V. — La question sociale dans les sociétés animales
Je dois terminer ici mon excursion dans la sociologie animale. J'aurais voulu la faire plus brève, car sûrement un bon nombre des faits que je viens de résumer sont familiers à la plupart de mes lecteurs ; mais, avant d'aborder une enquête sur l'esclavage dans les sociétés humaines, il était indispensable de réunir dans un exposé succinct tous les traits de mœurs qui, dans les sociétés animales, pouvaient nous fournir quelque lumière. Plusieurs données intéressantes ressortent en effet de la rapide revue que nous venons de faire. — Tout d'abord nous voyons qu'il convient de classer les sociétés animales en deux catégories : l^Les hordes anarchiques (chevaux, bisons), encore sans organisation, parce que les conditions de leur existence sont extrêmement simples. Les chevaux sauvages, les bisons, etc., n'ont, en effet, à exécuter aucun travail industriel ; il leur suffit de trouver ou de conquérir des pâturages suffisants et d'associer au besoin leurs forces pour se défendre contre les animaux de proie. — Les castors sont déjà dans des conditions différentes. Il leur faut construire des digues et des habitations, mais, comme leurs sociétés sont peu nombreuses, la nécessité d'une spécialisation du travail ne s'y est pas fait sentir encore. 2^ Il en est autrement chez les inver lébrés les plus intelligents, vivant en sociétés très nom-
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breuses. Ceux-ci ont dû organiser le travail, on peut dire résoudre à leur manière la question sociale. Dans toute société un peu complexe, qu'elle soit animale ou humaine, cette grosse question se dresse et il en faut trouver la solulion. Ici le labeur à exécuter est considérable ; il faut faire vivre dans un espace restreint une vaste agglomération d'individus et, pour cela, il y a de vastes abris à construire et à aménager, de gros approvisionnements à réunir, tout un peuple de jeunes à élever, des rivaux à tenir en respect, des ennemis à réduire, par suite la question de Torganisation du travail prend une grande acuité : il s'agit pour l'organisme social d'être ou de ne pas être.
Chez leD abeilles, les fourmis, les termites on a trouvé avantageux déspécialiser les fonctions, de créer des classes distinctes de progéniteurs et d'ouvriers, d'ouvrières plutôt. Les individus féconds ne travaillent pas ; la grande et indispensable fonction de la reproduction absorbe toute leur activité ; les ouvrières stériles assument tout le reste du travail social, qu'il soit industriel, domestique ou militaire. Chez les termites, on a fait un pas de plus dans la spécialisation en créant une caste exclusivement guerrière, chargée de protéger la république et de lui garantir la sécurité indispensable aux occupations intérieures. — Les fourmis amazones ont compliqué encore leur organisation sociale en constituant t»ois classes ou castes : les progéniteurs, le? guerriers et les travailleurs esclaves recrutés par des razzias^ mais à l'état de nymphes, avant l'éveil de leur vie consciente. — Dans ce type de société esclavagiste Tinjustice sociale apparaît : une aristocratie guerrière, dédaigneuse de tout travail industriel ou domestique, en a rejeté le fardeau ^ur une caste d'esclaves qu'elle recrute par la force et protège mais à la condition d'être exonérée de toute occupation pénibfe.
Cette organisation ressemble singulièrement à colle de nombre de sociétés humaines et nous avons vu que, dans
les deux cas, elle entraîne, pour les privilégiés, les mêmes conséquences funestes, plus accentuées même chez les fourmis amazones, qui finissent par devenir d'inintelligentes machines à tuer, incapables démanger seules. A première vue, on est surpris de voir combien ces sociétés animales» si complexes, sont supérieures aux primitives sociétés humaines. C'est qu'elles ne sont pas primitives. Elles ont sûrement débuté par des groupements sociaux d'ordre très inférieur et, comme nos sociétés civilisées, elles résultent d'une lente évolution. Au cours de ce chapitre j'ai eu à signaler la persistance du cannibalisme chez certaines fourmis, et j'ai montré que les sociétés de fourmis, ne sont pas toutes arrivées au même degré de complexité. D'autre part, on sait que toutes les abeilles sont aussi loin d'être également civilisées. Les polistes, par exemple, sont tout à fait comparables à nos races primitives. C'est que, dans toutes les sociétés, animales ou humaines, les civilisations supérieures ne sont que le suprême résultat d'une lente évolution.
Ainsi beaucoup de sociétés de fourmis n'ont pas encore eu ridée d'instituer chez elles l'esclavage et il en est de même chez les primitifs humains très inférieurs. Nous allons constater ce fait chez les races noires dites mélanésiennes et y prendre en même temps sur le fait l'origine même et les causes de Fesclavage.