I. Considérations préliminaires
Dans de précédents ouvrages, j'ai successivement étudié quelques-uns des grands chapitres de la sociologie ethnographique et toujours j'ai tâché de donner à ces investigations sociologiques un caractère objectif, d'éviter les
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systèmes à priori^ les généralisations dépourvues de base. Mes théories n'ont guère été que l'expression pure et simple des faits observés.
Sans doute cette méthode est lente et nécessite de longues recherches ; mais, sans elle, on ne saurait construire une sociologie digne d'être appelée scientifique : la sociologie ne peut exister qu'à la condition d'être une science d'observation.
Le sujet, que j'ai entrepris de traiter dans ce volume, ne le cède aux précédents ni en largeur, ni en importance. Il s'agit d'exposer analytiquement comment est né l'esclavage et pourquoi, quel rôle il a joué dans l'évolution des sociétés, quels services il a pu rendre, quels maux il a engendrés, pour quelles raisons sa rigueur primitive s'est lentement atténuée, quelles transformations il a subies, quelle traces, bien profondes encore, il a laissées dans la mentalité et dans les institutions de nos sociétés contemporaines. A-t-il aussi complètement disparu qu'il nous convient de le croire et de le dire etc., etc. ?
Pour mettre en lumière tous ces côtés de l'histoire de l'esclavage, il me faudra énumérer, apprécier, classer une armée défaits empruntés surtout à l'ethnographie et à l'histoire, en les éclairant les uns par les autres. Mais, et bien des fois j'ai eu l'occasion de le redire, on ne saurait, dans une étude scientifique, suivre le mauvais exemple que ne cessent de nous donner les métaphysiciens et, comme eux, faire de l'homme un être à part dans Tunivei^s. A coup sûr l'homme, même l'homme le plus inférieur, est un être singulier et, la vie de conscience du sauvage le plus grossier a une ampleur inaccessible au plus intelligent des animaux; mais, entre l'homme et l'animal, il n'existe que des différences de degré, non d'essence ; ce qui était en germe chez le second s'est simplement développé chez le premier. Au triple point de vue physique, moral et intellectuel, le Gemis homo est simplement l'amplification de
L ESCLAVAGE DANS LE REGIME ANIMAL ô
ranimai. Par un concours de circonstances, qui jusqu'à présent, nous sont fort mal connues, le cerveau et par suite l'esprit de rhomme ont acquis un développement inconnu aux plus intelligents des animaux ; mais, à tout prendre, Thomme n'est qu'un vertébré, mammifère, primate et il ne saurait sans démence renier ses origines. Aussi, au début de chacune de mes monographies sociologiques, je me fais un devoir de rechercher dans les mœurs des animaux sociables des traits analogues ou même identiques k ceux dont j'ai entrepris Tétude dans les sociétés humaines. Toujours ces confrontations sont des plus intéressantes ; car elles nous montrent, à Tétat schématique ou embryonnaire, les aptitudes, les besoins, les institutions, qui, chez Tliomme, se sont tellement épanouies et compliquées que cette luxuriante croissance a fini par masquer les origines. Pour rester fidèle à cette méthode si révélatrice, il nous faut donc, avant d'aborder l'étude de l'esclavage dans les races humaines, en rechercher l'analogue dans les sociétés animales.
Or, on sait qu'en ce qui concerne l'organisation sociale chez les animaux, la palme est loin d'appartenir aux types que nous sommes habitués à considérer comme supérieurs, aux vertébrés mammifères, sans en excepter les primates. C'est chez les invertébrés, du moins chez certains d'entre eux, que nous rencontrons des organismes sociaux, déjà fort complexes et laissant même bien loin en arrière les sociétés de certaines races humaines inférieures. Au point de vue de l'esclavage, ce sont les fourmis esclavagistes, qui sont surtout intéressantes ; mais avant de décrire leur manière d'entendre l'esclavage, il convient d'examiner très succinctement les sociétés de termites, au sein desquelles ce qu'on peut appeler la question sociale a été autrement résolue que dans les sociétés humaines.
lëvolution de l esclavage