II. La Polynésie à demi sauvage
Les Polynésiens de la Nouvelle-Zélande, intéressants sons plus d'un rapport, étaient cependant les plus sauvages de leur race, qui, dans les autres archipels s'était plus ou moins adoucie. Le cannibalisme se pratiquait encore aux
(1) Voy. As/>*oZa6e (Pièces justificatives) 394.
l'esclavage en POLYNÉSIE 183
Iles Marquises et aux Iles des Navigateurs, mais partout ailleurs, il n'existait plus qu'à l'état symbolique dans la religion. Même, aux Marquises et dans l'archipel des Navigateurs, on ne trouvait plus ce cannibalisme domestique et •culinaire, si général encore à la Nouvelle-Zélande, à l'époque où les Anglais en entreprirent la colonisation. A la même date, les Marquisiens commençaient à rougir de leurs habitudes anthropophagiques : le goût de la chair humaine, pour elle-même, ne persistait plus gnère que chez certains vieillards, derniers représentants d'un type à peu près disparu. La haine, la vengeance, Tivresse du combat poussait, seules, les indigènes affolés à manger par ci, par là, un morceau de Tennemi vaincu (1).
En outre, l'esclavage, du moins tout semble l'indiquer, n'existait pas aux Marcpiises. Comme à la Nouvelle-Zélande, la société marquisienne se composait d'une classe aristocratique très fière, très insolente, celle des aka'ikis et d'une plèbe, celle àt^Kikinos f2). Ceux-ci, totalement subjugués, •devaient se coucher à la vue d'un chef, aussi les pirogues aristocratiques coulaient-elles tranquillement et sans dévier de leur route celles des Kikinos incapables de les éviter (3), puisqu'ils devaient, avant tout lâcher leurs pagaies pour se prosterner.
Mais si les Marquisiens avaient mitigé leur cannibalisme, ils pratiquaient encore couramment les sacrifices humains. Ceux-ci était de règle à la mort d'un chef et, comme il n'y avait pas d'esclaves, on égorgeait en leur lieu et place, des gens de la plèbe, des Kïkhios. Il fallait au moins deux victimes, dont les doubles devaient porter dans l'au-delà l'un la ceinture du défunt, l'autre la tête du porc, qui avait formé le matlre-plat au festin des funérailles. Cette tt^te ou
(1) M. Radiguet. Derniers Sauvages, 470.
(2) Ibid. 155.
(3) Cook. (Troisième voyage) Loc. ciL X. 228.
184 l'évolution de l'escuvace
plulôt son double était destinée à être offerte en présent au gardien du paradis noukahivien, que Ton plaçait dans une île délicieuse, située au milieu des nuages (1); mais le Cerbère de ce paradis en aurait sans hésiter fermé la porte au nez du nouvel arrivant, si au préalable celui-ci ne l'avait apaisé en lui offrant la tète du porc consacré. Les Kikinos sacrifiés dans ces occasions funèbres n'étaient pas toujours pris dans la tribu même de Tilluslre mort. Souvent des partis de guerriers, désignés pour cette mission, s'en allait guetter des gens d'une tribu voisine, les suivaient à la piste en chasseurs habiles, leur dressaient des embuscades et finissaient par s'en emparer et les conduire au lieu du sacrifice, au vahi tnpou (2).
Des mœurs très analogues régnaient aussi dans rArchipel des Navigateurs, où Ton pratiquait encore le cannibalisme guerrier (3), mais où les prolétaires avaient beaucoup plus de fierté ; car ils entendaient servir par amour et non pour un salaire convenu (4). Dans tous les autres archipels, od avait renoncé aux pratiques cannibales des ancêtres ; mais on avait conservé l'usage des sacrifices humains et c'était toujours des gens du peuple, désignés par les prêtres, qui en faisaient les frais. Les dieux polynésiens étaient restés anthropophages plus longtemps que leurs adorateurs et, pour obtenir leur aide ou désarmer leur colère dans les circonstances graves, il fallait absolument leur offrir des corps humains sur les é)ior(us. Souvent les chefs et les prêtres s'entendaient pour se débarrasser ainsi de gens qui leur étaient désagréables (o). — Dans tous les archipels, les plébéiens, Kikinos aux Marquises, touas à Tonga, toutous à Taïti,
(1) Cook. Hist. unlv. (Troisième voyage] . vol. X. 327.
(2) Radiguel. Loc, cit., 170.
(3) Th. West. Ten years in iSouth central Polynesîa 270.
(4) Ibld.y 145.
(5) Mœrenhout. Voy. aux îles du Grand Océan, t. L
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avaient pour les chefs une adoration 8upertitieuse(l) et ils se conformaient docilement à tous leurs ordres et désirs. Quand les lugubres sons du tambour sacerdotal indiquaient que leseatouas^les dieux,voulaient des victimes (2), celles-ci se résignaient sans peine. Or, ces caprices divins se manifestaient dans nombre de circonstances. 11 fallait des victimes funéraires à la mort des chefs et, quand il s'agissait de chefsillustres, comme le grand Tamehameha des îles Sandwich, il y avait même des victimes volontaires (3) ; il en fallait encore avant une déclaration de guerre (4) ; il en fallait, en temps de guerre, quand on envoyait un secours à un allié (o), quand on allait livrer bataille (6); de même quand on célébrait une fête pour recevoir les tributs des îles vassales (7), quand on levait un tabou. Les plébéiens étaient si bien dressés à Tobéissance, qu'ils recevaient l'annonce de leur mort prochaine et vio« lente sans murmurer, sans essayer de s'échapper, que même ils allaient patiemment attendre leur exécution pendant des heures et quelquefois des jours à un endroit désigné (8) : le prêtre avait parlé, après avoir consulté ïeatoiia en tête à tête ; on n'avait même pas Tidée de lui désobéir (9). Une docilité si absolue de la classe inférieure rendait Tesclavage à peu près inutile ; aussi n'épargnait-on pas les vaincus durant les guerres très fréquentes. Tous les prisonniers sans distinction d'âge ni de sexe, étaient massacrés et leurs têtes,., portées aux moraïSy étaient offertes aux dieux (10), parfois
(1) Gook. Hist. xmiv. voy. (Troisième voyage), vol. X. p. 247.
(2) Mœrenhout. Loc, ct7.,t.I. 510.
;3) Beechey. Hist, univ, voy . vol. XLX. p. 3i7.
(4) Mœrenhout. Loc. cit., U I. 524.
(5) Ibid. 597.
(6) Ibid, — Gook. Loc, cit. , vol. XI. 297.
(7) Gook. Loc. cit. vol. X. 21.
(8) Mœrenhout. Loc. cit., t. l. 510.
(9) Cook Hist, univ, voy. vol. VIII. p 31 (Deuxième voyage).
(10) Mœrenhout. Loc. cit. t. II. 47.
186 i/évolutioîs de l'esclavage
des clans étaient exterminés tout entiers (1). On navail guère besoin de bras et par conséquent on se laissait aller aisément au plaisir de la vengeance.
C'est qu'en effet la Nature, comme on disait au siècle dernier, avait été bienveillante et même prévenante pour les Polynésiens. Son « banquet » n'était pauvrement servi ■qu'à la Nouvelle-Zélande, où il n'existait d'autre mammifère Kju'un chien-renard vivant tantôt à Tétat sauvage et tantôt à Tétat domestique, où le règne végétal surtout était pauvre en espèces comestibles, à l'exception de la patate douce, d'une fougère à racines féculentes et de la calebasse; aussi les Néo-Zélandais étaient-ils restés beaucoup plus féroces que les autres insulaires. En effet tous les autres archipels possédaient le cocotier, l'igname, dont les racines pesaient parfois jusqu'à vingt-cinq kilogrammes, le bananier, le colocarta esctiienfajie papayer, les patates douces, la canne à sucre, enfin l'arbre à pain (Artocarpus incisa). L'arbre à pain était la vraie providence de ces îles, qui en comptaient trente-trois variétés (2). A Taïii, l'arbre à pain était tellement domestiqué qu'il ne produisait plus de graines ; il ne s'y reproduisait que par boutures ; mais il était presque inutile de le planter ; on avait même besoin de réprimer sa trop grande extension ; car il poussait des racines traçantes, d'où émergeaient de proche en proche des rejetons nouveaux et, abandonné à lui-même, il arrivait à couvrir les plaines. Les indigènes avaient donc rarement à prendre la peine de le multiplier (S). On ne faisait guère d'autres plantations que celles des yamsetdes bananiers et on les faisait alterner ; car les Polynésiens avaient, en cela du moins, découvert Tutililé des assolements. Après un intervalle de deux ou trois années, ils remplaçaient sur les mè-
(li Mœrenhoiit. Loc. cit., t. II. 88.
(2) A, Grisebacli. Végétation du globe, t. II. 7'iH-790.
'3) Gook. Hist. univ. voy. vol. X. p. 216.
l'esclavage en POLYNÉSIE 187
mes champs les bananiers par Tyam (1). Mais toutes ces plantes croissaient dans les îles sans culture ; les indigènes n'avaient donc pas à se donner grand mal pour les conserver (2). Cette facile abondance avait exercé une heureuse influence sur le caractère des Polynésiens ; très obligeants entre eux, ils partageaient avec empressement leurs aliments, leurs habits et, dans nombre de cas, pratiquaient, sans la connaître, la morale évangélique, en ne distinguant pas trop entre leur prochain et eux mêmes (3). Tel était le cas du moins pour les personnes de même classe ; car les nobles confisquaient, pour eux seuls, les aliments de choix, notamment la viande de porc, aliment interdit aux toutous (4).
Les Polynésiens n'avaient donc nullement besoin de gagner leur pain à la sueur de leur front ; aussi aux exhortations banales des prétendus civilisateurs européens, qui leur recommandaient de travailler, les Taïtiens répondaient : ^ Pourquoi travaillerions-nous? N'avons nous pas autant de fruits à pain, de cocos et de bananes que nous en pouvons manger. Quevous travailliez, vous, qui avez besoin de beaux habits et de beaux navires, à la bonne heure. Mais nous, nous sommes contents de ce que nous possédons » (5) et, en parlant ainsi, ils promenaient complaisamment leurs regards sur tout ce qui les entourait. Ce sentiment était général dans ces îles bénies ; on le retrouvait aux Marquises aussi bien qu'à Taïti (6) ; mais il existait surtout chez les hommes et particulièrement chez les hommes de l'aristocratie polynésienne. En effet, si primitive que soit une société humaine, elle suppose toujours un effort collectif pour sub-
1, Tb. West. Ten years in South central Polynesia. 129-130.
•^) Mœrenhout. Zoc. cit., t. II. 182.
(3)Gook. Loc. cit., Vol. VIIÏ. (Deuxième voyage).
(4) ma. 290.
lô) Beechey. Hist. univ. voy. vol. XLX. 2:21.
(6) Radiguet. Loc. cit., 318
venir aux besoins les plus indispensables et même à quel ques besoins artificiels, nés de la vie sociale elle-même. Or, ces besoins ne sauraient se satisfaire sans travail et, dès que l'organisation du corps social est différenciée, dès qu'une hiérarchie quelconque est instituée, le labeur indispensable à l'entretien de la société se répartit très inégalement; on s'arrange ordinairement pour qu'il pèse surtoutsur les faibles et les humbles, sur les femmes et la plèbe : il en était ainsi même dans le paradis terrestre des archipels polynésiens. Les chefs n'avaient nullement besoin de travailler: en principe tout leur appartenait ; un dicton polynésien affirmait qu'un chef ne pouvait voler et cela signifiait qu'il avait le droit de tout prendre. A Taïti et dans les îles occidentales, quand un chef disait : « A qui ce cochon, cet arbre, etc.?» le propriétaire répondait. « A toi et à moi» (IV A Taïti, encore, les nobles, les arû*, prélevaient arbitrairement une grande partie de la récolte appartenant à leurs inférieurs (2). L'un d'entre eux, qui avait assommé un vilain, entra dans unegrande colère, quand on lui dit qu'en Angleterre il serait pendu pour une telle peccadille (li). Ces privilégiés n'avaient donc pas à s'inquiéter, à se fatiguer pour vivre. Il en allait tout différemment pour les petits. Dans certaines îles même, par exemple à Tonga, il existait des artisans, des castes industrielles, des professions strictement héréditaires, notamment celle des charpentiers, celle des pêcheurs, etc . (4). A Tonga encore, les hommes se chargeaient de construire eux-mêmes les maisons et les pirogues; la pêche et la navigation étaientaussi de leur ressort. Comme les fruits et les racines comestibles jouaient un grand rôle dans leur iilimentation, ils s'occupaient avec un certain
(1; Mœrenhout, Loc. cit. IL 181.
(2) Ibid. II. 9.
(3) Cook, Troisième voyage [Hist. univ, voy., t. X.
(4) Th. West. Loc, 0^.262.
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zèle du travail de la terre ; de même que les Néo-Zélandais, ils remuaient le sol avec des pieux de diverses longueurs, dont les plus grands étaient munis à leur extrémité inférieure d'une barre transversale pour appuyer le pied. Ces pieux appelés Aoi^o étaient larges de deux à quatre pouces et tranchants sur un de leurs bords à la partie inférieure (1).
En Polynésie, les femmes n'étaient point accablées de mauvais traitements comme en Auslralie. Les deux sexes dansaient et se divertissaient ensemble ; les hommes même ne dédaignaient pas d'aider les femmes à soigner les enfants (2) ; mais la sujétion des femmes était néanmoins grande encore et lourdes étaient leurs occupations. Ainsi défense expresse leur était faite d approcher, pendant leurs repas, de leurs maris ou de leurs pères. Elles avaient leurs vases à elles, dont l'homme ne devait pas se servir ; leurs aliments ne pouvaient pas non plus se cuire sur le même feu que ceux du sexe fort (3). Enfin rien n'était plus ordinaire que de voir les femmes impitoyablement battues par les hommes (4).
Sur le chapitre de la beauté physique, les Taïtiens avaient les mêmes idées que les nègres de TAfrique centrale. Pour être belle, une femme devait être extrêmement potelée ; aussi, pour procurer à leurs compagnes ce précieux avantage, on les astreignait à un régime spécial ; on leur imposait des périodes de retraite, pendant lesquelles elles devaient s'abstenir de tout exercice et ne marcher que pour aller se laver à la rivière. En même temps, on les gorgeait d'aliments riches en fécule, de pâtée de fruits à pain oxxpopoï, de bananes etc. Avant de les autoriser à reparaître en public, les hommes les inspectaient après les avoir
(1} Cook Loc. cU.fYo], X. p. 66.
(2) Cook Ibid. 306.
(3) Mœrenhout. Loc.cit., t. II 92-93. — Cook. Loc. Ci7.,232. (4] Cook. Loc, cit., Vol. X. 233.
190 l/ÉvoLUTlo^ DE l'esclavage.
mises dans un complet état de nudité. Mais aussi, une fois obtenu le résultat cherché, les femmes excitaient l'admiration générale et étaient fort recherchées par les jeunes gens(lj.
Il est probable que cet entraînement esthétique et sans doute génésique n'était que temporaire et surtout applicable aux femmes des classes supérieures ; car les autres, celles du populaire, devaient accompHr de lourdes besognes. D abord elles étaient porteuses, c'est le lot ordinaire de la femme dans les sociétés sauvages ; il leur fallait aller chercher les fruits à pain, ceux du /aro, les bananes, etc. Dans cette occupation, il n'était pas tout à fait interdit aux hommes d'aider leurs compagnes ; mais on avait rendu ce service malaisé à rendre. Les hommes, qui portaient d'ordinaire les fardeaux sur leurs épaules, devaient quand il leur arrivait d'aider les femmes, les porter seulement sous les bras, ce qui allongeait le travail et en augmentait beaucoup la fatigue (2).
Les hommes du peuple faisaient souvent la cuisine pour les deux sexes, mais sur des feux différents (3).
Aux Marquises, les femmes écorçaient, trituraient, cuisaient la pulpe des fruits à pain pour en faire de la popoï fraîche, ou bien elles retravaillaient la popoï ancienne. En outre, elles préparaient une popoï spéciale et sucrée, appelée kakis et faite de fruits à pain cuits et broyés au pilon, puis arrosés de lait d'amande de noix de coco (4).
En certaines saisons, les femmes allaient à la pêche, soit le jour avec des petits filets aux embouchures des rivières, soit la nuit avec des torches et une espèce de sabre en bois pour assommer le poisson (5) ; ou bien encore, le jour, elles
(1) Mœrenhout. Loc- cit., t. L p. 206.
(2) Mœrenhout. Loc. cit., II. 92-93.
(4) Radiguet. Loc. cit., 190.
(5) Mœrenhout. Loc. cit., II. 92-93.
l'eSCUVAGE en POLYNÉSIE l9l
passaient des heures entières dans l'eau jusqu'à la ceinture^ marchant les pieds nus sur des coraux tranchants, exposées à Fardeur du soleil, afin de recueillir des coquillages, etc. (1). — Pendant des journées entières, elles travaillaient à briser péniblement le fruit du pandanics pour en extraire le noyau. Si, au cours de ce dur travail et pressées par la faim, il leur arrivait de manger quelques-ims de ces noyaux, elles étaient outrageusement maltraitées (2) . Mais la grande industrie féminine était la fabrication des nattes et surtout celle des étoffes faites avec Técorce de quelques arbres. C'était là un travail long, pénible et qui, une fois commencé, ne pouvait pas s'interrompre. Les arbres utilisés étaient Tarbre à pain (Artocar^pus incisa)^ deux figuiers, le ficus proliœa et le ficus tinctoria^ enfin la Bramonetia papyrifera. Parfois on combinait ces diverses écorces. La fabrication de ces étoffes assez analogues à du papier, ne laissait pas que d'être compliquée. Il fallait d'abord détacher Técorce et la mettre à rouir dans un cours d'eau pour en séparer Tépiderme à chlorophylle. Restait ensuite une portion blanche et fibreuse^ que Ton étendait au soleil ; puis on étalait ces membranes végétales sur de longues pièces de bois ; on les mouillait à nouveau, et alors le travail pénible commençait. Il s'agissait de battre les écorces, juxtaposées dans toute leur longueur, avec des maillets quadrangulaires, sillonnés sur leur quatre faces de petites lignes ou sillons, plus ou moins profonds et larges sur chacune des faces. On débutait par le côté le plus largement sillonné. Le battage soudait ensemble les lames d'écorce et même, entre elles, les fibres de chaque lame ; ce travail était très pénible ; des femmes y succombaient quelquefois. La pièce bien battue, on la séchait au soleil ; puis on la suspendait, roulée et enveloppée, aux poutres et aux toits des maisons. — Chaque famille avait une maison-
(1) Mcerenhout. Loc, cU», II. 71.
(2) Ibid., l. H. 70.
netle spéciale, servant d'ateliers pour étoffes ; mais en outre, il existaitdans chaque district, de vastes édifices où les étoffes se préparaient en grand à Toccasion, soit d'une fôte, soit de la visite d'un chef ou des aéroïs, etc. Là, les femmes se réunissaient au nombre de plusieurs centaines, et travaillaient complètement nues ; le bruit des maillets retentissait du matin au soir, et Ton fabriquait des pièces d'étoffe ^yant jusqu'à six ou sept cents pieds de longueur. Cette occupation ne permettait pas aux femmes de quitter Tatelier, aussi les hommes daignaient, dans ce cas particulier, leur apporter des provisions et même faire leur cuisine. Comme la race était d'une gaieté enfantine, les ouvrières travaillaient en riant et chantant et, quand une pièce était terminée, on dansait tout autour de l'atelier. L'étoffe faite, il s'agissait de l'orner. Avec des sucs végétaux, les Polynésiennes savaient se procurer des teintures diverses, ordinairement jaunes ou rouges. Elles s'en servaient, tantôt pour donnera certaines pièces une couleur uniforme, tantôt pour l'orner ensuite de dessins, que l'on obtenait en appliquant sur Tétoffe, teinte uniformément, des fougères, des feuilles, des herbes, au préalable imbibées de couleur, et que Von pressait avec la main sur l'étoffe encore molle.
Les femmes des chefs présidaient à tout ces travaux ; elles avaient même la prétention d'y exceller, surtout dans la fabrication des étoffes les plus précieuses (1). — Les hommes n'intervenaient jamais dans ces travaux féminins. Les leurs consistaient uniquement à fabriquer des armes, des filets, des hameçons de nacre avec lesquels on pouvait pêcher sans appât, des harpons de bois ou d'os, des lignes (2), des pirogues. Enfin ils contruisaient les maisons, bâtissaient les moraïs et faisaient des exercices militaires. — Mais ces
(i; Mœrenhout. Loc.cit., t. II. 113-120. (i) PoHer. Hist, univ, voy. vol. XVI. 321.
l'eSCLWAGE en POLYNÉSIE 193
diverses occupations ne prenaient qu'une part assez restreinte de la vie et, pour les deux sexes, le reste du temps se dépensait à dormir, chanter, se baigner, tresser des couronnes de fleurs, danser et faire de la musique {i ). — Au total, il n'y eut jamais d'existence plus simple et plus joyeuse que celle des Polynésiens, de vie plus facile et, si eux-mêmes n'avaient pris soin de la gâter par leurs atrocités, ils auraient pu goûter une félicité, sans doute fort bornée, mais dans son genre complète et parfaitement adaptée à leur nature de grands enfants.