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VI. Origines de la civilisation péruvienne

La civilisation mexicaine a déjà un caractère particulier, cependant elle se rattache encore, par de certains côtés, à la sauvagerie peau-rouge, au moins en ce qui touche les Aztèques. Mais Tétat social de lancien Pérou est absolument particulier, sans analogue dans Thumanilé contemporaine f»t même dans l'histoire. Trop de fois j'ai eu à parler de l'organisation sociale au pays des Incas pour y revenir en ce moment. On sait qu'elle était un curieux exemple de so- <;ialisme centralisé « étaliste », comme on dit aujourd'hui. En haut et trônant sur la société tout entière un empereur semi-divin, fils du Soleil ; autour de lui, une énorme famille, la sienne, la famille des Incas, fournissait des titulaires à toutes les hautes places de l'administration. Au-dessous de cette aristocratie, la masse de la nation, travaillait sous la direction de surveillants attitrés, exactement comme dans un atelier. Cette population laborieuse, répartie en groupes décimaux, ne connaissait ni la liberté, ni la misère. Son travail nourrissait tout le monde et tous les principaux actes de sa vie devaient êtres conformes à une règle dictée d'en haut ; les mariages mêmes se célébraient administrativemenl, une fois par an. En résumé, la population péruvienne était régie, exactement, comme un bon propriétaire gouverne el exploite ses animaux domestiques, despotiquement, mais avec bonté. — D^où provenaient les civilisateurs qui avaient réussi à imposer à des millions d'hommes cette règle quasi-monastique et sans autre exemple dans les annales du genre humain ? A s'en rapporter aux traditions

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péruviennes elles-mêmes, ces initiateurs auraient été des étrangers, des hommes blancs et barbus, venant des bords du lac Titicaca ; et il existe en effet dans cette région des ruines considérables et très anciennes, bien antérieures même à l'époque indiquée par les traditions indigènes, comme étant celle de l'arrivée des Incas (1).

Au sujet de ces origines de la civilisation péruvienne, le champ reste ouvert aux conjectures. Bien des hypothèses ont été émises ; aucune n'a pu se baser sur des preuves acceptables. L'état mental et social des populations indigènes de l'Amérique, telles du moins qu'elles ont pu être étudiées, ne permet guère d'attribuer à la civilisation péruvienne une origine américaine. D autre part, nous ignorons tout des migrations préhistoriques et, pour l'Amérique, la préhistoire est fort récente. Des immigrants étrangers ont pu pénétrer, à une époque indéterminée, sur les hauts plateaux péruviens ; mais d'où venaient-ils ? De l'Atlantide hypothétique, de l'Egypte, de la Chine ? Entre l'Egypte très ancienne et le Pérou, il y a bien certaines analogies générales, mais très insuffisantes cependant, sans compter que les Égyptiens n'on jamais été de grands navigateurs . L'Atlantide peut être une tradition, mais aussi un simple rêve. Les probabilités seraient plutôt pour la Chine primitive, la Chine encore au stade sociologique des clans communautaires. Avec raison, on a relevé de grandes analogies entre le caractère chinois et celui des anciens Péruviens : la docile obéissance à l'autorité, la douceur, le souci des formes, la patience, l'attachement aux anciens usages, etc. (2)» Je passe en revue ces diverses suppositions, mais me garderai bien de conclure. C'est de recherches et de découvertes ultérieures, qu'il nous faut attendre la solution du problème.

{{) Prescolt. HisL Conq, Pérou, t. L 27. (t) Prescott. Loc. cit., 1. 1. 138.

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Comparativement aux horreurs de la religion mexicaine, le culte péruvien était idyllique : pourtant, par de certains côtés, il rappelait celui des Aztèques. Les Incas avaient proscrit les sacrifices humains de nature religieuse ; ils avaient même interdit qu'on en offrit aux divinités astrales fût-ce pour implorer la guérison du souverain (1). On devait, en toutes circonstances, se borner à des sacrifices d'animaux ; mais le rituel de ces sacrifices était identique à celui observé au Mexique pour les immolations d'hommes. L'animal, le lama, était maintenu par plusieurs hommes, comme la victime humaine au Mexique, on avait soin de lui tourner la tête vers Torient ; puis on lui ouvrait le thorax à gauche et on en extrayait le cœur (2). Or, la similitude est trop grande pour être fortuite, et il y a là, un indice de communauté d'origine, quoique les anciens royaumes du Mexique et du Pérou se soient mutuellement ignorés. Ajoutons que l'animal sacrifié était écorché, comme on écorchait souvent les victimes humaines au Mexique, enfin que son cœur et son sang étaient offerts au Soleil (3), comme les cœurs humains étaient offerts aux dieux mexicains.

Néanmoins les Incas ne s'étaient corrigés qu'en partie de la sauvagerie primitive et ils avaient conservé la coutume des sacrifices funéraires. A la mort d'un Inca, on sacrifiait un certain nombre de ses serviteurs favoris et de ses femmes ou concubines les plus aimées ; comme d'habitude, il s'agissait de donner au souverain une suite convenable dans l'au delà. Lors de ces immolations, une véritable émulation de dévouement éclatait parmi les femmes et les serviteurs; tout le monde aspirait au bonheur d'être enterré vivant avec le souverain, fils du soleil, et il fallait choisir entre les volontaires (4).

(1) Garcilasso dalle Vago. Hlst, des Incas. t. IL 18.

^2) Garcilasso de la Vago. Loc. cit. II. 153.

(3)i6id.,155.

<4) Ibid.,i. II. ia3.

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Abstraction faite de ces restes de férocité primitive, le gouvernement péruvien était aussi doux et paternel que celui des Aztèques était brutal et sanguinaire. Les Mexicains écrasaient leurs vassaux d'impôts et de levées militaires; ils en sacrifiaient sans cesse à leurs horribles dieux. Au contraire les Incas admettaient d'emblée leurs nouveaux sujets parmi les anciens ; ils leur conféraient les mêmes droits et les mêmes devoirs (1). 11 est vrai que le principal de ses droits était le droit au travail. L'Inca Pachacutec alla jusqu'à condamner à mort les paresseux, les fainéants (2). Même les enfants, même les infirmes avaient des occupations obligatoires proportionnées à leur force (3).

Celte organisation péruvienne du travail rendait évidemment l'esclavage inutile. Tout le labeur social se trouvait réparti entre la totalité de la population plébéienne, divisée en groupes de 50, 100, 500, 1000 personnes, travaillant chacun sous la direction d'un surveillant, soit aux champs, soit dans des ateliers. Chaque Péruvien était à tout jamais fixé au sol sur lequel il était né et il devait exercer la profession paternelle (4), comme en Egypte. Une statistique bien tenue au moyen de quipos permettait au gouvernement central de proportionner le labeur au nombre des bras et aussi aux capacités. Chaque district avait sa spécialité industrielle ; tel avait celle des mines; tel autre celle du travail des métaux. L'artisan recevait de l'Etat les matières premières et les ouvriers se relayaient par équipes après un temps donné. Pendant toute la durée de leurs travaux, même des travaux champêtres, les ouvriers étaient entretenus par TEtat. On procédait de même pour les grands travaux publics, tous exécutés jiar réquisition. Des magasins publics recevaient l'excédent

(1) Prescolt. Loc. cit., Introd. 106-167.

(2) Garcilasso. Loc. cit., 244.

U) Prescott. Loc. cit., I. 68.

de la production et on le distribuait au peuple on cas dé pénurie (1) ; mais chaque famille avait pourtant son lot de terre et Ton avait bien soin d'attribuer annuellement des lots vacants à tous les nouveaux ménages.

Chaque année, à époque fixe, on procédait à la tonte générale des lamas ; la laine, provisoirement déposée dans des magasins publics, était ensuite répartie entre les familles, plus exactement entre les femmes, dont le filage et le tissage étaient les principales occupations, et l'on procédait de même pour le coton dans les vallées où le climal était plus chaud. Des employés distribuaient la laine, fais-aient les commandes, puis retiraient les étoffes, etc. T2i.

Pour les industries nécessaires, il n'y avait pas de spécialisation ; ainsi tout le monde était simultanément tailleur, tisserand, laboureur (3).

Dans un rayon de quinze à vingt lieues autour de la capitale, des corvées particulières étaient exigées de la population. 11 fallait que tout le monde, à tour de rôle, portât à Cuzco Teau, le bois, etc., nécessaires à la très nombreuse maison de l'inca (i). Les corvées, quelles qu'elles fussent, étaient obligatoires et personnelles ; il était interdit de s'en racheter (.").

L'agriculture était naturellement l'industrie honorée par excellence ; mais son outillage était encore très rudimeataire. La terre se retournait avec un pieu assez court, pointu h l'extrémité et large de quatre doigts environ, en somme analogue à celui des Polynésiens. A la partie inférieure un étançon transversal aidait à enfoncer le pieu. Les travailleurs combinaient leurs efforts par groupe de sept ou huit et parvenaient ainsi à enlever de grandes mottes de

(1; PrescoU. Loc. cit,,l. 08.

(2)/&kl.,()5-07.

(3) (iarcilasso. Loc. cit., t. II. 108-109.

(4)/6/cZ.,t. II. 1-29.

(5) IbicL, II. 00.

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terre. Les femmes employées comme auxiliaires, aidaient à soulever ces mottes ou sarclaient les champs, toujours en chantant (1). Fait bien remarquable, on fumait soigneusement les terres et on le faisait, ce qui est plus curieux encore, avec de l'engrais humain dans Tintérieur du pays ; sur le littoral, avec du guano tiré des îles à guano, que Ton exploite encore aujourd'hui.

Le gouvernement, qui en comprenait bien la valeur, avait rais ces précieuses îles sous la protection des lois ; défense élait faite, et sous peine de mort, d'y entrer sans nécessité ; défense aussi de tuer les créateurs du guano, ces « moineaux de mer », comme les appelle Garcilasso, enquelqueendro.it que ce put être (2). 1-ie souci de l'agriculture rappelle extrêmement la Chine et surtout ce qui est absolument chinois, c'est l'usage de l'engrais humain, à l'emploi méthodique duquel la Chine doit son agriculture florissante et par suite la densité de sa population. Tout à fait chinoise encore est une coutume péruvienne, qui semble vraiment une importation du Céleste Empire : chaque année, dans une fête célébrée près de Cuzco, la capitale, l'Inca lui même, le demi-dieu, le fils du Soleil, remuait la terre avec un instrument en or (3). Toutes ces similitudes sont au moins des indications et il importe de les signaler et de les retenir. Elles sont fort suggestives ; mais je ne puis que les relever en passant et sans m'y arrêter.

Ce qui importe pour notre étude, c'est la. répartition du travail social. Or, nous venons de voir que la société péruvienne se composait d'une élite dirigeante dominant une masse de prolétaires, qui exécutaient tous les travaux nécessaires et pénibles. Avec ce système égalitaire, l'esclavage n'est pas nécessaire ; seulement tout le monde est plus

(1) Garcilasso. Loc cit., t. II. 83.

2) Ibid., t. II. 85.

:3; Prescott. Loc. cit., 1. 1. 138.

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ou moins asservi. Mais ce « tout le monde » comprenait la totalité de la population virile ; il en résultait, pour Tesclave née des sociétés primitives ou barbares, pour la femme, une situation relativement douce, mais il n'en avait pas toujours été ainsi. Les vieilles mœurs s'étaient même conservées dans les provinces éloignées de la capitale et mal assimilées encore. Là, le travail agricole était encore entièrement imposé aux femmes ; tandis que les hommes demeuraient à la maison pour y filer et carder (4). C'était là de simples survivances locales. Dans le reste du pays, les femmes mariées restaient à la maison, principalement occupées à filer et à carder ; mais, pour elles aussi, le travail était obligatoire. Jamais leurs quenouilles ne les quittaient ; elles filaient toujours, même en se rendant d'un village à l'autre. Celles qui n'étaient pas tout à fait du commun peuple, se faisaient accompagner par des suivantes portant leurs quenouilles. Travailler était un devoir, dont les femmes avaient pleinement conscience et dont elles s'acquittaient avec zèle; car, dans leurs visites aux femmes distinguées, à celles que Garcilasso appelle des Palla, les femmes de rang inférieur priaient celles-ci de leur donner du travail : on ne devait pas perdre son temps (2), et chacun contribuait à la besogne sociale dans la mesure de ses forces; ainsi les vieillards plus ou moins invalides ou impotents étaient chargés de chasser les oiseaux des champs nouvellement ensemencés et d'aulres occupations peu fatigantes. Mais l'administration péruvienne, anssi prévoyante que despotique, se gardait d'accabler, d'exténuer les travailleurs, comme on le fait trop souvent dans nos grandes usines modernes. Des jours de repos sagement distribués permettaient à la population laborieuse de respirer et de se récréer. Chaque mois, mois lunaire de vingt-huit

(1) Garcilasso. Loc. cit., II. 75.

(2) (JarciJasso. Loc. cit. y II. 7o.

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jours, comptait trois jours de fêtes publiques, que l'on peut comparer à nos dimanches ; mais, ce jour-là, les campagnards devaient aller à la ville prendre les ordres de l'administration pour la semaine, qui allait commencer (1).

Un vaste corps de fonctionnaires, responsables devant le gouvernement central^ était chargé de surveiller et guider tout le peuple des travailleurs ; ces fonctionnaires constituaient une hiérarchie administrative et chacun d'eux était 1; tête, j'allais dire lecontre-maUre,d un groupe décimal de plus en plus considérable; il y avait des dizainiers, des cinquanteniers, des centeniers, des chefs de cinq cents, de mille, de dix mille personnes. Tous les fils de ce savant réseau administratif finissaient par aboutir dans la main du maitre suprême, de l'Inca.

Avec celte organisation on n'avait ni ne pouvait avoir ni impôts^ ni industrie libre, ni commerce ; la loi économique soi-disant nécessaire de l'offre et de la demande était abolie (2). Le Pérou n'était qu'un vaste atelier régi par des maîtres prévoyants ; on y avait tous les avantages et toutes les gênes inséparables du communisme rigoureusement établi. Personne ne jouissait de la liberté ; personne n'avait àcraindre l'abandon. Les infirmes, les vieillards, les veuves, étaient secourus ; point de paupérisme ; point de riches, en exceptant la famille de l'Inca. On veillait à ce que les champs, les lots personnels de terre, fussent cultivés, même quand leurs détenteurs étaient absents pour cause de service public. Enfin les vastes dépôts de provisions conservés dans les magasins publics écartaient tout risque de jamine (3).

Cette curieuse organisation réalisait point par point certaines utopies bien souvent considérées chez nous comme

1) Garcilasso. Loc. cit., ^41.

(2) Prescott. Loc. cit., L 58.

(3) Ibid.y I. 174.

irréalisables. C'est une expérience sociologique sans autre exemple au moins sur une aussi vaste échelle ; car le Pérou mesurait plus de huit cents lieues de longueur. — Au siècle dernier, les jésuites essayèrent bien dans leurs missions d'Amérique et surtout au Paraguay de refaire des petits Pérous catholiques ; mais ils copièrent surtout les côtés défectueui de Tancienne organisation péruvienne, en aggravant la servitude et les obligations religieuses. Comme au Pérou, on assignait dans ces w^55^o>^5 à chaque famille un lot déterre ou de bétail avec obligation de le faire valoir. En outre, des biens communs à chaque bourgade avaient été réservés et le revenu en était appliqué à l'entretien de l'hôpital, de Téglise, aux travaux d'utilité publique, à subvenir aux besoins des néophytes. Quand on créait une bourgade nouvelle, toutes les autres devaient contribuer à sa fondation (1). — Chaque peuplade avait un chef et un sous-chef ; le premier veillait particulièrement à faire accomplir les devoirs religieux ; le second envoyait les enfants à l'école et à l'église. Chaque quartier de la peuplade avait son surveillant indigène, choisi surtout pour l'excès de sa piété ; il était chargé de signaler les querelles au chef, au fiscal. Les coupables étaient réprimandés en public et devaient ensuite remercier le missionnaire (2), même quand on avait jugé utile de leur donner le fouet, à la manière enfantine... Les mieux dressés allaient jusqu'à s'accuser eux-mêmes de leurs fautes mentales et à solliciter la punition (3). — Dans les niissimis, il n'était pas question de liberté individuelle. Les jeunes gens étaient mariés par les pères directeurs, dès qu'ils étaient en âge, tout à fait comme au Pérou (4). Dès huit heures du matin, la population étaient répartie soit dans les

{{) Lettres édifiantes, t. VIII. 12.

{2)lbid., XIII, 250.

(3) Voyage de Bougainville (Petite édition des communes, 112).

<4) Lettres édifiantes XIII, 250.

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champs, soit dans les ateliers, sous la sévère surveillance des corrégidors . Les femmes recevaient, chaque lundi, une certaine quantité de coton, qu'elle devaient rapporter filée à la fin de la semaine (1). — La servitude religieuse s'ajoutait à l'autre. Le jour du Vendredi-Saint, les Indiens se flagellaient durement dans l'église même, et leurs enfants des deux sexes, la tête couronnée d'épines et les bras appliqués à des croix, gardaient, des heures durant, la pénible attitude du Sauveur crucifié. Un missionnaire de passage au Paraguay rapporte que ce spectacle « lui tira des larmes de tendresse et de dévotion » (2).

A ce régime, les Indiens se développaient fort peu du côté de l'esprit. Au dire deBougainville, ils menaient une existence toute machinale, vivaient sans plaisir et mouraient sans regret (3) : ce qui est facile à croire.

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