II. Les origines du salariat
Aussi longtemps que les travaux agricoles, le soin des troupeaux, les occupations domestiques sont les seules grandes besognes sociales, l'esclavage et le servage suffisent. C'est surtout du travail industriel qu'est né le salariat; aussi n'exista-t-il que peut ou point dans les civilisations très peu développées. Durant les phases premières de l'évolution sociale, l'homme libre tient ordinairement à fabriquer lui-même ses armes ainsi que les quelques outils ou objets dont il se sert personnellement. Pour les autres travaux industriels, il les laisse ou les impose aux femmes ou aux esclaves. Ainsi partout, chez les peuples sauvages de l'histoire et de la préhistoire, la céramique a été un ouvrage, de femmes esclaves ou non. lien fut de même du tissage et du filage, quand les vêtements en peaux de bètes ou en écorces furent remplacés par des étoffes ; les premiers même étaient souvent cousus ou fabriqués par les femmes, comme le tapa des Polynésiens. — Mais toute cette production d'armes, d'outils, d'étoffes, etc., était strictement limitée anx besoins du petit groupe. Nul ne songeait à trav<iiller pour la vente, encore moins pour l'exportation. Il en fut autrement alors que des rapports plus ou moins pacifiques s'établirent entre divers peuples ou peuplades ayant atteint
un degré relativement avancé de civilisation, A ce moraenl, il se produisit un certain mouvement commercial: on s'accoutuma à quelques échanges industriels, avantageux pour tout le monde. En effet tel peuple fabriquait, par exemple, une poterie plus solide ou plus élégante ; tel autre, des étoffes plus durables ou plus souples ; un troisième, de meilleures armes, des bijoux plus artistiques, etc. On s'efforça de se procurer les uns en donnant les autres. Dès lors, les objets industriels devinrent des valeurs d'échange ; on eut intérêt à les produire en quantité dépassant la consommation intérieure et, dans ce but, on se mil à créer des ateliers d'esclaves, d^outils vivants, achetés uniquement en vue de la spéculation.
Athènes nous a montré ce genre d'industrie servileen pleine floraison. En même temps on associa les « bras » libres aux « bras » esclaves : le salariat industriel fut constitué définitivement. Sans doute le salarié était un homme libre ^< en droit », mais sans ressources; en résumé, c'était un affranchi ou un prolétaire absolument contraint, sous peine de mourir de faim, d'aliéner, chaque jour, pour un salaire modique, celte liberté précaire que lui reconnaissait la loi. Les fabricants, les entrepreneurs, les spéculateurs, qui avaient besoin de bras dans leurs ateliers ou leurs mines, louèrent ces travailleurs libres, comme ils louaient des esclaves, et souvent firent travailler côte à côté les uns et les autres, n'y voyant pas grande différence et les méprisant également. Souvent même il advint que le sort des salariés libres fut plus dur que celui des esclaves ; car le patron avait intérêt à en tirer la plus grande somme possible de travail pour le moindre salaire possible : qu'ils vécussent ou mourussent, cela ne lui importait guère. En effet le décès d'un esclave, dont le prix d'achat n'a pas encore été amorti par son travail, est, pour son propriétaire, une perte sèche ; mais la mort d'un travailleur salarié ne lui porte aucun préjudice ; son remplacement est toujours
facile tant que la marchandise-travail abonde sur le marché. L'employeur se désintéressait donc entièrement de ses salariés, les considérant comme de simples outils vivants, avec lesquels il n'avait que des relations purement économiques. De ces mœurs mercantiles résulta, dans les pays devenus industriels, la formation d*un prolétariat nombreux, besoigneux et trop souvent moralement avili par son genre de vie même, une masse asservie, sans être de condition servile, et naturellement portée à haïr les classes dirigeantes ou plutôt possédantes, auxquelles ne la rattachait aucun lien affectueux, vraiment humain. Habituellement misérable, ce prolétariat n'avait plus grand intérêt à se dévouer pour une patrie marâtre; d'ordinaire il s accumulait dans les grands centres, où il trouvait plus aisément à s'employer et où affluaient les affranchis et les petits propriétaires ruraux dépossédés. — Ce fut surtout dans la Rome du Bas-Empire que s'accentua cette situation sociale si dangereuse, et nous en avons pu signaler les mauvais côtés. Elle persista longtemps, à travers tout le Moyen-âge. En effet, sous le rapport de l'organisation du travail, le serf médiéval ressemble fort au colon du Bas- Empire et, à la même époque, l'artisan des métiers est très analogue à celui de la Rome décadente, à l'ouvrier immatriculé dans les corporations latines, les collèges^ du moins dans les collèges libres ; car l'artisan médiéval ne devint jamais un fonctionnaire, comme celui des collèges impériaux. De sa personne il resta toujours indépendant et, avec ceux de ses anciens compagnons devenus marchands, il parvint à créer une classe importante, ne possédant guère de sol, mais plus ou moins riche en valeurs mobilières et qui finit par constituer le tiers état, force respectable avec laquelle durent compter la noblesse et le clergé.
Finalement le servage, cette forme adoucie de l'esclavage antique, après avoir persisté, en France, dans certaines régions, jusqu'à la Révolution et avoir été aboli plus tardive-
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ment encore dans l'Europe moyenne et orientale, a partout cédé la place à la troisième forme du travail servile, au salariat, qui anjourdliui exécute, mais sur une échelle bien plus vaste, tous les travaux jadis imposés aux esclaves. En résumé, depuis Torigine des civilisations jusqu'à nos jours, le labeur manuel, indispensable au maintien des sociétés, a toujours été accompli par une classe nombreuse et asservie, mais difTérenunent suivant les époques. Toujours la servitude des personnes est allée s'allégeant depuis rescla\^e primitif jusqu'au salariat passant par le servage ; mais la se^ vitude du travail a persisté et, dans bien des cas, comme nous le verrons, elle est de nos jours plus lourde qu'aux pires époques d'oppression franchement servile. A vrai dire, de cruels abus, qui théoriquement nous révoltent, ont persisté depuis les temps les plus reculés et même persistent encore, s'étant modifiés plutôt en apparence qu'en réalité et parfois même ayant conservé toute la brutalité des vieux âges.