‹ L'évolution de l'esclavage dans les diverses races humainesChapitre 116 sur 147 · VI. L'évolution servile et ses conséqtiences · texte numérisé non relu

VI. L'évolution servile et ses conséqtiences

En Grèce, nous avons pu suivre l'évolution complète de l'esclavage et c'est un spectacle des plus instructifs, une leçon de morale donnée par la sociologie. Sans doule la phase première ou primaire, celle des clans égalitaires, échappe à notre observation directe ; mais son existence ancienne est attestée par nombre de traditions et de survivances. Dans la Grèce protohistorique, homérique, l'esclavage est institué ; mais il est peu développé ; ce n'est guère qu'un esclavage familial et de luxe. Peu nombreux encore, les esclaves appartiennent presque toujours à des grands, mais à des grands dont la grandeur est assez petite ; leurs palais n'ont rien de bien imposant et certains d'entre eux ne dédaignent pas de travailler de leurs mains aristocratiques.

La population servile est surtout composée de femmes, de captives, parmi lesquelles le» princes recrutent leurs concubines. — Durant cette phase homérique, les esclaves sont assez doucement traités ; sans doute le mattre a, en principe, tous les droits sur eux ; mais il n'en abuse pas. Cela résulte de raisons diverses : d'abord l'esclave n'est pas exploité industriellement ; puis les esclaves sont, en grande majorité, des captifs faits à la guerre. Or, l'Hellade ne déborde pas encore sur les races et contrées voisines ; les guerres se font le plus souvent de cité à cité ; ce sont, à vrai dire, des guerres intestines ; par conséquent la plupart de esclaves sont de race grecque et parfois ce sont des personnages de haut rang, des prisonniers à rançon, deve-

(1) Xénophon. Loc. cit.

nant des hôtes, dès qu'ils se sont rachetés ; on ne les tient pas pour inférieurs et Ton n'a point contre eux de haine héréditaire. — Avec les progrès militaires et industriels de la Grèce tout change. Des guerres lointaines, une piraterie des plus actives apportent en Grèce des troupeaux d'esclaves souvent de langue et de race étrangères, qui deviennent même l'objet d'un important commerce. Pour les utiliser, on commence par se décharger sur eux de tous les travaux manuels et on finit par en faire de simples outils, les manœuvres de la spéculation commerciale et industrielle. Des ateliers se fondent et afin de les pourvoir des bras nécessaires on achète ou on loue des esclaves. Mais ces esclaves ainsi industrialisés on ne les connaît pas individuellement ; ce sont des choses, des animaux domestiques, des « corps », comme dit Aristote. On ne s'intéresse à eux que pour le gain à en récolter ; on n'a donc aucun scrupule de les exténuer. Peu importe qu'ils meurent à la peine, pourvu qu'on en ait auparavant tiré leur prix de revient plus un suffisant bénéfice ; dès que l'un d'eux meurt, on s'en va tout simplement au marché lui acheter ou lui louer un remplaçant.

Plus cet industrialisme se développe , pms il devient féroce. Les propriétaires siciliens marquent leurs esclaves, comme des animaux, et n'ont pour eux ni égards, ni compassion; les exploiteurs des mines, qui emploient desmilliers d'esclaves, oublient tout à fait que cqs masses serviles sont composées d'hommes.

Mais, à côté des esclaves complets, il y a ce qu'on peut appeler les demi-esclaves. Je ne parle pas des Hilotes et des périèques de Sparte, de la Thessalie, de la Crète ; ils représentent despopulationsentières, subjuguées par la conquête; le reste de la Grèce n'a pas institué de servage ; mais Ta remplacé par le salariat, forme mitigée, déguisée de l'esclavage, forme à laquelle ne saurait se soustraire tout

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homme libre en droit, s'il n'a d'autres ressources que ses bras. Le thète d'Athènes, le périèque, Taffranchi, même le métèque pauvre, en un mot tous les déshérités non esclaves se trouvent ainsi asservis en fait. — Même leur situation est souvent des plus lamentables ; car le travail des esclaves complets leur fait une rude concurrence ; aussi les voit-on s'associer pour être moins faibles, exercer au besoin les métiers les plus méprisables, enfin en désespoir de cause se louer au marché pour travailler avec les esclaves et comme eux.

Aussi les citoyens aisés ou riches méprisent indistinctement toute celte tourbe manouvrière et les philosophes ne font pas grande différence entre le salarié et l'esclave. En effet les uns et les autres, courbés et brisés par un travail mécanique et avili, se sont souvent dégradés moralement et intellectuellement ; beaucoup d'entre eux ont acquis ces vices, que les écrivains grecs considèrent comme essentiels à l'esclavage : la gloutonnerie, la lâcheté, la ruse, l'habitude du mensonge, etc. Aussi les raéprise-t on en masse, attribuant à leur nature même ce qui est simplement le résultat nécessaire de l'existence que la société leur a faite. Aristote formule crûment ce que pensait la bourgeoisie grecque de l'esclave et de l'artisan. A peine trouve-l-on, du moins avant le stoïcisme, quelques idées plus humaines éparses dans les écrits de certains philosophes, notamment d'Epicure, qui veut voir dans Teclave « un ami de condition inférieure ». En général^ l'opinion publique de la Grèce considère l'esclave, comme la nôtre les nègres de l'Afrique centrale. Dans une de ses comédies, Aristophane fait dire à Caron, le nocher des enfers : « Je n'emmène pas d'esclaves (1) ». — Mais ces esclaves si méprisés constituent la masse de la population et leur abaissement moral déteint nécessairement sur la minorité libre. D'abord, au sein même de celle-ci, les

(i) Aristophane. Les grenouilles.

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pauvres, les salariés, vivent à peu près comme les esclaves et souvent travaillent avec eux. Les riches même les coudoient, leur parlent, les enfants de la classe riche sontsoignés par des esclaves et grandissent au milieu d'eux. Par l'exemple de leurs parents ils apprennent à les mépriser, même aies brutaliser ; des esclaves avilis ils acquièrent les défauts serviles et se dégradent ainsi des deux côtés. — Les artisans, si voisins des esclaves, en prenaient aussi les niœur? mais en plus ils sentaient naître en eux un sentiment de révolte contre la classe possédante et opprimante. Mais les artisans libres sont des citoyens ; ils ont des droits politiques et en osent souvent contre les privilégiés. Ce que les Grecs ont appelé, avec un mélange de dédain et de terreur, la démagogie, devient une puissance, dont les riches ont horreur au point de lui préférer même Tétranger. Dès lors, l'Etat est moralement désorganisé : la guerre civile est dans tous les esprits ; les temps sont mûrs et le conquérant n'a plus qu'à paraître. La leçon historique et surtout sociologique est complète • elle n'a, jusqu'à nos jours servi à personne.

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