VI. Les cli&iits
On ne saurait passer en revue les classes plus ou moins asservies dans la Rome antique sans mentionner, ne fûtce qu'en passant, une classe subordonnée, mais bien distincte des esclaves, des colons et des artisans ; celle des clienls. Le client n'était pas un esclave ; c'était un demiserviteur attaché non plus à la lerre, comme le colon, le serf rural, mais aux personnes, à la famille. La clientèle, au sens romain du mot, a évolué, comme l'esclavage. Le client des premiers temps de la République était lié au patron par l'affection, la reconnaissance ; il y avait, entre eux, un mutuel échange de services ; le plus puissant pro^ tégeait le plus faible, qui en retour lui était dévoué, mais ne s'avilissait pas devant lui. Sous TEmpire, le rôle et lecaractère du client s'abaissèrent ; la clientèle devint une sorte de domesticité. La modeste suite, qui accompagnait au dehors les personnages marquants, durant la période républicaine, ne suffit plus aux potentats de l'Empire. A ces^ derniers, il fallait une cour à la maison comme à la ville. Au dehors, ils ne se montraient qu'avec une suite aussi brillante et nombreuse que possible. Une foule de citoyens^ pauvres, mais pleins de dédain pour le travail mécanique ou le commerce, vécurent ainsi en se faisant les satellites des riches et des grands. Sans doute leur métier était humiliant, mais il était facile. Le matin, et c'était leur premier devoir, ils faisaient leur visite au patron ; aussi les les appelait-on sa/w/a^ore5 (1). Dans la journée, les clients
[i) Frieddiœodcr. Loc. cit., i I, liv. III, par. 2.
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accompagnaient le mattre où il lui seooiblait bon d'aller : ils précédaient ou suivaient sa chaise, lui frayaienU au besoin brutalement et avec des paroles grossières, un passade
dans la foule. Si le patron allait à la campagne ou en voyage, ils se tenaient toujours prêts à monter dans sa voiture. Toujours humblement soumis, ils faisaient métier d'approuver quand même les acte.-? et les paroles du personnage donl ils dépendaient ; ils lapplaudissaient avec ostenlalion. quand il leur lisait des vers ou quand il prenait la parole en justice : Ils rappelaient « seigneur, roi «, ne l'abordaient jamais qu'avec le plus profond respect. Souvent les esclaves favoris défendaient aux clients la porte de la maison ou ne leur en permettaient l'accès que moyennant finance, k table, quand on daignait y admettre le client, on lui assignait la dernière place, des mets et un service de qualité inférieure, etc. Pour toute récompense, les clients recevaient seulement une maigre sportule tantôt en argent, tantôt en rations alimentaires. La sportule en argent paraît avoir été en moyenne de dix sesterces, un peu plus de deux sous par jour. 11 est vrai que souvent le client avait à la fois plusieurs patrons et que surtout il bénéficiait du casuel, d'aubaines accidentelles. Fréquemment aussi le patron logeait son client, sans doute pour l'avoir à toute heure sous la main ; enfin il ne lui refusait pas toujours un prêt, ou une caution, sa protection ou une assistance en justice. — Mais, pour jouir de ces avantages, il fallait montrer du zèle, grossir ostensiblement dès Taubela foule, qui devait, pour lui donner bon air, remplir V atrium du patron, ne paraître devant le maître qu'en toge, la toge des anciens Romains faite en gros drap, et le suivre dans ce lourd costume par tous les temps et toutes les températures (1) ; il fallait supporter sans broncher les plaisanteries, les rebuffades, le dédain, en un mot toutes les insolences habituelles aux riches mal
(1) Friedla^nder.lQC. cit., t. I, liv. UI, p^r. 2
l'esclavage a ROME 431
appris, loujours heureux de faire sentir aux inférieurs leur dépendance.
On peul donc affirmer, que la clientèle, ainsi entendue et pratiquée fut, dans la Rome décadente, un actif agent de démoralisation ajouté à tous les autres ou plutôt un symptôme de la dégradation des caractères et de la croissante tyrannie de l'argent . Un coup d'œil jeté sur la situation des femmes à Rome et sur les modifications qu'elle subit va nous inspirer des conclusions analogues.