I. L'esclavage clans les petits royaumes fétichistes
Dans le dernier chapitre, nous nous sommes occupés de Tesclavage chez les noirs les moins civilisés de la grande zone tropicale, que j'ai appelée « servile ». Il s'agit aujourd'hui de voir ce qu'il a pu devenir, chez les populations, qui ont gravi un degré dans la hiérarchie politique, au moins au point de vue de Timportance des États. En etTet,
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du Golfe de Guinée à la région des Grands Lacs, un certain nombre de petites monarchies barbares se sont fondées et, dans toutes, l'esclavage est institué. Mais, de ces petits Etats monarchiques, les uns sont encore fétichistes; les autres ont adopté l'Islamisme, en l'accommodant à la portée de leur esprit. Or la civilisation des royaumes fétichistes est restée très notablement inférieure à celle des Etats plus ou moins frottés de Mahométisme.
Cette différence tient à des causes multiples ; d'abord et en grande partie, à ce que les Etats devenus Musulmans sont, pour la plupart, situés non loin de la frontière méridionale du Sahara et par suite ont reçu un appoint plus ou moins fort de sang berbère ; ensuite parce que, en dépit de ses graves imperfections, la religion de Mahomet porte pourtant avec elle une morale plus relevée que celle des tribus fétichistes du Gabon ou de la région mozambique. L'esclavage surtout a été réglementé par Mahomet avec une maniiuétude relative, comme nous le verrons plus tard. 11 nous importe donc de Tétudier, en premier lieu, là où il est encore sous sa forme africaine, indigène et vierge d'influences extérieures.
Le Dahomey, par lequel il convient de commencer notre élude, parce que la race qui l'habite ne diffère pas extrêmement de celle du Gabon et du Congo, est un pays fertile et assez bien cultivé autour des villes ; près de Canna et dans lasaison favorable, la campagne est couverte de moissons. Nombreuses et variées sont les plantes cultivées par les Dahoméens ; ce sont : trois espèces de blé ; du riz, du millet, des pois, des fèves, des patates,des ignames, des melons, des légumes, des arbres fruitiei-s, etc. (i) Le blé se broie entre deux pierres, selon la pratique usitée dans toute l'Afrique sauvage, pratique,qui était aussi celle de nos populations néolithiques. Avec la farine ainsi obtenue, .on fait delabouil-
(1) Lamie. Le Dahomé. 83, 229.
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lie ou des galettes appelées kanki et qui se mangent assai sonnées d'un peu d'huile de palme (1).
Malheureusement il n'existe au Dahomey, où les bœufs sont chétifs et où les chevaux ne vivent guère, aucun animal propre au labour (2). Tous les travaux des champs doivent donc se faire de main d'homme, de main humaine, et ils incombent nalurellement aux asservis et aux faibles, aux esclaves et aux femmes. Conséquemment le goût des Dahoméens pour Tagriculture nécessite l'aide d'une nombreuse population servile et en effet le plus pauvre des indigènes possède au moins un esclave : mais ces esclaves domestiques doivent se distinguer nettement des captifs, que l'armée dahoméenne razziait, par milliers, chez les peuplades limitrophes. Les esclaves domestiques du Dahomey ne se vendent pas; leur vente était même interdite par le roi qui se réservait le monopole de la traite des captifs. D'ordinaire on affecte les esclaves domestiques spécialement au travail des champs et ils vivent à la campagne dans une demi-indépendance tempérée par quelques coups de corde. Leurs enfants étant esclaves, comme eux, le chiffre de la classe servile va donc sans cesse grossissant (3).
Le sort de ces esclaves domestiques diffère extrêmement des captifs de guerre, que le roi sacrifiait ou vendait par troupeaux, dont il faisait parfois cadeau, par centaines, à ses officiers et courtisans (4). — Il est hors de doute que cette population d'esclaves doit considérablement alléger le labeur des femmes ; mais elle est loin de le supprimer. En effet les femmes vont aux champs avec les esclaves ; suivant un usage universel dans l'Afrique noire, elles sont
{{) Snelgrave. Nouvelle relation de quelques parties de la Guinée (17^*) et Bosman. Description de la Guinée, 339 (cité par Lalïitte).
(2) Laffile. Le Dahomé. i68.
(8) Laffitle. Le Jkihoyné, l'i3.
(4) lbid.,^21.
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spécialement chargées de broyer le grain ; enfin elles doivent approvisionner d'eau le ménage. Tous ces travaux, elles les exécutent en portant ordinairement sur leur dos un enfant mal attaché et qui ballote dans tous les sens (1).
C'est un spectacle curieux que de voir les femmes revenir de la fontaine par bande de douze, quinze, vingt, aveô leur cruche sur la tête, leur enfant sur le dos et en bavardant à qui mieux mieux sans ôter pour cela leur pipe de leur bouche (2). Les Dahoméennes ne seraient donc pas trop malheureuses sans la brutalité de leurs maris, qui parfois les maltraitent plus durement que leurs esclaves et leur déchirent le dos à coup de bambou (3).
Néanmoins ni les femmes, ni les esclaves domestiques n'alimentaient, à l'ordinaire, les célèbres hécatombes humaines, si chères aux monarques et aux féticheurs dahoméens. C'était les esclaves de guerre, les captifs, qui étaient réservé pour ces boucheries, ceux du moins que les vainqueurs n'avaient pas décapités inmiédiatement après la victoire en emportant leurs têtes, comme des trophées. — Ces sacrifices sanglants, à la fois si affreux et si absurdes à nos yeux d'Européens, étaient, au Dahomey, une survivance ; ils contrastaient avec la civilisation relative du pays et attestaient qu'en se fondant, en élargissant ses frontières par la guerre, en devenant une monarchie absolue avec une cour nombreuse, une classe sacrée de féticheurs plus nombreuse encore, le Dahomey n'avait accompli aucun progrès moral ; il était seulement devenu Tamplification d'une de ces petites tribus gabonnaises encore plongées dans la sauvagerie primitive et particulièrement dans la plus primitive de toutes, celle qui consiste à exterminer les prisonniers de guerre.
(1) Laffitte. Le Dahomey 150.
(2) ma., 150.
(3) Ibid., 152.
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En parlant des mœurs guerrières dans TAfrique occiden- -tale, j'ai décrit, dans tous leurs horribles détails, les orgies de sacriflces d'esclaves auxquels se livraient les Dahoméens (1).
Aujourd'hui je me bornerai à rappeler les traits principaux de ces immolations, dont les captifs, parfois les esclaves faisaient tous les frais, et je rapprocherai des mœurs dahoméennes celles del'Achanti, qui n'étaient pas moins atroces.
La folie sanguinaire des « coutumes » au Dahomey passait l'imagination . On sait que cette vaste consommation de vies Jiumaines était la principale raison des guerres incessantes, que les rois du Dahomey se faisaient un devoir d'enlreprendre aux dépens de leurs voisins.
Dans le royaume d'Achanti, les mœurs étaient identiques. A Bantama, le Saint-Denis des monarques achanlis, les immolations d'esclaves étaient fréquenles et Ton avait soin de recueillir leur sang dans un grand bassin d'airain ; car ce sang, mêlé à diverses substances, les unes minérales, les autres végétales, servait à fabriquer des charmes, des fétiches d'une irrésistible puissance (2).
Au Dahomey, les larges massacres d'esclaves ont continué jusqu'à la très récente conquête du pays par les Français. Au début de son règne et pendant un mois et demi le roi Gréré ne cessa d'expédier des messagers à son père dans le Dahomey d'outre-tombe. Mais ce n'était là que la menue monnaie des sacrifices funéraires. En deux jour, plus de cinq cents esclaves spontanément offerts par les mulâtres les plus notables de Ouidah furent décapités (3). Une nuit, quinze captives furent poignardées et expédiées ainsi dans l'au-delà pour y soigner le souverain décéd<>..
Dans l'Achanti, où les mœurs et les superstitions ressemblent fort à celles du Dahomey, les hécatombes étaient tout
(1) Gh. Lelourneau. La guerre dans les diverses races. (2)Wakc. Évolution of moralitt/, I, 172. (8) Laffilte. Le Dahomé, 134.