L ESCLAVAGE EN POLYNÉSIE
Reinga : les mères insistaient pour qu'on ne laissât point leur enfant partir seul pour le dangereux voyage d'outretombe (1). S'agissait-il d'un mort d'importance, alors on craignait surtout que son double irrité ne revint se venger sur les vivants ; car le décès était souvent attribué à des maléfices ; aussi sacrifiait-on des femmes esclaves aux Mânes du défunt pour les apaiser (2). Toutes ces horreurs s'accomplissaient tranquillement, innocemment et n^empêchaient pas les Néo-Zélandais de se conduire avec humanité dans d autres circonstances. Ainsi, ce qui est assez rare chez les sauvages, ils professaient un grand respect pour les vieillards, et leur cédaient la place d'honneur dans les festins, les conseils, les cérémonies. Même certains chefs, entretenaient des hommes du peuple uniquement à cause de leur âge avancé(3). Pourtantles chefs, les nobles, les rangatiraSy professaient un grand dédain pour la plèbe. L'instruction européenne, disaient-ils, aux premiers colons, n'était bonne que pour les enfants des chefs ; elle était inutile pour des gens qui jamais n'auraient ni propriété, ni serviteurs, qui jamais ne sortiraient de leur humble condition (4).
Au tolal, l'esclavage était encore mal organisé et sans grande importance à la Nouvelle Zélande ; il n'était guère représenté que par des prisonniers épargnés au moins pour un temps et remplissant le rôle de serviteurs dans la demeure des grands. En réalité, on n'éprouvait pas encore le besoin d avoir une nombreuse classe servile et parfois on se contentait d'imposer à des tribus subjuguées un esclavage nominal, une sorte de servage, se traduisant par des redevances en aliments (5).
(1) New Zealanders. 288.
(2) Voy. Astrolabe. (Pièces justificatives. 285).
(3) Dûment d'Unrille. HisL univ voy. vol. XVIII. 264.
(4) Voy. Astrolabe. 199.
(5) A. S. Thomson, Ristory of Nexo Zealand. 1. 148.
180 l'évolltio?) de l'escuvage
C'est que Texistence des Néo-Zélandais élait encore fort simple. Leur industrie se bornait à la construction de leur? pirogues, de leurs maisons, de leurs armes et outils en bois, en jade, en basalte, de leurs filets de pèche et de chasse. Les hommes exécutaient eux-mêmes la plupart de ces travaux et étaient même d'habiles artisans. Leurs filets, leurs sennes, avaient quelquefois jusqu'à 500 pieds de longueur. Leurs grands pirogues de guerre mesuraient jusqu'à 60 pieds de long et étaient chargées d'ornements sculptés à la poupe et à la proue (1). — C'était surtout la mer, qui fournissait aux Néo-Zélandais des aliments azotés, cependant ils avaient des chiens et prenaient soit au filet, soit au lacet, des cailles, des canards et des ramiers. L'arc de guerre et de chasse leur était inconnu, comme à la plupart des Polynésiens (2).
Leur agriculture était encore très-rudiraentaire. Tout le pays était inculte, sauf de très petits champs ordinairement plantés de patates douces ou de calebasses et situés tout auprès des maisons, ils cultivaient aussi du phorysiùm icnax^ qui après rouissage, leur tenait lieu de chanvre *]). Enfin des racines de fougères comestibles apportaient un notable appoint à ces maigres ressources. — Les pelils champs ou jardins étaient soigneusement sarclés. Les outils agricoles étaient simples, comme l'agriculture ; on se servait de bêches en bois, de spatules/pour remuer les terres légères. Pour les terrains compacts et pour déterrer les racines de fougères, on employait un instrument appelé Koko. très analogue à celui dont se servaient les Péruviens. Le Koho était un pieu à pointe acérée, ayant environ sept pieds de longueur ; à deux pieds au-dessus de la pointe du Koho^ était assujettie une traverse en bois, sur laquelle on
<1) Voy. Astrolabe, 65. (>6. (Pièces jusliOcalives). (2) Ibid.y 67.
l'esclavage zy Polynésie 181
appuyait le pied pour enfoncer Toutil dans le sol (1) et en soulever de grosses mottes.
Le travail industriel et agricole se réparlissait entre les deux sexes. Aux hommes, la fabrication des armes, des outils, des canots. A la confection des corbeilles, du fil, des cordes, au tissage des nattes, hommes et femmes contribuaient et travaillaient en commun (2). Mais la lâche des femmes était la plus lourde. C'était à elles qu'incombait le soin de recueillir les coquillages, qui jouaient un rôle important dans Talimentation ; aussi tous les jours, les femmes et les filles entraient dans la mer pour aller faire cette cueillette autour des rochers. En outre le travail agricole ou horticole était presque exclusivement laissé aux femmes et aux esclaves. Le missionnaire Marsden fut tout surpris de voir un jour lu femme d'un des principaux chefs, de Schongui, à qui un voyage en Angleterre donna jadis une grandie notoriété, cultiver la terre avec ses serviteurs, auxquels elle donnait l'exemple et cela quoiqu'elle fût aveugle. Elle commençait par arracher les mauvaises herbes avec ses mains et les plaçait sous ses pieds en touffes, qu'elle recouvrait ensuite de terre (3). La petite fille de cette princesse était assise sur le sillon même que traçait sa mère (4).
Les femmes néo-zélandaises étaient d'ailleurs maintenues par les hommes dans un état de grande sujétion. Leurs pères les mariaient sans jamais les consulter (3). En cas de veuvage, les femmes des chefs ne devaient plus jamais se remarier et quand il leur arrivait de le faire, on les dépouillait violemment de tout ce qu'elles possédaient (6) ;
(1) Voy. Astrolabe. (Loc. cit.) 64-300.
(3) Ibid., 67.
(4)/6id.,301.
("v New Zeatanders. 388.
(6; Voy. Astrolabe. (Pièces justificatives) 28G.
182 l'évolution de l'esciavage
au contraire, les maris avaient la liberté de leur donner des rivales^ particulièrement des captives devenues concubines; exactement comme cela se faisait dans la Grèce homérique el même, s'il arrivait aux femmes de manifester quelque mécontentement (I) de ces arrangements intimes, leurs époux allaient jusqu'à les menacer de mort.
Tous ces faits ont été, maintes fois, observés, un peu par les voyageurs mais surtout par les missionnaires et les colons. Ils sont donc parfaitement authentiques et rappellent fort les mœurs des archipels mélanésiens occupés par des nègres de race papoue. A la Nouvelle-Zélande, comme à Viti, par exemple, l'esclavage résuUa surtout du goût, du besoin de l'anthropophagie . On épargna d'abord les captifs pour les manger à loisir ; puis, dans l'intervalle, on les utilisa à divers travaux utiles ; en même temps les captives étaient parfois promues au grade de concubines et avaient ainsi chance d'être épargnées plus longtemps. Enfin on commençait aussi à traiter l'esclave comme une valeur d'échange, un objet de commerce qui se pouvait vendre et acheter. La religion se mêlait à ces mœurs sauvages. En tout pays, elle est toujours fort accommodante et, quelle qu'elle soit, sait se plier aux mœurs dominantes. A la Nouvelle-Zélande, elle consacrait le cannibalisme sur le champ de bataille et même le meurtre des esclaves domestiques, dans un simple but culinaire.