‹ L'évolution de l'esclavage dans les diverses races humainesChapitre 104 sur 147 · VI. La raison du servage dans les grandes monarchies · texte numérisé non relu

VI. La raison du servage dans les grandes monarchies

Dans les anciennes monarchies de l'Inde et de la Perse, dont nous venons de nous occuper, dans l'Egypte et l'Assyrie, que nous avons précédemment étudiées, c'esl-à-dire dans les principaux Etats monarchiques de l'antiquité, dans ces royaumes où le despotisme souverain s'est épanoui avec une sorte de splendeur, on ne voit pas sans un certain étonnement l'esclavage proprement dit se restreindre en même temps qu^à côté de lui s'organise sa forme atténuée, le servage, et cpiemême le salariat commencée poindre. Or, la raison d'une telle évolution doit se chercher non pas dan> des sentiments d'humanitarisme dont ces vieilles sociélé< n'avaient cure, mais en partie dans des calculs d'intérêt, en partie dans la nécessité inhérente aux choses elles-mêmes.

Dans les sociétés sauvages, le travail manuel, tout en

(1) Chardin, Yoy , en Perse, Gh. XVJI.

(-2) Ibid.

l'escuvage dans l'inde et la perse 327

étant nécessaire, ne joue encore qu'un rôle assez restreint : on peut donc sans inconvénient l'imposer tout entier à des esclaves sur lesquels on a tous les droits ; mais, dans une grande société à organisation, complexe, une société où l'industrie et l'art ont considérablement progressé, la nécessité même impose une certaine division du travail social. Ce n'est pas que les grands et surtout le monarque, personnage quasi-divin, éprouvent le moindre scrupule à exploiter et fouler la masse assujettie, qui leur semble appar- • tenir à une espèce inférieure ; mais ces privilégiés sont en petit nombre ; ils sont impuissants à opprimer personnellement des millions d'êtres humains et forcément le champ de leur bon plaisir se restreint. Sans doute ils conservent l'esclavage comme institution ; mais ordinairement ils le limitent à l'enceinte de leurs maisons et palais ; pour le grand labeur social, celui sans lequel ni les privilégiés, ai les opprimés ne sauraient vivre, ils le font exécuter par des serfs, c'est-à-dire par des esclaves dont la chaîne a été allongée. Cest que toujours le travail des esclaves a besoin d'être constamment surveillé, dirigé, comme celui des animaux domestiques ; par conséquent, dans un immense empire, comme la Perse ancienne par exemple, une véritable armée de garde-chioumes aurait été nécessaire. A quoi bon? Oui, il est agréable de tenir à sa discrétion, sous son pied, des inférieurs sans protection et sur lesquels on a tous les droits ; mais on peut se procurer ce plaisir en gardant seulement un nombre plus ou moins restreint d'esclaves domestiques. S'agit-il de mettre en valeur le sol d'un grand empire ? des millions de bras sont indispensables. Or, il est plus avantageux de laisser à ces travailleurs une certaine liberté, de se décharger du soin de les surveiller incessamment et aussi de les entretenir. Ce qui importe, après tout, c'est de leur ravir le plus clair de la récolte, résultant de leur travail : on en fait donc des serfs, ordinairement' attachés à la glèbe et auxquels d'ailleurs en dehors des rede-

vances fixes on se réserve la liberté d'imposer des corvées et, à l'occasion, ses caprices.

Enfin à côté du travail rural il y aie travail industriel, de moindre importance sans doute, précieux cependant. Or, les esclaves y sont rarement très habiles ; leur condition même les prive du loisir et des occasions nécessaires pour se perfectionner beaucoup soit dans un art, soit dans un mélier. C'est la classe, de plus en plus nombreuse des serfs émancipés, des esclaves affranchis, qui fournira la plupart des artisans et des artistes. Ceux-là, quoique trop souvent soumis encore aux caprices des classes supérieures, jouissent pourtant d'une assez grande indépendance, compensée d'ailleurs par l'abandon dans lequel ils vivent. Ce sont des salariés, c'est-à-dire des êtres isolés dans le corps social et n'ayant d'autre ressource que le produit de leur travail, à vrai dire, des esclaves temporaires. On les paie et on les entretient juste aussi longtemps qu'on en a besoin. A eux de se tirer d'affaire ensuite et comme ils l'entendent. Des esclaves coûteraient plus cher et seraient d'un plus grand embarras.

Ces considérations rendent raison de faits sociaux en apparence contradictoires, par exemple, de la généralisation du servage dans de grands empires despotiques et au contraire de la grande extension de l'esclavage dans les petites républiques de la Grèce ancienne, où les citoyens libres refusaient à l'ordinaire de se plier à la vie dépendante des serfs ruraux.

Page 1