V. L'esclavage en Perse
Sur Tesclavage dans la Perse ancienne nous sommes bien moins renseignés qu'en ce qui concerne l'Inde. Pourtanl il est probable qu'au moins dans la Perse monarchique, et nous n'en connaissons pas d'autre, l'organisation du travail et celle de l'esclavage devaient se rapprocher beaucoup des institutions similaires existant dans Tlnde.
Le cas extrême que Ton faisait de l'agriculture dans la Perse ancienne, où elle était glorifiée par la religion même, ne permet guère de supposer que le travail des champs fui servile. Les esclaves, et il en existait sans doute, devaient être tout au plus des auxiliaires ; mais il est probable, que, comme dans la Perse moderne, ils étaient peu nombreux : l'esclavage devait être surtout domestique et limité au service dans les maisons des grands.
Les castes ou classes primitives des Mazdèens ne mentionnent pas d'esclaves. 11 aurait existé seulement trois classes libres instituées parZoroastre lui-môme: les prêtres, lesguerriers, les agriculteurs. Zoroastre,en personne, aurait était été le premier prêtre, le premier homme d'armes, le premier agriculteur (i). Plus tard, au temps du légendaire roi Djemchid, on adjoignit aux trois classes primaires celle des artisans (2) et cet ordre de succession est, nous le savons, assez conforme à l'évolution sociologique.
Quand la grande monarchie, la monarchie dite orientale, s'établit en Perse et en Médie, le nombre des esclaves devint considérable ; c'est en tous lieux l'ordinaire effet de la conquête barbare. Chez les Mèdes, les palais des rois, les maisons des grands étaient remplis d'eunuques et d'esclaves (3); il existait aussi des esclaves agricoles et leur con-
(1) Abel Hovelecque. VAvesta, 494.
(2) Dubeux, Perse, 221.
(3) Nic-Daniasc. Frag. 10.
l'esclvvage dans l'iode et la peuse 32t
dilioa était héréditaire (1). Plus tard, chez les Parthes, la multitude des esclaves devint énorme et chaque famille avait les siens. Dans Tarmée, qui combattait Antoine, sur 50,000 cavaliers, on ne comptait que 400 hommes libres, sans doute les officiers (2).
La Perse conquérante, monarchique et triomphante regorgea d'esclaves ; il y eut des esclaves pasteurs dans les steppes et les montagnes; des esclaves agricoles dans les champs; des esclaves de l'industrie et du commerce ; des esclaves royaux ; des esclaves sacerdotaux ; des esclaves prostituées dans les temples, etc. (3). Les Rois des rois avaient toute une très nombreuse maison servile . A Damas, Parménion trouva dans la suite de Darius 329 musiciennes, 46 hommes tresseursde couronnes, 277 cuisiniers, 29 aides, 13 pâtissiers, 17 hommes chargés de préparer les boissons, 70 pour filtrer le vin et 40 parfumeurs (4). Les femmes d'Artabate et de Mentor avaient à leur service des femmes dites cliinacides parce qu'elles servaient à leurs maîtresses de marchepieds (xXTfjia!^) pour monter dans les chars (5j.
Darius et Xefrxès, pour qui tout le monde était esclave, traitaient les peuples vaincus, comme un bétail absolument à leur discrétion. Afin de résister plus longtemps à Darius, les Babyloniens assiégés avaient étranglé leurs femmes dans le but déménager leurs vivres. Une fois vainqueur, le monarque perse, après avoir fait empaler trois mille hommes pour l'exemple, ordonna simplement aux nations voisines de fourniraux Babyloniens des contingents de femmes destinées à remplacer les défuntes ; le total de ces femmes ainsi im-
(!) Hérodote, 1, 110-114-117.
(2) Justin, XLI, 2.
(3) Slrabon, XI, XII,Xni, XVL Hérodote, I, 199 Lucien. Z;a déesse de Syrie, 6. — Athénée, XIL Elien, Hist. var. IV.
(4) Cetésias, ap. Athénée XIIL
(5) Ibid,, \L
LCTOURNEAU 21
322 L'ÉvoLLTiors DE l'escuvacîe
tées par ordre à Babjione monta à 50.000 (1). Du reste les rois de Perse avaient coutume de mener leurs propres sujets, comme un bétail. Ainsi Xerxès, après avoir passé THellespont, fit défiler devant lui son armée qui marchait sous les coups de fouet (2). C'était aussi à coups de fouet qu aux Thermopyles les chefs des corps poussaient leurs hommes contre les Spartiates (3). Quand Thémistocle chercha près de lui un refuge, le même monarque lui fit don, à litre gracieux, d'un grand nombre d'esclaves (4).
Alexandre, vainqueur des Perses ettrop facilement séduit par le mauvais exemple, adopta avec empressement le genre de vie habituel aux Rois des rois. 11 s'entoura de concubines toutes remarquablement belles et, dit Diodore, en nombre égal aux jours de Tannée. Chaque soir, ce troupeau de femmes se rassemblait autour du lit royal et le conquérant choisissait parmi elles sa compagne de nuit (5).
Sans doute les chroniqueurs et historiens de l'antiquité grecqueont pu exagérer, embellir ou fausser la réalité en lâchant la bride à leur imagination ; mais le fonds subsiste ; même il est d'accord avec tout ce que nous savons de l'organisation ou plutôt de la désorganisation sociale dans les grandes monarchies barbares de l'antiquité.
Dans ces états, despotiques sans mesure, l'esclavage prend des proportions hyperboliques au point de vue moral; mais ce ne fut peut-être en Perse qu'un esclavage de cour et de palais, à l'usage presque spécial des grands. Cette hypothèse est tout à fait confirmée par les quelques renseigneinents, que l'on peut extraire du poème de Firdousi. Le Livre des rois ne parle en effet que d'esclaves de cour, qui même portent des boucles d'oreilles spéciales, dites
(1) Hérodote, p. 217.
(2) Hérodote. Livre VIT, | 56.
(î^) Hérodote, VII, 223.
(4) Diodore, liv. XI, §57.
(5) Diodore, liv. XVII, §87.
l'esclavage DAIfS l'i^IDE ET LA PERSE 323
€ de la servitude» (1). Certains cependant accompagnaient leurs maîtres à la guerre (2). Les reines injurient grossièrement leurs esclaves féminines, qui sont à leur discrétion (3). C'est par la guerre que se recrutent ces esclaves. En pays vaincu, on décapile les hommes et on emmène en esclavage les femmes et les enfants (4). Les rois font cadeau aux vaillants de dizaines de belles esclaves, etc. » (5).
Dans ces vastes empires, la civilisation matérielle et industrielle était déjà très développée ; or, elle ne s'accommode pas très facilement de l'esclavage rigoureux des premiers âges. Pour le grand travail social, surtout pour l'agriculture, le servage est souvent plus commode. Sous ce rapport, la Perse moderne peut nous éclairer sur l'ancienne.
Depuis Darius et Xerxès, la Perse a subi bien des vicissitudes ; ses rois ont cessé d'être les « Grands rois » : elle a été conquise ; le Mahométisme y a remplacé le Zoroaslrisme et pourtant, dans ses grands traits, Torganisation politique et sociale a moins varié qu'on ne pourrait s'y attendre ; le Chah actuel jouit d'un pouvoir aussi illimité que celui de Cambyse ; la servilité des mœurs est toujours extrême, mais il y a peu d'esclaves ; les villages sont la propriété des grands, auxquels ils paient seulement des redevances, partie en nature, partie en argent, sans préjudice des corvées obligatoires. Certains hauts personnages possèdent, dans ces conditions, chacun une centaine de villages (6). L'agriculture n'a plus le caractère sacré, qu'elle avait du temps des Mazdéens ; mais elle est encore assez avancée; un ingénieux système d'irrigation, très anciennement institué, amènedans les champs arides les eaux des montagnes, dont l'aména-
(1) Livre des Eois (Irad. Mohl), vol. I, 93. 196.
(2) Ibid.y 265.
(3) Ibid., t. II, 14.
<4) Ibid., t. II. 376.
(5) Ibid.,mi.
(6) Drouville, Voyage en Perse, t. 1, 136439.
gement et la répartition sont dirigés par des fonctionnaires spéciaux appelés mirab ou emir-ah (Princes de Teau). Chaque particulier reçoit et paie une quantité d'eau proportionnée à la surfaée à arroser et les fraudes sur Teau sont punies avec une grande sévérité (1). Le mode de fumure usité en Perse est spécial ; il ressemble à celui de l'ancien Pérou et de la Chine : on ne se sert guère en Perse que d'engrais humain. Avec beaucoup de soin, les paysans recueillent les déjections des villes, plus fertilisantes, affirment-ils, que celles des campagnes, et, chaque année, ils témoignent''par un présent de fruits leur reconnaissance aux maisons urbaines, qui leur ont fourni ce précieux engrais (2).
Les esclaves proprement dits sont peu nombreux en Perse (3j et on les trouve surtout dans le palais des grands personnages ; c'est pourquoi jusqu'à l'épociue très récente où la Perse a adopté les coutumes militaires de l'Europe, les Persans en temps de guerre ne faisaient pas de prisonniers ; ils ne leur auraient été d'aucun usage ; aussi préféraienlils décapiter leurs captifs et en collectionner les tètes, dont chacune valait une récompense d'un ducat (4). Ce désir médiocre de faire des esclaves date de loin et sans doute pour la même raison chez les Perses, puisque Chosroès victorieux bâtit en Asie Mineure une ville portant son nom, Chosroantioche, l'Antioche de Chosroès, et en fit ce qu'on a appelle en France, à Tépoque des communes, une ville franche, un refuge où tous les esclaves fugitifs étaient accueillis, déclarés parents des citoyens et mis à l'abri de toute réclamation de la part des maîtres (5).
C'est que, dans les pays où toute la population vit dans un état de servitude, on n'a que faire d'esclaves. Or, la
(1) DrouviJIe, loc. cU., 411-412.
(2) Dubeux, Perse, 412.
(3) Ibid.y 409.
(4) DrouvilJe, loc. cit., I, 39 (note). <5) Dubeux, Perse, 293-