Le sefn-^age
Chez tous les peuples et races jusquMci étudiés par nous, nous avons vu l'esclavage s'atténuer, changer de forme à mesure que la civilisation progresse et dure ; et toujours celte transformation s'opère dans le même sens : de moins
en moins on opprime la personne même de l'esclave ; on se contente de l'exploiter, de lui ravir dans une plus ou moins grande mesure le fruit de son travail ; en résumé, l'esclave devient serf. C'est surtout l'esclave rural, qui bénéficie de cette transformation et finit par se distinguer grandement de l'esclave domestique. Ce dernier, vivant sous les yeux mêmes du maître, jouit des avantages et subit les inconvénients de ce voibinage ; plus choyé ou plus maltraité, suivant l'humeur de son propriétaire, il reste toujours dans une dépendance plus étroite ; c'est plus lentement et plus tardivement qu'il s'affranchit du primitif esclavage.
En Grèce, comme ailleurs, l'esclavage a de beaucoup précédé le servage. Celui-ci s'établit assez souvent alors que des conquérants entreprennent d'asservir d'un seul coup tout un peuple. Il n'y en a pas trace dans Homère et on n'en trouve pas d'exemple en Grèce avant les conquêtes thessaliennes et doriennes. Ainsi les Béotiens se donnèrent aux Thessaliens spontanément, comme serfs, à des conditions déterminées : on ne pourrait les vendre pour les faire sortir du pays à'Amaia; on n'aurait pas sur eux droit de vie et de mort ; en retour ils cultiveraient la terre et paieraient sur ses productions un tribut annuel : on les appela pénestes (1). Mais le servage était rarement spontané, comme dans ce cas, d'ordinaire il résultait de la conquête; c'est ainsi que les Mégariens réduisirent en servage les Mariandyniens (2). — De même les conquérants doriens de la Crète firent des anciens habitants des serfs attachés à la glèbe et classés en deux catégories ; savoir : les clarotes ou aplaniotes cultivant les propriétés privées et les mnoïtes fixés sur les domaines de l'Etat, d'oii Ton tirait, entre autres ressources, de quoi défrayer les repas communs.
(i) Alliénée. VI.
(2) Strabon. Liv. XII, ch. II, par. 4.
l'esclavage en GRECE 357
D'ordinaire clarotes et mnoïûes ne devaient pas posséder d'armes et même on leur interdisait les exercices militaires ou gymnastiques, qui auraient pu les rendre dangereux (1). C'était des vaincus réduits en domesticité servile et on tenait à ce qu'ils y restassent : « Avec ma lance, disait une vieille chanson Cretoise, je laboure, je moissonne, je vendange (2). »
C'est de celte façon commode, que vendangeaient et moissonnaient aussi les Spartiates. Ce ne fut pourtant pas d'emblée que les Spartiates asservirent la population vaincue. Au dire de Strabon, les conquérants se contentèrent d'abord de la soumission des indigènes et même leur accordèrent l'isolimie, l'égalité des droits : Puis Agis, fils d'Eurystl^nes, leur enleva cette isotimie et en fit des tributaires ; mais les habitants de Hélos, les Hélèens, s'étant insurgés, furent vaincus et condamnés en masse au genre de servitude, auquel ils donnèrent leur nom : ils devinrent Hilotes, esclaves publics, astreints à résider dans un endroit déterminé et à exécuter certaines corvées (3). Ces corvées, dont parle Strabon, consistaient surtout à labourer la terre, le domaine des citoyens libres ; néanmoins, ces derniers ne devaient prélever qu'une portion déterminée de la récolte en orge, vin et huile ; le reste servait à l'entretien des Hilotes. Ceuxci pouvaient donc posséder, et en effet, quand Cléomène III promit la liberté à tout Hilote qui ferait un versement de cinq mines (470 fr. environ) six mille Hilotes le purent faire. A Sparte, la loi et les mœurs permettaient à un citoyen libre d'user au besoin des serfs d'un autre propriétaire, mais non de vendre ou de tuer les Hilotes, pas plus au reste que de les affranchir : l'Hilote devait rester attaché à la glèbe (4).
(1) Schœmann. Loc, ciL, 1. 1,343, 346.
(2; Athénée. XV. (Cité par Wallon, 1. 1, 138). (3) Strabon. Liv. VIII, par. 3, eh. V. <4) Schœmann. Loc, cit., 1. 1, 231.
Mais rinterdiction de tuer les Hilotes ne s'adressait qu'aux particuliers ; car la raison d'Etat faisait assez bon marché de leur vie. Ainsi à de certaines dates et sans doute aussi, quand les Hiloles devenaient trop nombreux, les jeunes Spartiates s'habituaient à la guerre en leur dressant des embuscades, des crypttes, (Plutarque, Lycurgue, 58), et ils ne pouvaient sortir le soir sans risquer leur vie. Tous les ans aussi, on leur administrait un certain nombre de coups réglementaires, en outre, ils devaient se vêtir de peaux, porter un bonnet de peau de chien ; on les enivrait à bonne intention, pour l'exemple ; les chants et les danses des Doriens. leurs maîtres, leur étaient interdits (1). Au dire d'Aristole, les Hilotf s semblent avoir été assimilés aux animaux domestiques ; chacun, dit-il, s'en pouvait servir, comme s'ils avaient été sa propriété particulière, exactement comme on le faisait des chevaux, des chiens, et des provisions (2). Sur chaque lot des terres concédées en usufruit aux citoyens libres, il y avait sept familles d'Hilotes (3). Après la conque le de la Messénie et l'asservissement à l'état d'Hilotes de tous ceux qui n'avaient pas pris part à l'expédition, le nombre des Hilotes devint énorme relativement à la population libre ; on l'évalue à plus de 200.000(4), soit environ une proportion de dix Hilotes pour chaque citoyen (5). Celle proportion menaçante fut un des grands dangers intérieurs de Sparte. En principe, on avait bien interdit aux Hilotes l'usage et le métier des armes ; mais souvent la nécessité faisait fléchir la loi. Alors TEtat n'élevait point les Hilotes à la dignité d'hoplites ; mais les utilisait, comme écuyers,frondeurs, peltastes, terrassiers ou pour le service des approvi-
(1) H. Wallon. Lov, cit., I, 108, 109, 114.
(2) Politique. Liv. II, ch. IL par. 5.
(3) Schsemann. Loc, cit., 249.
(4) Schœmann. Loc, cit., 229. — Strabon, VI,chap. III, par. 2.
(5) Ibid., 236.
l'esclavage en grège 359
sionnements (1). Dans certains momeats particulièrement critiques, on les poussait même à s'enrôler, en leur promettant la liberté pour prix de leur bravoure (2). Durant la guerre du Péloponèse, quand Sparte eut une flotte importante, les Hilotes fournirent les rameurs, les soldats de marine (3) ; car, aux yeux desanciens, le service maritime était dédaigné, méprisé, sans doute parce que les navires marchaient surtout à la ram e et que le travail des rameurs était regardé comme servile. D' autre part, Sparte était si pauvre en citoyens libres, qu'elle devait en être ménagère ; aussi, quand il s'agissait d'expéditions lointaines, les citoyens de- Sparte en constituaient seulement Tétat-major ; une trentaine de Spartiates entouraient le commandant en chef et lui servaient d'aides de camp, d'officiers, d'envoyés chargés de missions. Le reste du corps expéditionnaire se composait d'Hilotes, de périèques, de mercenaires (4).
Il importe de bien remarquer que cette organisation du servage n'était qu'exceptionnelle dans la Grèce antique. Elle n'exista point, par exemple, dans l'Attique, où, du moins durant la période historique primitive, il n'y eut jamais de conquêtes. Mais, dans toutes les sociétés, les occupations dites inférieures n'en restent pas moins indispensables e^ quelqu'un en doit assumer la charge. A Athènes, elles fini- ""ent par être le lot de nombreux esclaves, pour la plupart d'origine étrangère ; mais, au moment de la réforme de Solon, elles incombaient en grande partie à des prolétaires libres, à la classe des thètes (6;jt£;), qui louaient leurs bras pour un salaire et ne possédaient pas de terres. Avant la réforme de Solon, beaucoup de ces thètes étaient de pauvres débiteurs insolvables, réduits à s'acquitter en travail. Ils
(1) Schœmann. I, 232.
(2) Xenophon. Helléniques, Iày. VI, ch. V.
(3) Schœmann. Loc. cit. y I, 232,
(4) Ibid,y 326,
cultivaient le sol ; mais abandonnaient à leurs créanciers les cinq sixièmes de la* récolte. Après la réforme, ils constituèrent une classe libre, mais de rang inférieur. L'accès aux charges publiques leur était même interdit, mais ils étaient électeurs et avaient droit de vote dans les assemblées générales où se discutaient les affaires publiques et oii Ton élisait les magistrats. Comme lesHilotesde Sparte, ils ne servaient pas dans le corps des hoplites, mais dans Tinfanterie légère et sur la flotte (1). C'était le prolétariat de TAthènes primitive.