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I. La Nouvelle-Zélande et sa classe servile

En parcourant, à vol d'oiseau, le vaste continent américain, du cap Horn aux région.s arctiques, nous avons pu assister, à une graduelle évolution de l'esclavage, spectacle que nous avait déjà donné TAfrique. En Polynésie, nous aurons occasion de faire des observations analogues, mais la série évolutive sera nécessairement écourtée, car il s'agit non plus d'un grand continent, offrant à notre étude des civi-

lisations fort diverses, mais d'archipels semés à travers rOcéan Pacifique depuis l'île de Pâques jusqu'à la Nouvelle- Zélande.

En dépit de certains métissages, la race polynésienne occupant ces lies a une assez grande homogénéité de mœurs ; pourtant elle a été, plus que tout autre, soumise aux influences de la ségrégation. En effet les divers archipels polynésiens n'étaient pas tous parvenus au même degré de civilisation ; celui des îles de la Société, par exemple, était occup(^ par une population bien moins farouche que celui de la Nouvelle-Zélande. Dans ce dernier, les mœurs étaient restées beaucoup plus primitives et c'est par lui qu'il faut commencer toute exploration sociologique à travers la race polynésienne.

C'est bien ainsi d^ailleurs, que j ai eu soin de procéder dans mes précédentes études et celte méthode m'a permis de retracer la sociologie évolutive de la Polynésie.

L'archipel néo-zélandais, représentant la Polynésie archaïque, c'est sur lui qu 'il convient de faire tout d'abord porter notre enqu(^te. Or, la Nouvelle-Zélande était organisée en tribus monarchiques, indépendantes et souvent ennemies les unes des autres. Les premiers explorateurs n'y ont distingué que des nobles de naissance, des ratigatiras, constituant une caste à laquelle appartenaient tous les chefs, et au-dessous une plèbe d'esclaves. En cela, ils se sont trompés. A la Nouvelle-Zélande, le peuple était fort asservi sans doute , mais il existait plus bas encore de véritables esclaves, vivant d ordinaire dans la demeure même des chefs ou des nobles et complètement à leur merci. Les esclaves domestiques étaient, dans le principe au moins, des prisonniers de guerre. On sait que, sur le champ de bataille même, les Néo-Zélandais dévoraient encore les vaincus et avec une telle rage, que parfois ils dépeçaient les blessés sans prendre auparavant la peine de les tuer. Sous

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ce rapport, ils avaient donc conservé les coutumes les plus primitives ; pourtant ils ne mangeaient pas tous leurs captifs. Eux aussi faisaient de véritables razzias esclavagistes. Les premiers colons européens de la Nouvelle-Zélande virent un jour, après une campagne importante, les vainqueurs ramener environ deux mille prisonniers de tout sexe et de tout âge. Ces nombreux captifs furent partagés, mais seulement entre les chefs, puis réduits en esclavage (1). Telle était donc l'origine des véritables esclaves à la Nouvelle-Zélande. Leur classe se composait de l'excédent des captifs, de ceux qu'on n'avait pas dévorés sur le champ de bataille, soit par gourmandise, soit par esprit de vengeance, en somme du menu fretin, dont les tètes ne valaient pas l'honneur d'être préparées et conservées (2). — Ces esclaves néo-zélandais se pouvaient vendre et acheter ; on donnait en échange, soit des haches, soit des corbeilles de patates douces en plus ou moins grand nombre (3). On s'en servait surtout comme bêtes de somme. Un chef ou un noble ne consentaient à aucun prix à s'abaisser jusqu'à porter un fardeau, si léger fût-il (4). Les esclaves s'acquittaient donc de cette besogne inférieure. Durant les expéditions guerrières, ils accompagnaient leurs maîtres pour porter les provisions et aussi pour en retourner chercher, si le parti armé n'était pas trop loin de son village. Chemin faisant, les femmes esclaves contribuaient de leur côté à assurer la subsistance des guerriers en déterrant des racines de fougère comestible (S). Leur fonction se rapprochait donc beaucoup de celle que remplissaient les femmes en Australie.

(l) Duraont-d'Urville et Voyage de VAstrolabe (Pièces justificatives), p. 313.

'2) Ibid. 31i. — Duperrey Hist. unit, voy. t. XVIII. 158. (3) Voj. de TAstrolabe. (Pièces justificatives) 365. '^) Darwin. Voy. d*un inaturaliste 451.

'^>) yew Zealanders (London, 18:W p. î2'a7.

Les esclaves néo-zélandais restaient complètement en dehors du droit coutumier en vigueur dans le pays et leurs enfants étaient toujours de condition servile, même quaud ils étaient les fils d'un chef. La coutume tolérait cependant que les chefs prissent pour femmes des esclaves, parce qu un chef avait le droit de faire bien des choses ; mais, pour tout autre qu'un chef, une mésalliance aussi honteuse entraînait des conséquences fâcheuses : tout le monde pouvait voler impunément l'homme qui s'était ainsi avili (1).

Dans la maison du maître, les esclaves s'acquittaient de< travaux domestiques, notamment des soins culinaires; ils préparaient des patates douces, etc., pour la nombreuse famille, ou plutôt la familia, de leur propriétaire, pour les hommes, les femmes et les enfants (2). On les utilisait encore pour les travaux agricoles, puisque les chefs ne pouvaient contraindre collectivement leurs sujets plébéiens à cultiver leurs terres; en effet, ceux-ci ne devaient rigoureusement à leur suzerain que le service militaire (3) ; mais Tesclave, lui, était entièrement dans la main de son maître. Sur ces Atres possédés comme des choses, le propriétaire avait le droit absolu de vie et de mort et pourtant, par une singulière contradiction, il n'existait aucune étiquette dans les rapports ordinaires de la vie entre le maître omnipotent et Tesclave qui lui était entièrement soumis (4). A la Nouvelle-Zélande, c'était le plus souvent les femmes esclaves qui se prostituaient si facilement aux étrangers, et souvent elles le faisaient sur Tordre et au profit de leurs propriétaires. A cette classe infime et subjuguée des esclaves, les chefs s'intéressaient extrêmement peu, moins qu a leurs chiens, et ils pouvaient les laisser et les regarder mourir de faim sans s'en émou-

(1) New, Zealanders (London 1830). 247.

(2) Neic, Zealanders. 497.

(3) Voy, Astrolabe. Loc. cit. y 460.

(4) Ibid. 499.

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voir ; au contraire, il les châtiaient ordinairement avec la plus extrême cruauté, puisqu'ils allaient en cas de vol commis par l'un d'eux jusqu'à tuer le coupable et à le manger ensuite dans un joyeux festin, auquel ils conviaient leurs amis fl). — D'ailleurs^ à la Nouvelle-Zélande, il n'était besoin d'aucune raison, ni même d'aucun prétexte pour tuer et manger son esclave. En effet, c'était surtout par la guerre que se recrutaient les esclaves ; or, tout prisonnier de guerre pouvait être mangé sur le champ de bataille même ; on restait donc libre de lui faire subir le même sort plus tard, quand on avait jugé bon de l'épargner au moment du combat. Telle était la coutume et elle persista durant les premiers temps de la colonisation anglaise à la NouveJle-Zélande (2). Quand un chef, un homme important, recevait un ami, il tuait pour lui faire honneur et plaisir, une jeune fille esclave et, dans ce cas, on avait bien soin de ne pas prendre la première venue, mais de choisir Tesclave préférée, celle à laquelle on avait donné un petit nom d'amitié. Avant de lui briser le crâne, on ne manquait pas de la parer et de la consacrer, de la vouer, au festin. Une fois accomplie cette cérémonie de la consécration, on tenait pour impossible, parce qu'impie, de Tépargner, pour quelque motif que ce fût.

Ces sauvages coutumes, qui rappellent un peu celles des anciens Mexicains mais sont plus cruelles encore, nous semblent à peine croyables, aussi citerai-je textuellement le fait suivant : « Un marin a montré à M. Weld (ancien dignitaire de la colonie néo-zélandaise), à Wellington, ville magnifique aujourd'hui, le lieu où avait été immolée une de ces victimes dans les circonstances suivantes. C'était une belle jeune fille, connue des marins qui stationnaient dans ce port : elle avait vécu quelque temps dans l'intimité

(i) Voy, Astrolabe. (Pièces juslificatives) p. 400. {2) Darwin. Loc, cit., 453.

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d'un capitaine de la marine marchande. Un jour, le narrateur de ce récit, venant à terre, avec une partie de ses camarades de l'équipage, la trouva parée au milieu de gens en fôte. Les fours de pierre étaient chaufîés pour rôtir les morceaux délicats... Son maître recevait et c'était elle, qui allait faire les frais du repas. »

Les Européens s'interposèrent et offrirent, pour la racheter, tout ce qu'ils avaient sur eux de menus objets et d'argent. Mais il leur fût répondu : « C'est impossible ; elle a été sacrée pour le festin ». Ils achetèrent alors, à un premier bazar déjà installé dans cet endroit, un baril de poudre, pensant vaincre, par la proposition d'échanger un objet si convoité la résistance qu'ils éprouvaient ; mais on leur répéta simplement : « Puisqu'on vous dit qu'elle est sacrée,» et on la frappa sur la nuque d'un coup de lourd couteau, qui détacha la partie supérieure du crâne (J) ». C'était surtout les esclaves du sexe féminin, que l'on sacrifiait ainsi soit pour les manger, soit pour tout autre motif. Les Néo- Zélandais n'avaient même pas l'idée qu'une pareille action pût être blâmable et les meilleurs d'entre eux la commettaient avec une parfaite indifférence. Au commencement de la colonisation européenne, une jeune femme, ainsi vouée à la mort par son maître, vint tranquillement prendre congé des familles européennes. Parfois les victimes désignées essayaient de s'aller cacher dans les bois (2). Néanmoins les esclaves, n'étaient, le plus souvent, sacrifiés que dans des circonstances déterminées, par exemple, quand ils avaient commis quelque vol ou à la mort de leurs maîtres, comme victimes funéraires (3j. Ainsi l'on tuait une femme esclave quand un enfant venait à mourir ; son double avait alors pour mission d'accompagner celui de l'enfant dans le^

(1) Bvaude Saint-Pol Lias. Perak et les Orangs Sakeys 226-227.

(2) Voy. de Vkstrolabe (Pièces justificatives) p. 392-394.

(3) New Zealanders. 203.

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