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La proportion des esclaves en Grèce

Plusieurs fois, dans nos voyages à travers le genre humain, pour étudier, dans leur origine et dans leur évolution, les principaux modes de l'activité sociale, nous avons «prouvé une sorte de soulagement en arrivant à la Grèce antique. Dans ce pays d'élection, l'homme a souvent été plus homme, je veux dire plus humain, qu'ailleurs et, en pas-

sant des autres races à la race hellénique, on a, plus d'une fois, rimpression de faire un grand pas en avant, de monter brusquement dans l'échelle du progrès. Mais, et nous avons eu mainte fois Toccasion de le constater, toutes les origines sont infimes, toutes s'équivalent et, au début do leur évolution, les races les plus supérieures ont langui au niveau des plus inférieures, comme tous les adultes ont dû passer par l'enfance.

En outre, quelque élevée que puisse être une race, son progrès moral suit une marche inégale; rapide d'un côté, il se ralentit souvent de l'autre ; la célèbre expression de Pascal, « l'ange et la bête », s'applique tout particulièrement aux races supérieures. — Enfin, chez les peuples comme chez les individus, le développement moral peut retarder considérablement sur le développement intellectuel Or, c'est surtout à ce dernier que les nations doivent le rayonnement de leur civilisation.

Ces réflexions s'appliquent de point en point à la Grèce, du moins en ce qui concerne l'esclavage. En effet les plus nobles cités grecques ont pratiqué l'esclavage de la façon la plus barbare et leurs philosophes, souvent les plus grands, n'ont pas hésité à justifier la pratique esclavagiste parla théorie. — Toute l'organisation des cités grecques reposait sur l'esclavage ; même à Athènes et aux époques les plus démocratiques, la société fut toujours esclavagiste et oligarchique . Le peuple des citoyens de toute classe n'y représentait réellement qu'une faible minorité, gouvernant une masse relativement considérable frappée d'incapacité politique ; cette population maintenue en tutelle se composait d'esclaves et d'étrangers admis à résider, de métèques, dont je parlerai dans le prochain chapitre et ces deux classes asservies, mais à des degrés divers, exécutaient à elles seules tout le gros du travail social (1). Mais la plus

, (1; Schœmann. Autiquités grecques, I, 397,

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forte tâche incombait aux esclaves proprement dits, aussi le total de la population servile atteignait-il en Grèce un chiffre qui semble, à première vue, invraisemblable. ^

En effet dans toutes les petites répubUques grecques, la proportion des esclaves était énorme, du moins à Tâge historique.— A Chio, d après une évaluation de Thucydide, il y avait 210,000 esclaves (1). A Sparte, on ne compta d'abord que 4000 citoyens égaux (6[xowi), formant à eux seuls le petit peuple civique (2) ; en y ajoutant les femmes et les enfants, on peut donc évaluer à 30,000 environ le total de la population libre, de tout âge et de tout sexe. Or, cette population gouvernait et exploitait 220,000 hiloteb(3). En temps de guerre, les citoyens de Sparte renforçaient leurs petits bataillons par des auxiliaires hiloles et le nombre de ces auxiliaires devait être proportionnel à la population servile ; or, à la bataille de Platée, l'armée lacédémonieniie comprenait 5,000 Spartiates et 35,000 hilotes, c'est-à-dire sept esclaves pour un citoyen libre (4). — Dans l'Attique, la population servile était également énorme; on y comptait au moins 365,000 esclaves pour 9(0,000 personnes libres, soit quatre esclaves pour un maître (5) D'après Athénée, la population totale de l'Attique, se composait, en Tan 309 avant notre ère, de 21,000 citoyens, 400,000 esclaves et 10,000 de ces métèques, dont nous reparlerons bientôt (6). La plus pauvre maison libre avait ses esclaves, les riches en possédaient des centaines ; mais la plus modeste famille en avait au moins deux en âge de servir (7 j. D'ordinaire on se faisait

(i) WaJlon, I, 333. — Thucydide, VIII, 40. i; Xénophon. HelléniqueSy liv. 111, chap. 3. 3) Wallon, Loc. cit., t. I, note 9.

(4) Hérodote, IX, 10-28.

(5) Schœinann, Antiquités grecques, t. I, 397. (0) Athénée. Deiposoph, liv. VI.

(7) Wallon, Loc. cit., 244.

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suivre au dehors aumoins parun esclave, au plus par trois (1). D'après Platon une maison convenable n'avait guère moins de cinquante esclaves (2). Aristote possédait treize esclaves adultes et leurs enfants (3). Mais ces nombres étaient souvent largement dépassés. Philomènide avait 300 esclaves; Hipponique, 600; Nicias, 1000 (4), mais Nicias employait les siens dans ses mines et en général ces nombres considérables d'esclaves correspondaient à des entreprises industrielles, sur lesquelles j'aurai à revenir.

Longtemps en effet la propriété fut très divisée dans l'Altique. La valeur moyenne des revenus ne dépassait guère J20 à 30 mines et une propriété d'un à trois talents était jugée importante ; or un bien de cinqtalents ne mesurait que 300 plèthres, soit 28 hectares, 58 c. (5). Un fond de onze talents dépassait de beaucoup la moyenne et l'héritage de Démosthènes, qui s'élevait à 15 talents, constituait une grande fortune ; quant au possesseur de 30 talents, c'était un gros capitaliste. Pourtant Nicias et Callias amassèrent jusqu'à 100 et 200 talents (6); mais ces fortunes exceptionnelles avaient ordinairement une source industrielle. Nous verrons plus tard, comment on parvenait à les acquérir.

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