III. L'évolution de P esclavage en Polynésie
Les traits de mœurs, que je viens de citer, sont certainement curieux, pourtant, à part une certaine physionomie particulière, imputable à la race, ils ne nous apprennent rien de nouveau ; mais, c'est par cela même qu'ils sont d'un grand intérêt sociologique. En effet, dans notre enquête universelle sur l'esclavage^, nous avons atteint un point important, et qui, quelle que soit l'institution sociale étudiée, ne fait jamais défaut, si l'on prend pour guide l'ethnographie comparative et si l'on s'en sert méthodiquement. C'est que les faits d'observation, formant la trame de ces études, ne sont point utilisés au hasard. Toujours nous procédons du simple au complexe, des races les plus humbles aux plus développées et les premières nous révèlent l'enfance des secondes. Mais de ce groupement méthodique des matériaux déplus en plus complexes, se dégage nécessairement, à un moment donné, une vue générale, dont les contours, indécis d'abord, vont se précisant peu à peu et cette vue générale prend même les apparences d'une loi d'évolution, quand un nombre suffisant d'observations concordent dans leur ensemble.
^DRadiguel. Loc, cit., 190.
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Nous en sommes là pourTesclavage, et la ressemblance des mœurs polynésiennes avec celles de tous les peuples qui jusqu'ici ont déûlé devant nos yeux, nous permet déjà de supposer que Tesclavage a partout des origines communes et a toujours évolué en passant par des phases à peu près identiques.
Sans doute la race polynésienne était bien mal développée encore ; sa civilisation était fort rudimentaire, pourtant on y constate des formes successives de Tesclavage, mais disséminées, dans les divers archipels. La plus inférieure se pouvait observer à la Nouvelle-Zélande, où Tagriculture n'était guère encore qu'un modeste jardinage. Le labeur à la fois désagréable et nécessaire de cette culture primitive étant encore assez léger et pouvant être accompli par les femmes, on aimait mieux tuer le vaincu et dévorer sur le champ de bataille même sa chair palpitante que de le conserver comme esclave. Ces mœurs de fauves paraissent de règle à l'origine môme de toutes les sociétés humaines, quand les clans primitifs se font, pour vivre, une concurrence acharnée ; mais, par la force même des choses, elles se modifient et s'adoucissent.
Après un combat heureux, les vainqueurs ont parfois entre les mains plus de captifs qu'ils n^en peuvent consommer sur l'heure. Alors, au lieu de les tuer sans profit, ils les emmènent dans leurs villages simplement à titre d'aliments de réserve ; mais en attendant une convenable occasion de les manger, ils leur imposent une partie des labeurs pénibles, qui, avant la venue de ces auxiliaires, incombaient surtout aux femmes et que d'ailleurs celles-ci continuent à supporter concurrement avec les captifs.
Mais c'est là la phase embryonnaire de l'esclavage, celle qui existait à la Nouvelle-Zélande et il en résulte déjà une classe servile, représentant à la fois des valeurs d'échange, puisque Tesclave peut être vendu ; des animaux domestiques, puisque l'esclave travaille ; enfin une précieuse res-
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source alimentaire, puisque l'esclave est toujours exposé à être mangé.
Les autres archipels polynésiens avaient déjà dépassé cette phase première de Tesclavage néo-zélandais. Pourtant il ne s'y était pas constitué de classe servile proprement dite, ou bien cette classe, que nous retrouverons dans des sociétés plus civilisées, n'avait eu, en Polynésie, qu'une brève durée. En son lieu et place, nous voyons aux îles Marquises, aux Sandwich, à Taïti, une nombreuse classe de plébéiens réduits à l'état de servage. Leurs noms varient, mais partout leur situation sociale est la même. Ils rendent inutile l'esclavage proprement dit, puisque toujours leurs personnes et le peu qu'ils peuvent posséder sont à la merci des grands, des puissants, propriétaires éminents, mais très effectifs, non seulement du sol, mais de la plèbe qui l'habite. Nous trouvons donc, en Polynésie comme ailleurs, une série de phases par lesquelles a passé l'esclavage, savoir : une première période où l'esclave n'est qu'un captif échappé au cannibalisme ; une seconde piiase, mal représentée en Polynésie, où il s'est constitué une classe servile répartie entre des maîtres divers ; enfin une troisième où l'esclave est devenu serf. Mais ce sont là les grands linéaments de l'évolution de l'esclavage. Nous les trouverons, plus développés, mieux organisés, dans les sociétés qu'il nous reste à étudier.