‹ L'évolution de l'esclavage dans les diverses races humainesChapitre 130 sur 147 · VII. Les femmes · texte numérisé non relu

VII. Les femmes

A Rome, comme en Grèce, la race était trop développée pour imposer aux femmes, surtout à celles de condition libre, les travaux accablants réservés aux esclaves. Nous ne sommes guère renseignés sur les occupations de la femme libre et pauvre ; les historiens, chroniqueurs et littérateurs latins n'ont pas jugé bon de s'en occuper. Pour la bourgeoise et la patricienne, il semble bien que sa situation ait eu beaucoup de ressemblance avec celle de la femme grecque de condition équivalente. La matrone romaine administrait la maison, gouvernait la familia, gardait les clefs, surveillait Talimentation, distribuait de la laine aux femmes esclaves (1). Comme en Grèce, le filage et le tissage étaient par excellence des travaux de femmes (Domum mansif, lanani fecit). L'empereur Auguste ne portait guère que des vêlements, dont ses filles et petites filles avaient filé la laine et tissé Tétoffe. Un métier à tisser est même quelquefois gravé sur des tombes de femmes.

On s'efforçait de donner aux femmes des classes supérieures une instruction littéraire, de les familiariser avec les poètes en renom, surtout de leur enseigner la musique et

(1) Tertullien. Exhortations à kt charité, ch. XII.

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la danse. En effet, les jeunes filles figuraient parfois dans les chœurs durant les cérémonies religieuses, les funérailles. Souvent elles savaient jouer du luth. Toujours elles se mariaient de bonne heure, de douze à dix-sept ans. Pour remédier à la dépopulation, Auguste avait décrété une peine contre toute femme arrivée à Tâge de vingt ans sans être mère et cette peine frappait également le célibat et le manque d'enfants.

Je n'ai pas à redire ici ce que tout le monde sait à propos du rôle, que jouèrent nombre de femmes dans la décomposition morale de Rome, comment la sérieuse matrone des premiers siècles de la République devint la femme aux mœurs plus que légères de TEmpire, la coureuse des spectacles non pas indécents mais cyniques, comme les pantomimes, ou féroces, comme les jeux de Tamphithéâtre; comment les liens trop serrés du mariage primitif firent place à une sorte de mariage libre ou libertin et Tesclavage conjugal à une indépendance basée sur l'inviolabilité de la dot. J'ai retracé ailleurs ce tableau ; peut-être les écrivains de Rome en ont-il un peu forcé les couleurs, mais ils entrent dans de tels détails et sont tellement unanimes qu'on n'en saurait guère contester la vérité générale. Au reste, étant donnée la situation plus ou moins subordonnée faite aux femmes dans tous les temps et dans tous les pays, on est fondé à dire que forcément elles suivent la décadence morale d'un peuple bien plus qu'elles ne la déterminent (1). Les femmes romaines se passionnèrent pour les pantomimes; mais ce n'était pas elles, qui avaient eu l'idée première d'y faire représenter des scènes lubriques par des courtisanes nues (2); ce n'était pas elles qui avaient autorisé les jeux célébrés, chaque année, en l'honneur de la courtisane Flora et avec Targent légué par elle ; ces jeux, durant lesquels

(1) Voir Friedlsender. Loc. cit., t. I, liv. Y^passim,

(2) Moreau-Christophe. JLoc. cit , 10'.

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des prostituées nues parcouraient les rues au son des trompettes en prenant des attitudes cyniques, assaisonnées de propos assortis ; puis couraient, sautaient, dansaient, combattaient avec des hommes également nus (1). Les dames romaines, nous dit-on, s'amusaient à piquer leurs femmes coiffeuses avec leurs grandes aiguilles à cheveux, mais les hommes crucifiaient pour un rien leurs esclaves ou les jetaient en pâture aux murènes. A Tamphithéâtre, les femmes tuaient, en abaissant le pouce, tel gladiateur vaincu ; mais on vit parfois le peuple se ruer dans Tarène et y boire le sang tout chaud des victimes (2) ; enfin les premiers combats des gladiateurs avaient été fondés par piété funéraire. Personne ne songeait à les blâmer en principe; Gicéron luimême trouve que c'est une bonne école, à la condition qu'on n'y fasse figurer que des criminels. On cite des femmes, qui possédaient des compagnies de gladiateurs ; mais à Rome, c'était un apanage de ce que nous appelons le high life. Les gens bien avaient des esclaves. gladiateurs, élevés avec soin dans des écoles spéciales, comme nos gros banquiers ont des écuries pour les courses et pour le même motifs ; par vanité bête. Certains descendaient eux-mêmes dans l'arène ; comme quelques-uns de non gentlemenriders tiennent à courir en personne. — A Rome, des négociants spéciaux vendaient des familles de gladiateurs^ comme nos maquignons élèvent et vendent des chevalix de course, etc., etc. Comment les femmes auraient-elles pu résister à un courant qui entraînait toute la société romaine ?

VIIL Grandeur et décadence de Rome.

En suivant, depuis les origines, l'évolution de l'esclavage et plus généralement du travail servile à Rome, nous

(1) Morcau-Christophe . Loc. cil. y 80.

it; rôid.,99.

avons vu nattre, grandir et décliner la puissance romaine et il nous a été possible, ce que ne font presque jamais les historiens, de rattacher les effets aux causes profondes qoi les ont produits, il s'agit maintenant de conclure» de juger celte vaste expérience sociologique, qu'a faite l'ancienne Rome.

Il est entendu que Rome a été grande; même cette grandeur a été et est encore célébrée sur tous les tons et dans toutes les langues. En la contestant, on se heurte à un préjugé, qui a usurpé les titres d'une vérité historique. C'est une opinion, que, dès l'enfance, on inculque à chacun de nous. On nous apprend de bonne heure à admirer les hants faits de la louve romaine, qui avait réussi à soumettre presque tous les peuples de race blanche existant de son temps. En lui-même le fait est indéniable; il démontre expérimentalement, qu'en alliant dans une mesure pratique la ténacité, la violence et la ruse, un peuple en peut subjuguer beaucoup d'autres. Mais ce triomphe a-t-il été socialement utile? a-t-il eu quelque valeur morale? Nous savons qu'il a lourdement pesé sur le monde, que même ses funestes conséquences se sont perpétuées jusqu'à nos jours. — Examinons-en maintenant la valeur au point de vue moral et au point de vue utilitaire.

Sans doute, la morale historique a été jusqu'ici celle du succès : d'ordinaire elle approuve le meurtre et la rapine, à la condition qu'on les commette sur une large échelle. Mais une morale nouvelle commence à poindre dans le monde civilisé et nous pouvons prévoir une époque prochaine, où les grands tueurs de l'histoire cesseront d'être des grands hommes. Or, au point de vue de cette morale nouvelle, Rome n a été, on peut le dire, qu'un grand crime triomphant.

Pendant toute sa période de croissance, la Ville éternelle a suivi une tactique, toujours la même et toujours sans scrupules, que Montesquieu a résumée dans un livre célè*

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bre et que Ton peut formuler en axiomes : « Ne jamais conclure la paix de bonne foi. — Après avoir détruit les armées de l'adversaire, le ruiner par des taxes excessives. — Fondre sur un vainqueur épuisé par une guerre et lui arracher ses conquêtes. — Quand deux peuples sont en guerre, soutenir le plus faible pour prendre dans la querelle un pied avantageux. — Diviser pour régner. — Accorder des conditions de paix raisonnables ; puis, quand elles sont remplies, ajouter d'autres conditions excessives. — Introduire dans les traités des termes vagues, prêtant à diverses interprétations, par exemple, promettre de respecter la cite de Carlhage, puis détruire la ville. — Donner libre carrière à sa rapacité et apprécier la gloire acquise d'après la quantité d'or et d'argent qui figure au triomphe. — S'attribuer tous les trésors de l'univers vaincu (!). »

Pratiquée avec suite cette politique a eu les résultats que Ton sait; de loin et en apparence, ils ont de l'éclat; mais il en faut considérer la fin. Sur leur moralité, il ne saurait y avoir de doute : ce fut une politique de brigand absolument dépourvue de noblesse. Le résultat pratique ne fui pas meilleur : ce fut la ruine morale et matérielle de Rome. L'avidité des particuliers se donna carrière, comme celle de l'Etal. Les plus forts et les pires ruinèrent les plus faibles et les meilleurs. La masse des citoyens tomba dans la servitude de quelques milliers de Crésus, devenus opulents par cela même qu'ils étaient méprisables. L'argent tint lieu de toute vertu et Ton se désintéressa de la chose publique. La vénalité devint générale. Les privilégiés s'avilirent moralement de plus en plus par une débauche raffinée et un luxe niais. Finalement Rome dégradée, dépeuplée,^asservie aux plus riches et souvent aux plus indignes, ne fut plus qu'un grand corps sans vigueur, proie facile que dépecèrent les barbares. —

(1) Montesquieu. Grandeur et décadence des Romains, c\\. VI, (passim).

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Elle avait duré un millier d'années à peine, dont plusieurs siècles de décadence. Valait-il la peine, pour un aussi lamentable résultat, d'ensanglanter tout l'univers connu el d arrêter dans leur évolution naturelle cent peuples divers ? — On peut donc, on doit même continuer à citer l'exemple de Rome, mais comme un exemple à ne pas imiter.

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