U esclavage dans les temps modernes
En dehors de l'Europe, la pratique de Tesclavage et même du plus impitoyable ne répugnait pas, hier encore, à de grands peuples modernes, très fiers de leur civilisation raffinée. Sans y revenir, je rappellerai en passant la contrefa çon de Pancien Pérou réalisée au Paraguay par les Jésuites du siècle dernier. Mais ce n'est encore là qu'une forme humaine du travail servile. Au contraire la traite des noirs, telle qu'on l'a pratiquée de nos jours encore, a dépassé en horreur la pratique la plus primitive de l'esclavage. Tant que l'Amérique et en dernier lieu le Brésil ont demandé des esclaves noirs à la traite, des factoreries d'esclaves tenues par des négriers blancs ont existé sur la côte du Gabon et les esclaves y étaient enchaînés par le cou et six par six. Les
PASSE, PRÉSEJIT ET AVEHIK DU TRAVAIL 499
uégociauts de rînlérieur amenaient la marchandise pour la vendre à leurs collègues européens ; la monnaie d'achat était remplacée par du rhum, de la cotonnade, des perles, des miroirs, de la poudre, des fusils, etc. (I). Mais les abominations commises par les traitants d'abord, par les propriétaires d'esclaves ensuite, sont connues de tout le monde. Les relations révélatrices des anciens voyageurs et la Case de ronde Tom ont encore beaucoup de lecteurs, Ce qu'on ignore généralement, c'est que ce sauvage état de choses a moins disparu qu'il ne semble. L'ancienne traite ne prenait pas la peine de se cacher ; la nouvelle met un masque ; les esclaves d'autrefois sont devenus des « engagés », c'està-dire des hommes de couleur souvent razziés, comme les anciens esclaves, mais étant censés avoir pris de leur plein gré l'engagement de travailler pendant un certain nombre d'années dans un pays lointain qui leur est parfaitement inconnu. En novembre 1891, un médecin allemand a encore inspecté à Ouidah cinq ou six cents travailleurs prétendus libres et destinés au gouvernement du Congo, qui avait besoin de bras pour construire un chemin de fer. Ces soidisant ouvriers libres avaient été livrés par les fonctionnaires du roi Behanzin et représentaient évidemment l'excédent des captifs, que ce monarque n'avait pas jugé bon de sacrifier. Une maison de Hambourg servait d'intermédiaire entre les marchands et les acheteurs. Les malheureux « engagés », entassés pêle-mêle dans un étroit réduit, étaient émaciés par la faim ; beaucoup d'entre eux avaient des plaies à la lêie, à la poitrine, au cou. Tous, hommes et femmes, étaient enchaînés par théories de cinquante. Pour les hommes, la chaîne commune passait par des colliers de fer enserrant le cou des captifs. Les femmes étaient attachées au moyen de solides pièces de bois, etc. (2). — Un comf1; Du Chaillu. Afrique équatoriale, 45-47. (2; Le Temps, 5 décembre 1893.
500 l'évolution de l'escuvace
mercede même genre se fait aujourd'hui encore aux dépeD:^ des Mélanésiens de la Papouasie.
Mais la race nègre n'a pas, seule, le privilège de fournir de la marchandise humaine à nos traitants contemporains. La race jaune contribue, pour une large part, à alimenter ce commerce, qui s appelle en anglais labour traffic ; en français, immigrationréglementée. C'est cette traite déguisée qui a transporté des Chinois partout où ils étaient de vente. Arrivés à destination, les engagés doivent peiner trois ans sous un régime exceptionnel, pour un salaire dérisoire, dans tel ou tel pays tropical. En Amérique, nous voyons aujourd'hui persécuter sans vergogne cette plèbe jaune, introduite d'abord à peu près maigre elle (1); car cette traite hypocrite avait eu, comme répercussion fâcheuse, l'aviHssement de la main d'oeuvre, c'est-à-dire des inconvénients'analogues à ceux qui résultèrent, dans l'antiquité gréco-latine, de la concurrence faite au salariat dit libre par le travail servile. Ce système ^'engagement n'a d'ailleurs rien de nouveau. Durant tout le siècle dernier, il a été pratiqué d^abord par les flibustiers (2), puis par des commerçants très respectable et souvent même très pieux. C'était surtout l'Allemagne, qui fournissait la marchandise. On chargeaitsur des navires de pauvres émigrants allemands habitués dès l'enfance à tout supporter. 11 arrivait, pendant la traversée de l'Atlanlique, que les trois quarts des passagers mourussent de misère. A l'arrivée, on retenait les survivants jusqu'à ce qu'ils eussent payé leur passage. Quand ils ne pouvaient se procurer la somme nécessaire, on les vendait pour un esclavage à temps, pour trois, quatre, six ou huit ans.
(1) E. Barbes. Les blancs et les Jaunes. (Revue scientifique. 21 octobre 1893).
(2) Histoire des aventuriers flibustiers, etc., 4 toI. in-12 (Trévoux. 1775'.
PASSÉ, PnESENT ET AVENIR DU TRAVAIL 501
Les journaux américains publiaient des annonces très naïves. En juin 1742. laiPensylvania Gazette imprime : « A vendre une bonne servante, ayant encore trois ans et demi à faire. Très bonne fîleuse, » En août 1766, le Messager de Pensylvanie annonce : « A vendre une jeune servante allemande, robuste, fraîche et saine. On n'a pas de défauts à lui reprocher ; elle est seulement peu propre au service dont elle se trouve chargée. Encore cinq ans à faire. » Le 18 janvier 1774, on pouvait lire dans le même journal sous h rubrique A lle7nands :« Nous offrons cinquante Allemands, qui viennent de débarquer. Ils sont logés chez la veuve Rreider, à Tauberge du Cygne d*Or, On trouvera parmi eux des maîtres d'école, des garçons et des filles de divers âges. Tous doivent servir pour payer leur passage, » En 1734, un journal de Maryland publiait Tavis suivant: « Rosine-Dorothée Kost, née Kaufmann, fait savoir par la présenteà son beau frère Spohr, qu'elle vient d'être vendue à l'encan ainsi que plusieurs autres Allemands. » Un homme politique important de TÉlat de New-York, William Johnson, avait ainsi acheté sa femme, Katharina Weisenberg, pour un prix decinq livres sterling. — On vendait séparément le mari, la femme, les fils, les filles, comme aux pires époques d'esclavage . Même beaucoup d'immigrants se résignaient à vendre leurs enfants pour payer leur passage. Il importe de remarquer que nombre de ces malheureux étaient des engagés aussi involontaires que les nègres du Dahomey. En effet, des industriels payaient, en Europe, des recruteurs qui détournaient et emmenaient à bord des navires, où on les retenait de force, des vagabonds, des ouvriers, des personnes isolées et les livraient à bas prix, parfois pour deux florins par tête seulement. Les négociants acheteurs avaient à subir certains mécomptes. En effet les ouvriers agricoles ou autres étaient de facile défaite ; mais les officiers, les savants, les maîtres d'école, etc., restaient souvent pour compte. Pourtant, en 1773, il est vrai, un pasteur écrit, dans
S02 l'évolution de l'esclavage
une lettre, qu'il économise pour acheter un étudiant allemand dont il veut faire un instituteur ; pour cette acquisition, il lui faut vingt livres sterling, à peu près le prix moyen d'un esclave dans la Rome antique. En 1797 encore, ces Allemands étaient traités absolument comme des esclaves, mal nourris, battus, enchaînés par les pieds, elc (1). De ces faits on peut conclure que l'esclavage en lui-même, fût-il compris de la façon la plus brutale, n'a rien qui répugne à la conscience moderne et même à la conscience contemporaine. Pourtant il est aujourd'hui légalement aboli dans tous les États civilisés à Teuropéenne ; mais Te^sl-il aussi réellement qu'il le semble ? Comment Ta-t-on remplacé ? C'est ce qu'il nous faut maintenant examiner.
iV. Le salariat 7nodeme.
Proudhon a écrit quelque part que le salariat résulte de la grande industrie et, avec une certaine apparence de raison, on s'est étonné de son ignorance sur ce point. Peutêtre n'est-il coupable que de s'être mal expliqué. Sans doute l'origine première du salariat remonte au jour où un homme libre en droit, mais sans ressources, a dû vendre son travail pour ne pas mourir de faim, c'est-à-dire s'astreindre à un esclavage ou à un servage temporaires. Nous avons vu que cette origine est extrêmement lointaine ; mais,avecla grande industrie, le salariat, en se vulgarisant beaucoup, a revêtu un caractère nouveau et particulièrement dur; il s'est vélitablement rapproché de l'esclavage antique etparfoismême ilacréé à lartisan une situation pire à certains égards que l'esclavage de Rome ou d'Athènes. C'est évidemment de ce salariat des grandes usines que Proudhon a entendu parler: c'est aussi celui qui nous intéresse. Il date environ de 1815, de rapfïlication de plus en plus large du machinisme à
(1> Le Temps, 17 janvier 1888.
PASSÉ, PRÉSENT £T AVfiMR OU TRAVAIL 503
rindustrle, du règne de la vapeur et de la houille. Alors commença une révolution industrielle, qui depuis ne cesse de grandir. Plus ou très peu de modestes ateliers de famille ; la petite industrie céda partout le pas à la grande ; les familles ouvrières furent dissociées ou détruites ; des foules de prolétaires souvent nomades affluèrent autour des usines pour y mener une existence misérable. Alors s'ouvrit l'ère des grandes grèves, des chômages périodiques, de la surproduction industrielle, du surmenage ouvrier avec toutes ses pernicieuses conséquences. Dès ce moment toute relation vraiment humaine cessa entre l'ouvrier et l'employeur contraint par la concurrence à être rapace ou inhumain sous peine de ruine. Comment de si tristes résultats ont-ils pu découler d'inventions en elles-mêmes essentiellement utiles ? On cite souvent une petite pièce de vers dans laquelle un poète de Tanliquité, Antiparos, célèbre l'invention des moulins à eau. Suivant lui, cette innovation va procurer du loisir aux femmes esclaves : « Épargnez le bras qui fait tourner la meule, 6 meunières, et dormez paisiblement ! Qu'en vain le coq vous avertisse qu'il fait jour : Dao a imposé aux nymphes le travail des filles et les voilà qui sautillent joyeusement sur la roue et voilà que l'essieu ébranlé roule avec ses rayons, faisant tourner la pierre. Vivons de la vie de nos pères et, oisifs, réjouissons-nous des dons que la déesse nous accorde ! . . w Antiparos se réjouissait trop tôt. Le sort des esclaves ne fut pas allégé par l'invention des mouhns mécaniques; on les employa autrement, et le maître en tira un bénéfice de plus, il se peut même que les esclaves aient été plus pressurés après qu'auparavant. Pour cela, il suffisait que leurs propriétaires se missent à spéculer sur leur travail. De nos jours, aux Etats- Unis, les esclaves nègres furent surmenés seulement quand on se mit à fabriquer des cotonnades pour l'exportation (1).
(1) K. Marx. Le Capital, 101.
504 l'évolutiOxN de l'esclavage
De même en Europe, à partir du jour où commença Tère de la grande industrie, la production cessa d^être normalement réglée par les besoins. Elle se développa sans frein ni mesure et inonda le monde d'objets manufacturés. A tout prix, il fallait réaliser de gros bénéfices ; mais ces bénéfices allaient dans la bourse des fabricants et commerçants, non dans celle des ouvriers, auxquels la concurrence obligeait de marchander les salaires ; car, pour vendre beaucoup, il fallait vendre à aussi bas prix que possible. On y parvint en confiant une partie de plus en plus grande de la main-d'œuvre aux femmes et aux enfants. En effet, les machines faisant automatiquement la grosse besogne industrielle mieux et plus vite que les hommes, il n'était plu? nécessaire d'employer des ouvriers robustes et habiles : la main-d'œuvre vivante n'était plus guère que la servante de la main-d'œuvre mécanique. Antérieurement rinduslrie avait déjà spéculé sur le travail des enfants, puisqu'à Norwich, au xvii® siècle un enfant de six ans était considéré comme apte au travail (1) ; mais le mal grandit extraordinairement avec la vulgarisation du machinisme à vapeur. A Londres, on vit s'établir des marchés d'enfants, qui, à partir de l'âge de neuf ans, vendaient leur travail à raison d'un à deux shellings par semaine payés aux parents (2), el ces petits esclaves modernes étaient exploités sans merci par leurs employeurs. Un enfant de sept ans, interrogé, déclare : « Je travaille tous les jours jusqu'à neuf heures du soir (depuis six heures du matin) » (3), c'est-à-dire quinze heures par jour. Un autre enfant, employé dans une fabrique de papiers peints, dit : « Je suis âgé de treize ans ; nous avons travaillé, Thiver dernier, jusqu'à neuf heures du soir
(1) Macualaj. Elst. d* Angleterre, etc., t. I, ch. III, p.4o8(Trad. Monlcgut).
(2) Children's Employment Commission^ p, 81, no 31 (Cité par Marx, ch. XV, p. 172, Trad. Roy).
(3) Ibid., p. 105.
el rhiver précédent jusqu'à dix. Presque tous les soirs, cet hiver, mes pieds étaient tellement blessés que j*en pleurais de douleur (i). » Comme il est avantageux dans beaucoup d'usines que les machines ne s'arrêtent jamais, on avait établi des équipes d'enfanls, qui se succédaient et travaillaient, les unes le jour, les autres la nuit ; mais il arrivait souvent que certains des petits travailleurs manquaient à l'appel de leur équipe et alors on les remplaçait simplement par quelques-uns de leurs camarades ayant déjà fourni leur journée ; de là résultaient des périodes de travail durant sans interruption deux jours et une nuit, même deux jours et deux nuits, des périodes homicides (2).
Ces abus n'étaient pas spéciaux à l'Angleterre. Villermé a établi qu'en France des enfants de sept ans, même de six ans, ont été retenus dans les filatures dix-sept heures par jour en y travaillant effectivement quinze heures et demie (3). En Angleterre, des verriers déclaraient tranquillement, dans^ une enquête, que les enfants employés par eux ne pouvaient faire de repas réguliers, car cela ferait perdre de la chaleur (4). Dans les mines, des enfants descendaient à trois ou quatre heures du matin et travaillaient douze heures de suite ; après quoi on leur offrait dérisoirement une école du soir ; mais certains d'entre-eux étaient si épuisés qu'après leur journée ils se couchaient sur le sol et n'avaient même plus la force de monter dans leur lit. Le jour, ils avaient à traîner, depuis le point d'extraction jusqu'au point de réunion (quelquefois à plus de 1400 yards) des bennes contenant environ 700 kilogrammes de houille (S). Un ouvrier
{{] Children's. Employement, p. 106 (Année 1862).
(2) K. Marx. Loc, cit,, eh. X, p. 111.
f3) J. Simon. L'ouvrier de huit ans, 185.
(4) K. Marx. Loc. cit., 113 (note).
(5) Enquête parlem. sur Vinclust. houillière et la condit. des^ ouvriers mineurs en Angleterre, t. I, 29, 31, 43, 53, 91 (Trad» française).
interrogé déclarait que son père l'avait mis au travail des mines à Tàge de cinq ans (1). Dans certaines mines, les «nfanls n'avaient pas un instant de repos et mangeaient en travaillant (2). Tous étaient pâles, éteints, et, malgré les écoles du soir, arrivaient à l'âge de seize à dix-sepl ans sans savoir ni lire, ni écrire (3). Quand les lois interv^inrent pour réglementer le travail des enfants, les pères sollicitaient pour qu on voulût bien admettre leurs enfants au-dessous de Tâge légal (4). La vente des enfants par leurs pères n'est donc pas un abus spécial aux époques barbares ou sauvages.
L'exploitation des femmes a peut-être été plus impitoyable encore que celles des enfants, Souvent des femmes ont été occupées au travail depuis six heures du matin jusqu'à minuit (5). Dans une fabrique de papiers peints, des jeunes filles de treize ans, travaillaient de six heures du matin jusqu'à dix heures du soir [6). Longtemps aussi les femmes ont été employées dans les mines; elles traînaient des bennes chargées, attachées à une chaîne. Actuellement elles ne travaillent plus guère qu'au dehors, à la bouche des puits ; elles y ont remplacé des jeunes garçons, qui ont été envoyés au fond (7). Leur besogne est des plus pénibles et elle dure douze heures ; chaque femme ramasse et transporte jusqu'à dix tonnes de charbon par jour, en plein air, il est vrai, mais souvent sans abri et mouillée jusqu'aux os. Le salaire de ces ouvrières, naturellement inférieur à celui des hommes, est souvent bu par leurs maris ou leurs frères. Toutes portent un costume masculin et, au dire des
fi) Enquête parlementaire, 69.
('1 Ibid,, 42.
(3) Ibid.,i±.
(i) K. Marx. Loc, cit., ch. XV, p. 171 (note).
v5) Ibid., p. 17.^ (note).
(6) Ibid.y 106.
(7) Enquête parlementaire, etc., t. II, 206.
PASSÉ, PftÉSENT ET AVENIR DU TRAVAIL 307
ouvriers, ont très souvent de mauvaises misurs (1). 11 y a très peu d'années, dans une fabrique de draps, en Moravie, où Ton n'employait guère que des femmes (141 femmes pour 4 hommesj, les ouvrières travaillaient de quatorze à dix-huit heures par jour. Quand elles devenaient grosses, elles ne quittaient leur ouvrage que le jour même de Taccouchement et prenaient seulement quatre jours de repos, Si elles ne rentraient pas à Tatelier le sixième jour au plus tard, on les expulsait sans miséricorde (2). Je ne cite ces faits qu'à titre de spécimens et en me bornant à parler du travail des femmes dans les grandes usines. D'ailleurs les hommes ne sonl pas mieux traités que les femmes ; mais ils sont plus résistants. Dans ces fabriques de drap de la Moravie, dont je parlais tout à l'heure, les ouvriers ne gagnent que trois ou quatre florins par semaine et ils travaillent de quatorze à dix-huit heures par jour. La plupart d'en- Ire-eux, vraiment réduits en esclavage, ne sortent presque pas de la fabrique ; ils y dorment, couchés soit sur des sacs de laine, soit par terre.
En France, de si énormes excès ne sont plus guère possibles, du moins en grand. Les lois sur le travail des enfants et des femmes ont essayé de limiter le mal ; mais on les élude trop souvent. D'ailleurs, même atténué, relTel du travail manufacturier est encore déplorable ; il pousse à la ' dégénération physique et morale la population qui le subit. Sous cette influence, la taille des hommes s'abaisse et la mortalité augmente. C'est en grande partie à cause du développement de la grande industrie qu'en France et en Allemagne on a dû constamment abaisser le minimum de la la taille militaire. En môme temps le nombre des réformés pour vices de constitution tend sans cesse à grossir. En moyenne, nos conseils de révision réforment un tiers des
(i) Enquête parlementaire, t. II, 51, 93, 95, 96 et 119.
(2) Les esclaves de Vusine, etc., tn Autriche et en Allemagne,
508 l'évolutîopî de l'esclavage
conscrits examinés (1) et, dans la population ouvrière des fabriques, la taille diminue toujours en même temps que la constitution s'altère (2). Pendant les premières années de ce siècle, la durée moyenne de la vie, pour les tisseurs de coton employés dans les filatures, était seulement de vingt et un ans et cinq mois (8). D'autre part, la mortalité infantile est énorme. Enfin le travail dans les manufactures impose aux ouvriers une existence misérable, presque sauvage, sans attrait, sans confort, même sans salubrité; une existence qui pousse les hommes à l'ivrognerie, les femmes à la prostitution (4), les enfants à la mort. Or le mal grandit sans cesse à mesure que se développe le régime de la grande industrie, à mesure que les campagnes se dépeuplent au profit des villes, surtout des villes industrielles. D'après le recensement de 1876, l'industrie occupait en France 9 274 237 personnes, près du quart delà population (3) et la part de la grande industrie était déjà de plus de deux millions (6) : elle a certainement beaucoup grossi depuis lors. Nous avons vu que, dans Tantiquité, le maître louait son esclave pour des travaux industriels et empochait le prix de la location. Or, les choses ont moins changé qu'il ne semble ; car, dans l'industrie, le salaire, en raison delà concurrence, se règle assez exactement sur le strict minimun indispensable à l'ouvrier pour vivre ; toute la plus-value, le gain, va aux employeurs et commerçants qui, affolés par Tamour de Targent, se démoralisent, en arrivent à une inhumanité farouche. Un économiste anglais est allé jusqu'à
(1) Chcrvin, Article « Armée » du Dict. des sciences anthropologiques.
(% J. Simon. L'ouvrier de huit ans, 209.
(3) Villcrmé. Etat physique et mental des ouvriei^s, t. Il, 37^ 385 ;18I0).
(4) F". Le Play. Réforme sociale en France, 20.
(5) A. Legoyt. Suicide.
(6) M. Block. Statistique de la France, t, II. 115.
rêver un workhouse idéal, une maison de travail qui serait une « maison de terreur » et où la journée de travail durerait quatorze heures (1). Le même auteur, qui avait évidemment des instincts esclavagistes, veut « que les ouvriers ne se tiennent jamais pour indépendants de leurs supérieurs (2) ». Un autre économiste, J.-B. Say, a écrit sans sourciller, que « la société ne doit aucun secours à ses membres » (3). En Angleterre, un inspecteur des manufactures rapporte qu'aux yeux des fabricants Pécrasement des doigts d'un ouvrier, pris dans un engrenage pendant le travail est « une insignifiante bagatelle » (4).
Qu'un pareil état de choses doive et même puisse indéfiniment durer, la chose est évidemment impossible. Une société bien ordonnée ne saurait condamner sa classe prolétarienne à n'être plus qu'une collection d'outils vivants, destinés aune prompte usure, et absolument sevrés de toutes les jouissances qu'une civilisation avancée offre aux oisifs bien nantis. D'ailleurs on voit déjà poindre le jour où les outils ne se résigneront plus à un sort trop misérable . Déjà, en 1866, des ouvriers améri2ains publiaient la protestation suivante : « Nous, les travriilleurs de Dunkirk, déclarons que la longueur du temps de travail requise sous le régime actuel, est trop grande et que, loin de laisser à l'ouvrier du temps pour se reposer et s'instruire, elle le plonge dans un état de servitude qui ne vaut guère mieux que l'esclavage » (5). Mais depuis 1866 la question a fait bien du chemin . Sans doute une journée de travail plus courte, celle de huit heures, que l'Angleterre à déjà établie dans certains
(1) K. Marx. Loc. cit., ch. X, p. 119.
(2) Ibid.
(3) Cours complet d'économie politique, ch. XXXïI(édition belge iii-4), p.478.
(4) K. Marx. Loc, cit., ch. V, p. 164 (note).
(5) Décision des travailleurs do Dunkirkj Etat de New-Yorck, 1866 (Marx, Loc, cit.,^. 130.)
510 l'évoldtion de l'esclwage
ateliers et chantiers de TÉtat, serait un grand bienfait ; mai? cette réduction elle-même ne pourra suffire indéfiniment. Sur la route de Taffranchissement un pas en avant en nécessite toujours un autre et, de pas en pas, on finit par arrirer au but. Ce but comment le peut-on concevoir? Que deviendra l'organisation du travail dans des sociétés futures, à la fois plus humaines et plus justes que les nôtres?