VII. L'évolution de V esclavage indigène en Amérique
Nous avons maintenant achevé d'étudier l'Amérique indigène au point de vue de l'esclavage. De nouveau et comme nous l'avions constaté pour les races noires, nous avons vu que l'esclavage n'est pas une institution nécessaire ; il n'existe pas dans les sociétés très simples où l'industrie n'a pas encore essayé de violenter la nature, où l'on vit surtout de chasse, de pêche et de cueillettes. Pourtant, même dans ces sociétés si primitives, une certaine somme de labeur social est nécessaire et on l'exige surtout des femmes, esclaves-nées parce qu'elles ont l'impardonnable tort d'être les plus faibles.
Quand Tesclavage commence, il est temporaire et bien
(1) Voy. de Bougainville. Loc. cit., 114.
(2) Lettres édifiantes, t. II. 193.
<3) Bougainville. Loc. cit., 114.
grossier ; oa asservit les femmes capturées, qui le plus souvent deviennent en même temps des concubines ; on fait travailler les prisonniers mâles en attendant quon les puisse manger, torturer ou vendre. L'esclavage des populations sauvages de FAmérique ne dépasse guère ces phases premières de son évolution. Pour le voir se dévt lopper davantage, il faut arriver aux nations de TAraérique centrale, qui ont dépassé la sauvagerie pour entrer dans le stade barbare. De ces nations le Mexique et le Pérou sont de beaucoup les plus intéressantes ; mais elles le sont inégalement.
Au Mexique, dans le Mexique des Aztèques, existait une société mixte, horriblement sauvage par de certains côté?, relativement civilisée par d'autres. C'était un compromis entre l'antique état social des Toltèques et la férocité des envahisseurs aztèques, qui, incapables de renoncer au can nibahsme, l'avaient mis simplement sous la protection des dieux. — L'esclavage aztèque tenait de ces deux origines. Pour les captifs, il était d'une révoltante cruauté; au cont^raire, pour les esclaves domestiques, il était doux et humainement réglementé. Enfin l'esclavage aztèque n'était pas héréditaire, ce qui semble indiquer que son organisation datait d'une époque encore assez rapprochée. D'une manière générale^ on peut dire qu'en Amérique, dans l'Amérique indigène, l'esclavage n'a jamais atteint les phases ultimes de son évolution.
Si du Mexique on se transporte dans l'ancien Pérou, on est en présence d'un état de choses essentiellement différent. Là, on a résolu le problème du travail social sans recourir à l'esclavage proprement dit ; pour cela, on a réalisé une utopie assez généralement considérée en Europe comme chimérique. La société péruvienne constituait en effet un grand état communiste aussi centralisé que possible. Dans celle curieuse monarchie, la masse de la population, audessus de laquelle trônaient l'inca, fils du Soleil, et sa très
l'esclavage au MEXIQUE ET AU PÉROU 171
nombreuse famille, était soumise à un régime qui tenait à la fois de l'atelier et de la caserne. La direction émanait uniquement d'en haut; toute initiative individuelle était supprimée ; le gouvernement pensait pour tout le monde et régissait tout le monde ; il le faisait d'ailleurs avec intelligence et même avec bonté.
Ce communisme d'Etat n'était pas sans avantage et j'ai pris soin de les signaler. Au Pérou, personne n'était libre, mais aussi personne n'était délaissé. De graves inconvénients compensaient ces bénéfices. On a reproché au régime péruvien d'organiser l'immobilité, de s'opposer à tout progrès et ce reproché a quelque fondement. En effet cette organisation, que le Mexique des Toltèques a peut-être connue, ne favorise guère le changement. Pour lui permettre d'évoluer, il est presque nécessaire que des chocs venus du dehors brisent le moule dans laquelle la société s'est figée.
Sans doute le communisme quasi-esclavagiste du Pérou est une forme sociale d'ordre inférieur ; mais on peut faire le même le reproche à l'individualisme à outrance. Parler de société individualiste, c'est faire une alliance de mots ridicule. Oui, le socialisme péruvien enchaîne l'individu ; mais au moins donne-t-il une suffisante satisfaction à ses plus urgents besoins. Au contraire l'individualisme excessif^ que d'ailleurs on trouve réalisé, en Amérique, seulement chez les derniers des humains, les Pécherais de la Terre de feu, méconnaît la nature propre de l'homme, qui est, avant tout, un être sociable ; il laisse le champ libre à la concurrence sans pitié, à l'égoïsme le plus affreux et remplace l'assistance mutuelle par la lutte mutuelle ; sa formule est ff Chacun contre tous ; tous contre chacun » . Sans doute une société à communisme oppressif, comme celle de Tancien Pérou, ne progresse pas facilement ; au moins peutelle durer, ce qui est impossible avec le régime individualiste sans mesure et sans frein, quand les gros peuvent impunément manger les petits.
112 l'évolution de l'escuvace
Le problème à résoudre consiste à trouver une forme sociale de genre mixte. On ne saurait contester à une société le droit, peut-être même le devoir, d'exiger de chacun de ses membres un certain sacrifice de liberté individuelle ; mais ce sacrifice ne saurait excéder la mesure strictement nécessaire au bon entretien et à la conservation du corps «ocial : au-delà la gêne devient oppressive ôt Ton peut dire qu'en dehors de ses indispensables besoins, toute société a Je devoir d'assurer l'entière liberté individuelle, cela sous peine de s'immobiliser et de périr.