III. De V esclavage en Papoicasie
Au point de vue de l'esclavage, les archipels papous ne sont pas uniformes ; les uns l'ignorent encore, par exemple, les Nouvelles Hébrides, la Nouvelle Calédonie ; d'autres au contraire le pratiquent et dans toute son horreur primitive ; c'est le cas pour la Nouvelle-Guinée et Tarchipel vitien. — Aux Nouvelles-Hébrides, où l'on est pourtant agriculteur, comme dans toute la Papouasie, on n'a pas encore eu Tidée de recourir à l'esclavage pour faire exécuter les travaux agricoles et autres ; aussi la guerre, qui est incessante entre les tribus, revêt-elle, dans cet archipel un caractère d'extrême férocité. Dans ces îles, les ressources alimentaires sont restreintes, souvent insuffisantes, et, en cas de disette, on essaie sans scrupule de se pourvoir chez les voisins. La famine et les rapts de femmes, à la mode australienne, sont les causes habituelles des guerres (1). Les captifs sont mangés. Ce goût du cannibalisme est souvent la cause des conflits armés ; car les vainqueurs se délectent dans des festins d'anthropophages, tout à fait comme en Australie. A San
(1) E. M. Imhaus, Les Nouvelles-Hébrides, 67.
Cristoval, Tune des lies Saloraon, les indigènes ne se contentent pas de manger les corps des ennemis tués, comme on le fait aux Nouvelles-Hébrides et à la Nouvelle-Calédonie; ils font commerce de ces précieux cadavres. Pourtant ce n'est que dans un certain nombre d*tles que Ton tue les hommes uniquement pour les manger (1). Mais toutes ces guerres sont sans pitié et aboutissent souvent à la totale exterminalion des vaincus (2), que Ton ne songe pas encore à épargner pour en tirer profit ou utilité.
Dans ces archipels, comme en Australie, les plus pénibles travaux sont encore exécutés par les femmes, qui sont les bêtes de somme des hommes, et travaillent sans cesser de porter leurs enfants à califourchon sur leurs hanches (3). Pourtant la plantation des ignames est laffaire de deux sexes ; un beau jour, après en avoir conféré avec les anciens du clan, le chef conduit tout son monde sur la parcelle à débroussailler et à cultiver. La besogne est vite faite ; les hommes, les femmes et les enfants s'y mettent en commun. Même système pour la récolte, qui se partage entre tous sous la haute direction du chef (4).
Le triste sort des femmes aux Nouvelles-Hébrides avait déjà frappé le capitaine Cook, qui dit à propos des femmes de Tanna : « Le penchant des insulaires pour l'oisiveté se manifeste surtout par la manière dont ils traitent les femmes, qui ne sont à proprement parler que leurs bêtes de somme. J'en ai vu une marcher avec un gros paquet ou un enfant sur le dos et un autre paquet sur le bras, tandis qu'un jeune homme, qui la précédait, ne tenait à la main qu'une massue ou une lance. Fréquemment nous avons observé le long de la plage, sous l'escorte d'un certain nombre d'hommes
(1) E. M. Iinhaus, Loc. cil. y 08.
(2) IfjuL, GC.
iH) Godringlon, The Melanesians, l. 3(4. (4; Imhaus, loc. cit., 59, 85.
LES ORIGINES DE l'eSCLAVAGE E.\ MÉLANÉSIE 37
armés, de petits troupeaux de femmes, chargées de fruits et de racines ; mais rien n'est plus rare que de rencontrer des hommes portant des fardeaux (1). »
Dans ces sauvages sociétés papoues des Nouvelles-Hébrides, le plus gros du travail domestique ou industriel pèse donc particulièrement sur la femme, aussi n'y a-t-on pas encore songé à l'esclavage proprement dit ; c'est qu'à vrai dire, on en a Téquivalent. — Pourtant les hommes interviennent d'ordinaire dans les travaux agricoles et la coutume, variable suivant les localités détermine la part de ces travaux qui revient soit aux hommes, soit aux femmes (2).
On se passe aussi de l'esclavage à la Nouvelle-Calédonie et on y supplée de façon analogue. 11 existe d'ailleurs une grande analogie de mœurs entre les Canaques néo-Calédoniens et ceux des Nouvelles-Hébrides. Avant l'occupation française, le cannibalisme était une pratique courante à la Nouvelle-Calédonie et le désir de s'y livrer poussait fréquemment à la guerre ; car un grand festin de cannibales était le couronnement et la récompense de la victoire. En pleine paix même certains chefs mangeaient parfois en famille un de leurs sujets et, aujourd'hui encore, il arrive que de vieux Canaques se régalent encore en cachette en mangeant quelques femmes, qu'ils ont tuées ou fait tuer (3).
Comme aux Nouvelles-Hébrides, le cannibalisme et les rapts de femmes étaient les causes ordinaires des luttes guerrières. Habituellement néanmoins, on nemangeaitque les gens appartenant à des clans étrangers et, dans les guerres intestines, on respectait les morts (4), du moins on n'y mettait pas la dent.
Pas d'esclavage proprement dit ; il est remplacé par la
1) Cook, Hist. univ. voy,y vol. VIII, 404 (Deuxième voyage).
(2) Godrington, The Mclanesiajis, 304.
(3) MoQcelon, Questionnaire de sociologie (Bull, soc, dCanthrop.^ 4886.)
(4) De Rochas, Nouvelle-Calédonie, 242.
servilité générale à l'égard des chefs, à qui, en principe, tout appartient : sol, cases, armes, hommes, femmes et enfants (1) ; les gens de rien, les petits, doivent en outre des corvées à leur chefs (2). Mais les femmes sont de véritables esclaves (3). Le mari a ses occupations spéciales ; il va à la pèche, fabrique les filets, construit les embarcations et les maisons. Mais bien plus lourd est le labeur imposé à la femme : il lui faut recueillir à marée basse les coquillages et les holothuries, faire la cuisine, balayer la case, ramasser le bois, arracher et porter les ignames, casser les mottes de terre des champs, brûler Therbe des plantations, sarcler les cultures, et on ne lui sait aucun gré de tant de services rendus ; souvent l'homme lui parle à peine et il ne lui ménage pas les coups (4). Aucune intimité entre les deux sexes : la femme mange à part, couche à part, même elle danse à part; souvent son sort est si affreux qu'elle s'y dérobe par le suicide (5). Comme elle sert de bête de somme, les hommes se procurent autant de femmes qu'ils peuvent ; néanmoins les chefs seuls, sont assez riches pour pratiquer la polygamie sur une assez large échelle. Certains ont douze ou treize femmes, qui leur tiennent lieu d'esclaves ou de serviteurs (6).
Si l'esclavage proprement dit est inconnu dans les archipels papous, dont je viens de parler, il n'en est pas tout à fait de même dans d'autres, notamment aux îles Salomon, à la Nouvelle-Guinée, aux îles Fidji, etc.
Aux lies Salomon, les indigènes commencent à avoir conscience des avantages que l'esclavage peut procurer aux
(1) hourgBirel y Races de rOcéa7iie française (Bull. soc. d'anllirop., t. II;.
(2) De Rochas, loc. cit., 245.
(3) Moncelon, loc, cit., 370.
(4) Bourgarel et de Rochas, loc. cit.
(5) De Rochas, loc. cit., 226, 227.
(6) Ibid., 228.