II. De Vesclavage des femmes en Australie
Les Australiens et les Tasmaniens, leurs congénères, comptent parmi les types les plus primitifs de l'humanité contemporaine, puisqu'on retrouve encore chez eux, et dans toute sa pureté, la première forme sociale, celle du clan, dont j'ai eu tant de fois à parler. Ce régime du clan a inspiré à ces spécimens inférieurs de l'humanité quelques coutumes relevées, qui contrastent avec leur extrême sauvagerie, par exemple, un vif esprit de solidarité et la réglementation, la limitation juridique de la guerre, etc.; mais cela ne les empêche pas de tuer leurs prisonniers et même de les manger; or la guerre étant, par toute la terre, la grande pourvoyeuse d esclaves, les Australiens ne peuvent guère avoir d'esclaves dans le sens ordinaire du mot (1). Pour-
(1) Cari. Lumhoitz, Queslioniiaire de sociologie {BulL soc, d'anthrop. nov. 1888).
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tant, si simple que soit encore le genre de vie de ces clans primitifs, il nécessite certains labeurs pénibles, qui répugnent fort aux hcmimes; aussi les imposent-ils à leurs fenunes. — C'est là un fait général : Dans toutes les civilisations très primitives, la femme tient lieu des animaux domestiques, des bêtes de somme, que possèdent les sociétés plus avancées ; en réalité, elle est traitée en esclave et c'est sûrement Tune des raisons pour lesquels l'esclavage proprement dit a été institué assez tardivement au cours de révolution sociale. On n'en éprouvait pas le besoin.
Les Australiennes,nous dit un bon observateur (1), sont en effet de véritables esclaves. Toujours elles sont maltraitées; jamais elles ne sont respectées. Tout le lourd labeur esta leur seule charge : ce sont elles qui doivent construire les cabanes nidimentaires des Australiens ; elles qui vont chercher Teau et le bots nécessaires pour les besoins domestiques. Un voyageur français décrit, comme suit, la vie de FAustralienne : « Voyez-la, le dos chargé de son petit enfant (parfois même de deux enfants) et d'un sac pesant, dans lequel sont serrées les provisions avec les instruments de pêche ; voyez-la traversant les bois et les marais ou forcée de gravir les dunes de sable à la suite de son maître, qui, libre de tout fardeau et inaccessible à la pitié, presse jusqu'au soir la marche de sa famille. Cest le moment où la tribu (le clan plutôt), soit qu'elle change de canton, soit qu'elle exécute quelque expédition guerrière, s'arrête pour camper. Les hommes se livrent au repos ; les femmes au contraire coupent du bois pour entretenir le feu durant la nuit et longent les rivières ou les lacs pour trouver des coquillages, qu'elles font cuire sur des charbons et apportent à leurs maris. Si cette ressource leur manque, elles vont à la recherche des lézards et des opossums, qu'elles poursuivent jusqu'à la cime des arbres les plus élevés où, cachés dans
[i) C. Lumholtz, Loc. cit.
leurs trous, ces animaux inoffeasifs se croyaient en sûreté. Je pourrais citer encore, continue notre voyageur, plusieurs autres expédients qu'emploient ces malheureuses pour se procurer la nourriture de leur tyran et de ses fils. Quelquefois elles s'étendent sur un tertre, tenant dans leurs mains entr'ouvertes des morceaux de chair pour attirer les oiseaux» et elles restent immobiles jusqu'à ce qu'elles puissent en saisir un au moment où il cherche à s'emparer de Tappât. Lorsque la tribu fréquente les côtes, le sort des femmes est peut-être plus misérable ; car, pour attrapper du poisson ou des coquillages, elles passent les journées et souvent même les nuits à plonger au milieu de Técume des lames ou bien à pêcher un peu au large sur de chétifs radeaux avec de grossiers filets d'écorce d'arbres, que terminent des hameçons faits d'une écaille d'huitre à peine façonnée . Ces occupations pénibles sont entièrement dévolues au sexe le plus faible et chaque jeune fille subit, presque en naissant, la section des deux dernières phalanges du petit doigt de la main gauche afin que la ligne de pêche puisse se rouler plus facilement autour des autres doigts » (1). Dans son ensemble, ce tableau est exact; seulement, en Australie comme en diverses autres contrées, les mutilations phalangiennes sont ordinairement des sacrifices offerts aux ombres des morts ou aux méchants esprits pour désarmer leur colère. D'autre part, cette énumération des occupations féminines en Australie n'^st pas tout à fait complète. Mais, sur ce point, on peut recourir à d'autres témoignages à la la fois détaillés et plus récents.
Un missionnaire italien, Rudesindo Salvado se lamente, comme suit, sur le sort de l'Australienne: « Pauvre femme !..• Ta vie et ta naissance sont au pouvoir d'une mère dénaturée, si, en venant au monde, tu lui apportes un trop grand surcroît de peine, ou si pour comble d'infortune, tu
{\) Laplace, Voyage de la Favorite.
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fts sa troisième fille. Dans les années de ton enfance, en cas d'extrême famine, tes membres servent de pâture à ta famille, qui n'écoute que sa faim !... Et, quand tu es adulte, ta vie est comptée pour rien par ton mari lui même » (1). Le même observateur nous dit encore que la vie de TAustralienne n'est qu'une succession de rapts subi par elle. Son premier mari est ordinairement un homme âgé et jaloux, qui ne lui permet pas de s'éloigner d'un pas ; car les jeunes ravisseurs sont toujours aux aguets. Pour un regard indiscret, surpris au passage, il lui traverse une jambe d'un coup de son ghici ou lui casse la tête avec son daotiak.., La seule présence des maris fait trembler les femmes australiennes; car leur mauvaise humeur se décharge volontiers sur elles, sous la forme de coups et de blessures (2).
Les femmes accompagnent leurs maris dans leur vie toujours errante, s'il arrive que le temps se mette à la pluie, le devoir de la femme est, sur un signe du maître, de construire une hutte. D'ailleurs, elle a, chemin faisant, ramassé des morceaux de bois convenables. Pour les utiliser, elle creuse avec le bâton pointu, qui ne la quitte jamais, huit ou neuf trous qui circonscrivent un cercle aussi parfait que possible. Dans chacun de ces trous, elle fixe un long bâton flexible ; puis elle incline vers le centre toutes les extrémités supérieures de ces bâtons, et elle sait les fixer sans les lier. Cela fait, entre les pièces de cette légère charpente, [elle entrelace des bâtonnets, qui consolident le tout ; enfin elle recouvre cette sorte de cage de larges bandes â'écorce, qu'elle détache des arbres sans autre outil que sa ouanây son bâton, son unique outil (3).
Un explorateur norvégien. Cari Lumholtz, qui, il y a peu
(1) H. Salvado, Mémoires historiques sur V Australie, 196.
(2)/6id., 279.
d'années, a fait un assez long séjour parmi des Austialiens extrêmement sauvages encore, puisqu'ils pratiquaient le cannibalisme,! confirme le témoignage du père Salvado, mais en donnant des détails plus circonstanciés. Quoique les indigènes visités par C. Lumholtz mangent volontiers leurs prisonniers de guerre, ils épargnent ordinairement les femmes, mais seulement quand elles sont jeunes. D'ailleurs, même dans son clan, une jeune Australienne n'est pas en sûreté. Tous les hommes la désirent et elle appartient au plus fort ou au plus puissant. Quand, à une certaine époque de Tannée, les hommes des divers clans se donnent rendez-vous pour vider leurs querelles par des combats singuliers, réglés d'avance, les femmes se tiennent derrière les combattants, ramassent les armes des leurs et leur en fournissent d'autres, quand ils doivent soutenir successivement plusieurs combats. L'issue de ces rencontres les intéressent fort ; en effet, si leurs maris succombent, elles appartiennent, le soir même, à de nouveaux propriétaires (1). Sur les occupations obligatoires de la femme, M. Lumholtz nous fournit les renseignements les plus circonstanciés, aussi vais-je lui laisser la parole : « Chez les nègres d'Australie, ce sont les femmes, qui sont plus spécialement chargées de pourvoir à la nourriture quotidienne et qui, pour subvenir à l'alimentation de tous, entreprennent souvent de très longues tournées Les travaux les plus durs
leur sont réservés. Elles trottent avec leur panier et leur bâton, cueillent des fruits, déterrent des racines ou retirent des larves des vieux troncs d'arbres. Elles trouvent une partie de ces fruits sur la terre, d'autres sur les arbres, auxquels elles grimpent avec non moins d'agilité que l'homme. Le bâton, le seul outil permis aux femmes, leur est indis-
(1) C. Lumholtz, Chez les Cannibales, (Tour du monde, 1889. Premier semestre, 311).
(2) Lumholtz, loc. cil,, 28Ô.
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pensable dans cette chasse à la nourriture ; ce bâton est de bois dur ; sa longueur est d'un mètre et demi à deux mètres, et à ]'un de ses bouts on fait une pointe au moyen d'une double opération, qui consiste à passer d'abord au feu, puis à aiguiser à la pierre la partie qui doit être amenuisée.
Toute femme mariée allant à la danse, a soin d'emporter ce bâton ; c'est la marque de sa dignité, la preuve quelle est chargée de pourvoir à l'alimentation de la famille. De plus elle doit porter sur l'épaule son enfant, fardeau qu'elle dépose seulement pour creuser ou grimper. — Rentrée au camp^ de longues occupations l'attendent , i\ lui faut batfre, rôtir, laver les baies ou les fruits, en exprimer le jus qui souvent contient un principe toxique : c'est encore la femme qui bâtit la hutte après avoir rassemblé les matériaux nécessaires. Assurément l'homme aide à abattre les arbres, à dresser les quatre au cinq troncs minces, qui forment la charpente ; mais la femme de^Ta porter les énormes et nécessaires paquets de feuilles de palmier ou d'herbesjusqu'à l'emplacement choisi. C'est elle encore, qui, de la main ou du bâton, débarrasse de toute aspérité le sol de la case. A elle aussi la charge d'entretenir le ménage de bois et d'eau .
La femme emballe et porte tous les paquets, lorsqu'on se rend d'un point à un autre. L'homme marche toujours en avant, les mains vides ou à peu près, n'ayant à porter que des armes légères. . . . tandis que les femmes le suivent chargées, comme des mules à bagages, de quatre ou cinq paniers où Ton a entassé les provisions de bouche. Si Tune des corbeilles est occupée par un enfant, cela n'empêche pas la mère d'en porter un second, plus grand, sur l'épaule.
La contribution alimentaire de l'homme consiste surtout en miel, et accidentellement en œufs, gibier, lézards, mais en général, il garde pour lui la nourriture animale.
La femme en est réduite, ainsi que ses enfants, à un régime végétal, dont elle doit se procurer les éléments. Pour l'homme, la chasse est surtout un sport ; il ne la pratique pas en pourvoyeur de ménage ; car ce n'est pas son affaire d'approvisionner la famille et il ne se croit tenu à aucune obligation en tant que père et époux. 11 vit pour sa satisfaction personnelle, partant pour la chasse dès que Therbe est sevrée de rosée et ne rentrant que le soir, parfois les mains vides et ayant dévoré sur place son butin. » Mais si le mari australien a peu de devoirs, il a beaucoup de droits (1) : il peut, suivant son caprice battre, blesser, même tuer sa femme, si bon lui semble. La nuit, par tous les temps, celle-ci doit aller chercher du bois et de l'eau. L'un des plus intelligents parmi les hommes qui accompagnaient C. Lumholtz, passa une bonne partie d'une nuit à battre sa femme, et lui cassa même deux doigts parce que, sous prétexte, disait-il, que la nuit était trop froide, elle avait fait des diCQcultés pour aller chercher du bois (2). — Aussi la richesse d'un Australien se mesure-t-elle au nombre de ses femmes, puisque tous les travaux leur incombent (3). — Ce sont de véritables esclaves et il nous importe de bien établir ce point, aussi ajouterai-je encore aux citations, que je viens de faire ou de résumer, un certain nombre de traits de mœurs relevés çà et là par divers voyageurs.
Non seulement ce sont les femmes australiennes, qui recueillent et préparent les aliments végétaux ; mais, sur le littoral, c'est la femme, qui va, en plongeant, chercher les coquillages, formant alors la base de l'alimentation. En Dutre elle doit conserver et allumer le feu. Chasser et guerroyer sont les seules occupations de l'homme, que la femme suit dans ses incessantes excursions, en portant, outre ses
(1) Lumholtz, loc, ciL, 257, 258.
(2) Ibid. ,258.
<3) Ibid.
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jeunes enfants, le mobilier d'ailleurs fort simple de la famille ainsi qu'un tison embrasé à un bout et qu'elle ne doit jamais laisser éteindre (1). En récompense, l'Australienne est aussi mal traitée que possible. Assez rarement, nous dit Oldfield, une Australienne meurt de mort naturelle : « On les dépêche généralement avant qu'elles deviennent vieilles et maigres, de peur de laisser perdre tant de bonne nourriture.... Bref, on y attache tellement peu d'importance soit avant, soit après la mort, qu^il est permis de se demander, si l'homme ne met pas son chien, quand celui-ci est vivant, absolument sur la même ligne que sa femme et s'il pense plus souvent et plus tendrement à l'une qu'à l'autre, après qu'il les a mangés tous les deux » (2). — La vie deTAuslralienne n'est qu'un martyre souvent assez court; elle ne mange qu'après les hommes et seulement ce qu'ils veulent bien lui jeter par dessus l'épaule, comme à un chien (3). — Mais ce n'est pas tout, la femme australienne peut être vendue, louée, battue et même tuée par son mari-propriétaire. Enfin chez les indigènes australiens, les fardeaux sont invariablement portés à dos de femme (4). — L'homme peut à volonté répudier sa femme ; quant à elle, s'il lui arrive d'abandonner son mari ou de lui être infidèle, elle est condamnée à recevoir sur la tête des coups de ouadieSy administrés soit par le mari, soit, à son défaut, par ses parents. Chacun de ceux-ci frappe un nombre réglementaire de coups, mais d'autant plus qu'il est plus proche parent. Une femme, ainsi châtiée pour avoir abandonné dans la brousse son mari, mort dans l'intervalle, avait reçu de trois parents du défunt six coups ; savoir un du parent le plus éloigné ; deux, d'un autre ; trois, du parent le plus proche. Le sang
(1) R. Salvado, Mémoires $U7' V Australie.
[t] Oldfleld, Trans, EihnoL Soc. Nouv. série, III, 220.
(3)R. Salvado, loc. cit,
(4) Cari. Lumholtz, loc. (dt,
Letourneau.
ruisselait de son cuir chevelu largement entaillé ; mais elle trouvait la chose toute naturelle et disait à des Européens, qui rinlerrogeaient : « C'était leur droit ; je dois le supporter (1). »
En Australie, le rapt des femmes estchose très commune; c'est même la manière réputée honorable de se procurer des femmes et aussi une cause d'incessants conflits entre les clans. Quand une femme se laisse enlever par un homme, tout le clan peut se mettre à sa poursuite et si elle est reprise, elle devient propriété commune de tous ses capteurs ; ils en peuvent user et abuser jusqu'à ce qu'elle ait été rendue soit à son mari, soit aux parents mâles de ce mari (2). Une coutume semblable était en vigueur aux îles Fidji et, avec bien d'autres, elle atteste la commune origine des Australiens et des Papous.
Les femmes capturées en temps de guerre avaient un sort divers, suivant que le clan des capteurs était ou non en relation matrimoniale avec le clan des captives. Dans le premier cas, on les adjugeait aux clans ou subdivisions de clan, qui auraient eu le droit de se les procurer pacifiquement, par échange, achat, ou autrement ; dans le second cas, elles appartenaient aux capteurs, surtout à ceux qui avaient tué leur mari. — Les veuves étaient remariées, recédées plutôt, par leur clan et à son profit ; mais, si Ton ne parvenait pas à s'en défaire avantageusement, on les affectait aux plaisirs génésiques du clan tout entier ; elles devenaient propriété publique (3). Notons, pour terminer, que, dans chaque clan, les vieillards ont le monopole des femmes (4), d'abord parce qu'ils jouissent d'une particulière considération, peut-être aussi parce qu'ils sont peu ou
(1) Bonwick, Daily II fe of the Tasmanians, 74.
(2) Fison et Howitt, Kamilaroi and Kurnai, 205.
(3) Bonwick, loc. cit., 75.
(4) Fison et Howitt, loc. cit., 342.
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point prolifiques. En effet, les Australiens sont extrômement malthusiens comme l'indique assez clairement leur coutume de la mika-operation destinée selon toute apparence à réprimer un croît gênant de la population. — Ces traits de mœurs suffisent à bien établir qu'en Australie la femme supplée désavantageusement pour elle, mais très avantageusement pour Thomme, à Tabsence des esclaves ordinaires. Ceux-ci en effet manquent en Australie, Nous allons voir qu'il en est de même dans certains archipels papous, landis que d'autres sont déjà esclavagistes.