emmené en esclavage ; mais un certain nombre de ces captifs sont ensuite sacrifiés aux dieux (5), Abstraction faite du territoire occupé par les
(1) Evolution religieuse.
(2) V. Dalton, loc. cil,, 280-281-287.
(3) Dalton, loc. cil. y 477.
(4 Dubeux, A. Afghanistan^ \ffî .
(5) G. Capus, Bulletin de la Société d'anthropoloffie, (Réponses questionnaire sociologique), p. 258 (1890).
l'esclavage da!ss l'inde et la perse 307
KâQrs et où ils ont jusqu'à ce jour réussi à se maintenir indépendants, le sol de l'Afghanistan est cultivé par toute une population asservie, mais à des degrés divers. Il existe d'abord des esclaves vivant sur les terres seigneuriales et travaillant sans toucher aucun salaire ; puis des serfs attachés à la glèbe ; des métayers ou fermiers ; enfin des ouvriers libres mais sans propriété et travaillant pour un salaire. D'ordinaire ces derniers, engagés pour une saison de neuf mois, sont nourris, souvent habillés et finalement ils reçoivent pour salaire de l'argent et une certaine quantité de grain (1).
Toutes ces populations sauvages ou barbares de l'Inde et de l'Afghanistan ne nous fournissent aucun fait particulièrement intéressant. Leur examen confirme cependant ce que nous savons déjà sur l'évolution générale de l'esclavage. L'institution est d'existence douteuse chez les groupes, qui n'ont pas encore dépassé la période primaire du clan républicain et communautaire, et cela est conforme à la logique et à Tobservation. Au contraire les tribus monarchiques et guerrières possèdent des esclaves en grand nombre ; enfin chez les populations, qui en sont arrivées à une organisation féodale, le serf à redevance remplace l'esclave à tout faire. Enfin les Kâfirs-Siapouchs, sociologiquement analogues aux Aryas védiques, sont esclavagistes et recrutent leurs esclaves par la guerre. Nous pouvons donc en inférer qu'il a dû en être de même chez les Aryas védiques avant leur invasion conquérante dans Tlnde, et Tinduction a son prix; car nous sommes très insuffisamment renseignés sur ces ancêtres des Indous actuels.
m. V esclavage chez les Aryas védiques.
La poésie du Véda est si liturgique et si peu sociologique, [i) Dubeux, A. Afghanistan,^.
que, pour savoir si la population au milieu de laquelle elle a été composée était ou non esclavagiste, nous en sommes réduits à glaner, cà et là, des mots, des locutions, plus ou moins révélatrices. L'esclavage existait-il chez les Anas védiques? A priori, on le peut admettre. Les Aryas védiques vivaient, à ce qu'il semble, sous le sceptre de petits rois féodaux : or, ce régime, surtout à son origine, comporte à la fois des serfs et des esclaves. Certains versets, et ceci est plus probant, parlent d'hommes octroyés en dons : « 0 Soma, apporte-nous une riche abondance en or, en chevaux, en vaches, en hommes » (1 j. Ailleurs Tauleur d'uQ hymne dit, qu'il a reçu en dons « deux cavales légères, cent vaches, des vivres préparés et des serviteurs couverts d or, beaux, robustes, fidèles » (2). Les gens, qu'on donne avec du bétail, ne peuvent guère être que des prisonniers de guerre, des esclaves, et cela est d'autant plus vraisemblable qu'il n'existait pas, chez les Aryas védiques, de caste asservie. LesSoudrasbrahmaniquesnepréexistaientpasàla conquête de rinde ; ils représentent la plèbe des vaincus subjugués après la victoire (3). En conséquence, le travail manuel devait être exécuté chez les Aryas védiques soit par des esclaves, soit par des serfs. Nous venons de A'^oir du re<le que l'existence de l'esclavage est à peu près démontrée par les textes védiques.
Il en est de même de celle des serfs ; puisque les hymnes nous parlent de largesses faites par les seigneurs aux vassaux qui paient exactement leurs redevances (4). Existait-il des artisans libres? La chose est très probable, étant donné l'état social. Dans tous les pays d'esclavage et de servage, les affranchis et les serfs émancipés deviennent tout natu-
[i) Rtg-Yéda, sect. 7, Hymne XX, V, 18.
(2) M. Fontanes, Inde védique j 23L
(3) E. Burnouf. Le Yéda, 229.
(4) E. Burnouf, Le Vèda, 242.
l'esclavage dans l'iinde et la perse 309
rellement des artisans salariés. Or, l'ouvrage ne pouvait leur manquer chez les Aryas védiques, où l'industrie était assez développée, où l'on fabriquait des colliers et des bracelets d'or, des aigrettes, des armes, des chars montés sur des roues à jantes ; où l'on tissait des toiles, des tapis ; où même on construisait des navires (1).
Un verset d'ailleurs parle de la spécialisation des métiei-s : «Je suis ouvrier; mon père est médecin; ma mère est meunière ; nos fonctions sont diverses et nous désirons le grain, comme les vaches désirent l'orge » (2). Ce texte semble indiquer bien clairement des métiers salariés ; il parle aussi d'un genre de travail imposé aux femmes dans toutes les sociétés barbares et agricoles, du travail de broyer le grain, sans doute entre deux pierres ou à l'aide d'un petit moulin portatif. Mais ce n'était pas la seule fonction réservée aux femmes ; elles devaient encore filer de la laine et du lin. La laine servait à faire des tapis ; le lin lorduet triplé fournissait des cordages (3). Si fragmentaires, si incomplètes que soient ces notions, force nous est de nous en contenter et de poursuivre notre enquête en y soumettant l'Inde brahmanique.
rv. L'esclavage dans l'Inde brahmanique.
Si l'esclavage était déjà, comme il semble, institué chez les Aryas védiques; à plus forte raison, a-t-il dû l'être dans rinde brahmanique, dans l'Inde conquise, et pourtant les Grecs ne l'y ont pas vu, sans doute parce qu'il était surtout domestique, peu apparent, comme il l'est, aujourd'hui encore, en Indo-Chine et en Chine. Mégasthène prétend même qu'aucun Indien ne possède d'esclaves ; Onésicrite
(1) E. Burnouf, Le Yéda, 40.
(2) G. deRialle, Etudes védiques, p. 12.
(3) M. Fontanes, Inde védique, 88.
310 l'évolution de l'esclwage
en vit dans une seule des provinces de Tlnde, que, pour ce motif, il considère comme très supérieure aux autres. D'après Strabon, la loi de Tlnde défend l'esclavage (1). Dans Diodore, nous trouvons la même affirmation : « Parmi les lois singulières, dit ce dernier, qui existent chez les Indiens, il y en a une bien étonnante, enseignée par les anciens philosophes du pays. Suivant cette loi, il n'y a point d'esclaves ; tous les hommes sont libres et doivent respecter Tégalité » (2). Mais ces écrivains se contredisent euxmêmes. Ainsi Strabon nous parle de la servilité, avec laquelle les Indiens adorent non seulement les rois, mais aussi les grands (3) ; enfin il ajoute que le roi est servi par des femmes achetées par lui à leurs parents (4). Dans un autre passage, le même écrivain mentionne une classe d'artisans, de petits marchands, de tous ceux qui vivent de leur travail. Des membres de cette classe, dit-il, les uns paient une contribution (il faudrait plutôt lire une redevance) ; les autres sont corvéables, par exemple, les armuriers et charpentiers de la flotte, qui sont entretenus par le roi et travaillent exclusivement pour lui (5). Cette classe de corvéables, dont parle Strabon, se confond manifestement avec la classe des Soudras brahmaniques, classe asservie, à laquelle, dit Manou, le Souverain maître n'a assigné qu'un seul office, celui de servir les classes supérieures i6). C'est Texistence de cette classe servile qui a rendu peu nécessaires les esclaves dans l'Inde et en a restreint le nombre.
Pourtant le Code de Manou mentionne l'existence de Tesclavage, en disant que le maître doit répondre de tout
(1) Slrabon, liv. XV, chap. I, §54.
it) Diodore, h'v. II, § 39.
(3) Slrabon, liv. XV, chap. VI, § 67.
(4) Strabon, XV, chap. 1, 1 55.
(5) Strabon, liv. XV, chap. VI, § 46.
(6) Code de ManoUy liv. I, v. 91.
l'esclavage dans l'inde et u perse 311
emprunt fait, même en son absence, par un de ses esclaves (1). Ailleurs le même Code reconnaît expressément sept espèces d'esclaves : « le captif fait sous un drapeau ou dans une bataille, le domestique qui se met au service d'une personne pour qu'on Tentretienne, le serf né d'une femme esclave dans la demeure du maître, celui qui a été acheté ou donné, celui qui a passé du père au fils, celui qui est esclave par punition, ne pouvant pas acquitter une amende » (2). Or, cette énuméralion comprend à peu près toutes les origines de l'esclavage, celles mêmes que nous avons rencontrées un peu partout.
Le Code de Manon passe légèrement sur la classe des esclaves proprement dits ; cette classe n'ayant ni nombre, ni importance, puisque tout le travail social et servile doit être exécuté par la très nombreuse caste des Soudras, ces esclaves-nés des brahmanes, qu'on ne peut même pas affranchir ; car la servitude leur est essentielle (3) ; ces misérables, dont les brahmanes besogneux peuvent à volonté et « en toute sûreté de conscience » s'approprier les biens (4) et que le roi doit obliger, qu'ils aient été ou non achetés, à servir les brahmanes, office pour lequel les a créés « l'Être existant par lui-même (5) ; >> ces souffre-douleurs, dont le nom même doit exprimer l'abjection (6) et à qui il est criminel d'enseigner la Loi ; car ils ne sont sortis que du pied de Brahma (7). Je n'insisterai pas davantage sur ce point, ayant eu, dans presque tous mes précédents ouvrages, occasion de décrire minutieusement la condition humiliée, que le Code de Manou assigne aux Soudras. Mais
(1) Code de Manou, VIII, 167.
12) Ibid,, VUI, 415.
(3) Ibid., VIII, 414.
(4) /6id., Vill, 417.
(5) Ibid,, 413.
(6) /ôid.Jiv. 11,31.
(7) Ibid,, liv. I, 31.
312 l'évolution de l'escuvage
nous savons aujourd'hui que les quatre grandes castes des Brahmanes, des Kchatriyas, des Vaiçyas et des Soudras ne correspondent plus que très imparfaitement à la répartition des personnes et du travail dans Tlnde. Au dire de Sumner Maine, les castes de Manou ne constitueraient guère qu'une prétention brahmanique. Mais si la structure générale de la société hindoue n'est plus la même qu'au temps de Manou, le principe n'en a pas varié ; l'esprit de caste y est toujours très vivant ; seulement ces castes se sont morcelées en sous-castes et en corporations nombreuses.
A la fin du siècle dernier, l'abbé Dubois affirmait encore, que^^la plupart des professions mécaniques et presque tous les travaux manuels étaient dévolus aux Soudras; mais que ceux-ci étaient subdivisés en un grand nombre de corporations ; car un Indien ne devait pas exercer simultanément deux professions (1). Le même observateur nous dit qu'en dépit du régime des castes les serviteurs Hindous ne sont pas traités avec mépris ; que le valet mange avec le maître, et que la superbe des maîtres d origine européenne les rend odieux à leurs domestiques (2). — Au dire de l'abbé Dubois, les Soudras se seraient à leur tour hiérarchisés et, seule, la sous-caste dite des partahs serait maintenue dans une condition abjecte, qui, d'après sa description, rappelle très fort celle que le Code de Manou attribue à tous les Soudras.
Les pariahs seraient les véritables esclaves de l'Inde. Partout ils sont asservis aux autres castes et durement traités. Défense leur est faite de traverser la rue où logent les brahmanes ; s'ils avaient cette audace, les brahmanes ne les frapperaient pas eux-mêmes, parcequ'ilsne sauraient le faire sans se souiller ; mais ils auraient le droit de les faire assom-
(\) Abbé Dubois, Mœurs et institutions des peuples de l'Inde, 3. (2) Ibid,, 57.
l'escuvage dans l'inde et la perse 313
mer par des êtres moins purs. Unpariah, qui oserait entrer dans la maison d'un brahmane pourrait être mis à mort sur le champ et on en a vu des exemples dans les principautés indigènes (1). Quiconque a été touché par un parîah est souillé par ce contact et ne peut plus communiquer avec qui que ce soit avant d'avoir été purifié par un bain ou une cérémonie, qui varie avec la dignité de la caste (2). Pourtant l'horreur du pariah va en s'affaiblissant à mesure que l'on remonte vers le nord de la péninsule. Dans le Meissour septentrional, les autres sous-castes des Soudras se laissent approcher par les pariahs et leur permettent d'entrer dans Tétabledes vaches ; même, dans quelques cantons, on supporte qu'ils avancent la tête et posent un pied, un seul, dans l'appartement du maître (3).
Dans tous les pays de l'Inde, les pariahs sont entièrement asservis aux autres castes et toujours durement traités. Défense leur est faite sauf dans quelques districts, de cultiver la terre pour leur propre compte. Suivant les régions, ils sont ou des salariés ou des serfs. Dans l'Inde septenlrionale, ils se louent aux autres tribus et exécutent, pour un modique salaire, les travaux les plus pénibles. Leurs maîtres les peuvent battre à volonté (4). Les rares pariahs^ qui sont autorisés à cultiver la terre pour eux-mêmes, seraient, de tous, les plus misérables, à cause de leur indolence et de leur incurie (5) . Sur la côte du Malabar, les pariahs sont des serfs attachés à la glèbe et de père en fils. Le détenteur du sol les peut vendre avec la terre et en disposer, comme il lui plaît (6). Dans cette région du Malabar, qui. moins que Tlnde septentrionale, a été foulée par les inva-
(1; Dubois, loc. cit. y 53.
i%) Ibid., 53.
(3) Ibid,, 54.
(6i /6id.,60.
314 l'évolution de l'escuvage
sions, les vieilles coutumes se sont mieux conservées qu'ailleurs et il est probable que la condition actuelle des paynahs nous y représente celle des Soudras de la péninsule entière, telle qu'elle était après la conquête aryenne.
Mais il existe aussi des pariahs complètement esclaves : ce sont ceux qui se sont vendus eux-mêmes, eux, leurs femmes et leurs enfants aux Soudras cultivateurs. Toujours ces pariahs sont astreints aux travaux les plus pénibles; toujours ils sont traités avec une extrême dureté. Certains sont des espèces d'esclaves publics ; valets des villages, ils sont chargés d'y enlever les immondices fl). — A en croire Tabbé Dubois, les esclaves pariahs, qu'il distingue assez mal des serfs, pourraient être vendus par leurs maîtres. Les propriétaires ne s'y décideraient d'ailleurs que dans les cas d'extrême nécessité et, dans ce cas, il leur est interdit d'exporter leurs pariahs ^ de les vendre loin du pays et à de? étrangers. Ces ventes de pariahs se font, soit pour payer une dette, soit pour se débarrasser de bras en excédent (2). Certains grands propriétaires ont à leur service plus de cent de ces esclaves pariahs et ils les traitent d'ordinaire assez doucement, proportionnent le travail à leur âge et à leurs forces, les nourrissent de la même qualité de riz qu'ils consomment, enfin les marient et les habillent (3). De leur côté, ces esclaves se considèrent comme faisant partie de la famille du maître et n'ont pas la moindre velléité dlndépendance ; leur condition est en effet bien préférable à celle des pariahs libres (4) .
D'ailleurs l'instinct de la servitude est, on peut dire, incarné dans Tesprit des pariahs ; ils en soot arrivés à considérer leur sort comme absolument naturel ; on ne les
(1) Dubois, loc. cit. y 57.
(2j Ibid.,Q2.
(3; Ibid.
(i) Fbid., 63.
l'esclavage dans l'inde et la perse 315
entend jamais ni se plaindre, ni même murmurer ; leur domestication est complète (i). En même temps, leur caractère s'est abaissé au niveau de leur condition ; ils auraient perdu tout sens moral ; aucim vice ne leur semble plus blâmable ; aucune saleté ne leur répugne (2) « Us disputent aux chiens, aux chacals et aux corbeaux la chair à demi putréfiée des animaux morts ; ils en font même sécher des lambeaux, qu'ils conservent suspendus dans leurs cabanes » (3).
Dans rinde, le régime de la propriété était variable ; pourtant en général on n avait pas l'idée de la terre, valeur d'échange et passant de main en main, comme un objet mobilier. La communauté, le village ou le prince conservait toujours le domaine émiuent. Au Malabar et en général dans les pays tamils, où les Aryens avaient trouvé une race fort différente de la leur, c'était ordinairement le rajah qui était le grand propriétaire ; des feudataires levaient, pour lui, l'impôt et lui payaient des redevances, en animaux, en esclaves, en étoffes, etc. ; en retour, ces feudataires pressuraient lourdement la population agricole ; aussi beaucoup de terrains restaient-ils sans culture (4). C'est à cette persistance de l'organisation politique, résultant de la conquête, que nous devons d'avoir pu connaître par l'exemple des pariahs du Malabar , la condition qui a dû être imposée aux indigènes de Tlnde après la victorieuse invasion des populations aryennes. Si les Grecs avaient pu pénétrer dans cette région du Malabar, ils n'auraient pas afBrmé si hardiment que l'Inde ne connaissait pas l'esclavage.
(1) Dubois, loc, cit., 52.
(2) Ibid.ybS.
{3)76td.,59.
(4) Amiral Verhœven. {Voy. Compagnie des. Indes orisnlalesy t. VIII, 32).
La vérité est que, dans l'Inde ancienne, les brahmanes, seuls, ne pouvaient être réduits en servitude ; mais les Vaicyas, même les Kchatriyas dans le besoin, devenaient parfaitement esclaves (1).
Au reste, en dehors du Code de Manou, la législation hindoue contient des titres entiers relatifs à Tesclavage. Le légiste Narada reconnaît quatorze espèces d'esclaves de maison : et ces espèces comprennent à peu près tous les genres, toutesles causes d'esclavage. On y trouve : 1°, l'esclave par droit de naissance, celui qui est né d'une esclave de la maison; 2**, l'esclave acheté à prix d argent; 3°, l'esclave faisant partie d'une donation, qu'on a acceptée ; 4^, l'esclave, dont on a hérité lors du partage d'une succession ; ^)^y l'esclave qui a été recueilli dans un moment de détresse ; 6®, l'esclave donné en garantie au prêteur sur gage ; 7^, l'esclave qui s*est donné lui-même en paiement d'une dette ; 8% le captif de guerre, celui qu'on a vaincu ei pris dans un combat; 9^, l'esclave qui a perdu sa liberté au jeu ; 10», l'esclave volontaire, celui qui est venu en disant: « Je me fais votre esclave » ; H**, l^homme tombé en servitude pour avoir enfreint sa renonciation au monde ; 12^ l'esclave temporaire, ayant volontairement aliéné sa liberté pour un certain laps de temps ; 13o, celui qui travaille pour un temps proportionné à la valeur du riz, qu'il a consommé; 14°, celui qui s'est vendu lui-même pour de l'argent (2). Mais n'est pas esclave la personne, que des voleurs on^ capturée, puis vendue et engagée (3).
Tout en déclarant que Tesclave peut être chargé d'une fonction quelconque, les légistes hindous énumèrent cependant les principales occupations servi les, qui sont : de balayer la cour de la maison, la rus et autres lieux mal-
(1) Sicé, Législation hindoue, 137.
(2) Ibid., 13IM37.
(3) 76id.,138.
l'escuvage dans l'inde et ia perse 317
propres; de gratter les parties secrètes du corps; d'enlever les crachats, les excréments (1).
Les codes hindous contiennent aussi quelques articles lutélaires. Ils condamnent à une amende le prêteur, qui maltraiterait des servantes remises entre ses mains seulement à titre de gage, de garantie pour une dette contractée (2) ; il veut que toute femme esclave, devenue grosse du fait de son maître, soit déclarée libre ainsi que son enfant (3).
Tous les esclaves, quelle que soit Torigine de leur servitude, peuvent être affranchis par le maître ; excepté l'esclave religieux, celui qui est tombé en servitude pour avoir enfreint son vœu de renonciation au monde. Celui-là ne peut être esclave que du souverain et, au cas où sa qualité de brahmane le préserverait de l'esclavage, le roi devra lui faire appliquer sur le front une marque spéciale, figurant la palle d'un chien, après quoi il l'expulsera du pays (4).
L'esclave, qui a sauvé son maître d'un grand péril, par exemple, des griffes d'un tigre, peut être affranchi et même reco.voir dans la succession une part d'enfant.
Les conditions de l'affranchissement ordinaire varient naturellement avec la cause de l'esclavage ; l'esclave à temps recouvre sa liberté à Texpiralion du délai convenu ; l'esclave pour dettes en s'acquittant soit de l'argent, soit du riz emprunté ; l'homme, devenu esclave parce qu'il a été recueilli dans un moment de détresse, redevient libre, simplement en payant la valeur de la nourriture consomûiée par lui. Une cérémonie symbolique consacre l'affranchissement par le maître. Ce dernier doit prendre un vase
(1) Sicé, loc. cit., 137.
(2) Ibid., 87.
(3) Ibid., 139.
m/6id.,i38.
plein d'eau, que l'esclave porte sur ses épaules, elle briser; puis, le visage tourné vers Test et après avoir répandu sur la tète de son esclave du riz coloré avec du safran, de Feau et des fleurs, il le laisse partir; mais répète auparavant à trois reprises qu'il n'est plus son esclave (i). Outre les esclaves, il existe aussi dans l'Inde des demi-esclaves, plutôt des serviteurs que des esclaves ; par exemple, celui qui sert volontairement, s'en remettant pour le salaire à la générosité du maître ; celui qui sert en recevant pour gages le produit d'une petite culture ou celui d'une vache ; celui qui sert un maître parce qu'il a épousé une esclave appartenant à sa maison , tous ces esclaves incomplets peuvent reprendre leur liberté simplement en renonçant au salaire, à la vache ou à la femme (2).
A côté des esclaves et des demi-esclaves, il y a encore la classe des salariés . Les légistes hindous se sont beaucoup préoccupés de déterminer les droits et les devoirs de l'ouvrier salarié. Si le salaire n'a pas été fixé à l'avance, que Ton paie à l'ouvrier le dixième du profit ; qu'on donne au laboureur, déjà nourri et habillé par son maître, la cinquième partie du produit de la culture ; que le salaire augmente dans le cas oh le salarié aura contribué à un accroissement des bénéfices (3). Si, par suite des injures, des vexations du maître, l'ouvrier est contraint de laisser son ouvrage inachevé, le souverain devra lui faire payer le salaire qu'il aura gagné (4). L'ouvrier engagé pour une durée déterminée et congédié prématurément a droit, lui, à la totalité du salaire et de plus le maître est passible d'une amende pour avoir manqué à ses engagements (S) . Est encore pas-
Ci) Sicé,Zoc. ci^, 139.
(2) Ibid., 135. 138.
(3) Ibid., 140.
(4) Ibid., 142.
(5) Ibid.,iU.
l'esclavage dans l'inde et la perse 319
sible d'une amende le maître qui ne recueille ni ne soigne, pendant trois jours au moins, Touvrier affaibli ou malade(l). Par compensation, le salarié, qui cause à un commerçant, son maître, une diminution de gain, subit de son côté une diminution de ses gages (2) ; l'ouvrier perd aussi son salaire, s'il ne conserve pas soigneusement les instruments de travail à lui fournis par le maître (3;. Le salaire complet n'est dû que si le travail est achevé, etc., etc. (4).
En résumé, la jurisprudence indienne à propos des esclaves, des serfs, des salariés, des serviteurs, indique une société très éloignée de la barbarie primitive, une société où le manouvrier, quel qu'il soit et si infime que puisse être sa caste ou sous-caste, est pourtant considéré comme un être humain, que la loi essaie de protéger. C'est sans doute à l'existence du salariat à côté de Tesclavage et du servage, qu'il faut attribuer cet adoucissement relatif de la situation faite à l'esclave. La religion ou plutôt l'évolution religieuse a pu, de son côté, y contribuer pour une part. C'est seulement sans le vouloir et au point de vue religieux, à celui de la transmigration posf iiiorteiUy que le Brahmanisme a propagé une doctrine, qui logiquement aboutit à l'égalité essentielle des hommes; puisque, d'après le dogme, chacun peut gravir ou descendre l'échelle des êtres. En théorie toujours, le Bouddhisme a été plus radical encore ; puisqu'au point de vue religieux, il a brisé la chaîne des castes, tout en refusant d'ailleurs l'entrée des ordres monastiques aux esclaves, même aux débiteurs et aux soldats (5). Mais une fois implantées dans les cerveaux, ces idées d'égalité religieuse ont dû néanmoins avoir un certain contrecoup dans la vie réelle.
(!) Sicé, loc.cit., 143.
(2) Ibid., 140.
(3) Ibid.,Ui,
(4) Ibid., 142.
(5) T. W. Rhys Davids. ^wdrf/itsm., 152.