DE L*ESGLAVAGE EN AFRIQUE
maritale et à chercher un refuge dans un village étranger. Toujours elles l'y trouvent ; car un large droit d'asile, imposé par la coutume, tempère quelque peu dans ces villages nègres la brutalité des mœurs. Pour tout village, c'est un point d'honneur de ne pas livrer un homme adultère ou une femme réclamant un asile. Mais chacun de ces £aits divers de la vie des nègres détermine, de village à village, des palabres, des négociations, souvent des guerres (1) .
Pour les esclaves, le même droit d'asile existe et il est plus large encore. Quand, pour avoir été trop brutalisé ou pour tout autre motif, un esclave abandonne son maître et s'enfuit dans un village voisin, il luisuffit d'en aller trouver le chef et de lui mettre les mains sur la tête, en disant : « Je vous choisis pour maître », pour que celui-ci soit obligé d'accepter : il y va de son honneur. Ce recours au patronage d'un tiers s'appelle le bongo ; il fait partie du droit coutumier et ne suscite ni palabre, ni querelle (2). Au milieu d'une telle barbarie, cette habitude si tutélaire du bongo est faite pour surprendre. Ces vieilles et généreuses coutumes contrastent avec celles qui régnaient chez les tribus du littoral démoralisées par la traite européenne. Ainsi, à la Côte-d'Or, les tentatives d'évasion étaient cruellement réprimées ; les deux premières seulement par l'amputation d'une oreille ; la troisième par la décapitation. Dans le pays d'Issiny, tout esclave, qui essayait de s'évader, était mis à mort. (Démeunier. L'esprit des différents peuples. II. 125.)
Chez ces populations de l'Afrique occidentale, si sauvages encore, l'esclavage a déjà des origines multiples. La première est la guerre, la razzia. Près du delta du Niger, les noirs sont groupés en petites peuplades d'une centaine
(1) Du Chaillu. Loc. cit., 377.
(2) Du ChaiJlu. Afrique éqxtaloriale, 504.
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d'individus environ, mais ayant chacune un roitelet, sans doute à cause de leur perpétuel état de guerre. Entre ces minuscules tribus monarchiques, iln y a que des rapports de meurtre et de vol. Sans cesse on se rue sur les voisins pour s'emparer de leurs articles de pacotille et capturer des esclaves (1). Mais l'esclavage a bien d'autres causes encore. Il y a d'abord ce qu'on appelle en Europe « le droit du père de famille ». Personne ne conteste à un homme la liberté de vendre ses enfants, si bon lui semble. Au beau temps delà traite, il y avait sous ce rapport, sur le littoral de la Guinée, une émulation très peu louable entre le père et sa progéniture. Pour éviter d'être vendus, les enfants fuyaient l'auteur de leur jour, même lui dressaient des embuscades et, s'il y tombait, s'en allaient avec une joie peu dissimulée le vendre au prochain comptoir européen (2).
Les pénalités juridiques alimentent aussi largement le commerce d'esclaves. L'unité monétaire la plus usuelle étant l'esclave, les amendes pour crimes ou délits s'évaluent ordinairement en esclaves ; mais, si le condamné ne possède ni esclaves, ni denrées ayant une valeur équivalente, il est saisi au sens littéral et juridique, puis vendu. Sont également vendus, mais directement par leurs créanciers, les débiteurs insolvables. Les voleurs, les adultères subissent le même sort : on les vend aux tribus voisines (3). Mais ce n'est guère que le petit adultère, celui commis, soit avec une femme secondaire, soit avec une femme esclave, qui entraîne ce châtiment relativement bénin. L'adultère avec une grande fem7ne est d'habitude considéré comme un crime capital ; seulement le mode de supplice varie ; c'est tantôt le bûcher, tantôt la décapitation, tantôt la
(1) Viard. Au Bas-Niger, (}o.
(2/ Giraud-Teulon. Origines du mariage^ p. 431.
(3) Du Ghaillu. Loc. cit,, 374.
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noyade (1). Les Boulous préféraient la crucifixion ; le coupable était cloué à un arbre, les bras élevés et les mains en croix (2). Une autre catégorie de condamnés, qui est même la plus nombreuse, est celle des malheureux convaincus de sorcellerie ; souvent l'accusation de sorcellerie Q'a d'autre but que de se procurer des esclaves à vendre.
Toutes ces causes d'esclavage préexistaient à la traite européenne et lui ont survécu. D'une manière générale, quiconque a succombé dans un palabre doit être vendu ; mais il serait presque invariablement mis à mort, si Ton n'avait aucun moyen d'en tirer profit. (3). Le facile trafic des esclaves en multiplie certainement le nombre, mais il diminue les condamnations à mort, de même qu'il rend plus fréquentes, mais moins cruelles, les razzias guerrières.
Les indigènes de l'Afrique occidentale distinguent d'ailleurs diverses catégories d'esclaves et il en est, dont le sort est souvent tolérable. Ainsi les esclaves domestiques, souvent nés dans la tribu, même dans la maison, sont traités avec une douceur relative. Le maître les protège, les maltraite rarement, ne les vend jamais au dehors et parfois même tolère qu'ils aient des biens à eux appartenant (4). Au contraire les prisonniers de guerre sont vendus le plus vite et le plus loin possible. Au temps de la traite, on les envoyait directement à la côte à destination des comptoirs européens, notamment des bar7^acons portugais, qui longtemps en expédièrent des cargaisons au Brésil (5).
Dans la description que je viens défaire de ces horribles
(1} Fuchs. Mœurs œngolaises, dans la revue belge La Société nouvelle, oct. 1889.
(2) P. Barret. Afrique occidentale^ t. II, 236.
(3) Du Chaillu. Lac. cit., 376.
(4) Du Chaillu. Loc, cit. 374.
(5) Ibid,, 376.
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mœurs, tous mes exemples ont été pris dans TAfrique occidentale. On pourrait se demander, si les petites tribus sauvages de l'Afrique orientale sont aussi féroces, si la brutalité des nègres occidentaux ne tient pas à des causes particulières. Un très rapide coup d'œil jeté sur l'Afrique orientale, va nous édifier à ce sujet.
Dans l'Afrique orientale, les petites tribus encore sauvages pratiquent l'esclavage exactement comme celles de l'occident. Les razzias et la chasse à Thomme leur sont également familières. Comme leurs congénères de Touest, les noirs de l'est capturent surtout les femmes et les enfants: Ips hommes, à peu près sûrs d'être sacrifiés, se défendent ordinairement jusqu'à la mort et, s'il leur arrive d'être pris vivants, leur indomptable esprit de révolte leur ôte toute valeur comme esclaves (1). D'ailleurs certaines peuplades, les Niam-Niam par exemple, sont cannibales comme celles du bas Congo, et mangent une partie de leurs captifs. La ressemblance est donc bien grande; seulement dans plusieurs tribus nègres de l'Afrique orientale, le pouvoir monarchique du chef est plus solidement établi que dans les tribus de l'Occident. Le chef des Vouakilima, par exemple, est propriétaire de son petit peuple. On ne lui parle qu'à distance respectueuse. Tous les enfants mâles de la population sont élevés ensemble et dressés aux services royaux (2). Tous les prisonniers de guerre appartiennent au petit monarque, il vend les femmes et garde les enfants pour en faire ses esclaves. Libre à lui de tuer ou de vendre ses sujets, selon son bon plaisir (3).Chez lesVouadoé, quand le chef meurt, deux esclaves de sexe différent sont enterrés tout vifs avec lui ; l'un est muni d'une serpe pour couper dans Tautre monde le bois de son maître ; l'autre, la femme, est assise
(1) Schweinfurlh. Loc. cit.,Uj Wi.
(2) Burton. Yotj, Gr. Lacs. 659.
(3) Ibid., 659.