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La répartition des peuples mongols

Daas les leçons précédentes, nous avons étudié Tesclavage chez les Mongoloïdes de rAmérique, de la Polynésie^

L EVOLUTION DE L ESCLWAGE

de rindo-Chine et de la Malaisie. U nous reste maintenant à faire porter notre investigation sur les vrais Mongols, qui, du Japon à la Mer Caspienne et du ïhibet à l'Océan arctique, occupent la plus grande partie du continent asiatique. Bien dissemblable est leur degré de civilisation depuis les Samoïèdes sibériens, qui n'ont pas encore dépassé l'âge de la pierre, jusqu'aux habitants relativement très civilisés delà Chine et du Japon. Pourtant on peut, d'une manière générale, les diviser en nomades et sédentaires. Les Japonais, les Coréens, les Chinois constituent la grande masse des Mongols civilisés et sédentaires. Le reste se rattache encore plus ou moins complètement à la vie nomade et pastorale, sauf à Rhiva, à Bokhara et au Thibet. Nous avons donc à examiner comment on comprend et pratique l'esclavage, d'abord chez les nomades, puis dans les petits État barbares de Rhiva, Bokhara et du Thibet, enfin dans les grandes monarchies chinoise et japonaise.

IL L'esclavage chez les Mongols nomades.

Des Mongols nomades nous écarterons d'abord les Samoïèdes qui se rattachent aux Esquimaux, dont nous nous sommes déjà occupés. Les autres Mongols ou Tartares- Mongols, menant surtout une existence de pasteurs, errent dans une énorme portion du continent asiatique, dans toutes les immenses plaines septentrionales situées au nord du Thibet et autour de la Chine. Ils sont peu nombreux, quelques millions peut-être, relativement à Taire immense qu'ils occupent et que leurs clans et tribus se sont partagée. Pour ces populations errantes, l'agriculture n'est qu'accessoire, par conséquent le travail social, qu'il est nécessaire d'accomplir, est relativement léger ; mais tout travail manuel, hors celui que requièrent la chasse et la guerre, est antipathique à la population mongole mâle ; la plus grosse

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partie du labeur nécessaire est donc forcément le lot des femmes et il en est ainsi dans toute cette vaste région.

Chez les Kirghizes, les femmes sont bien supérieures aux hommes, du moins dans les arts utiles. Elles s acquittent de toutes les fonctions du ménage, soignent le bétail, taillent et cousent les habits, filent, tissent, brodent en soie ou en or, préparent les aliments ; de plus, elles enseignent à leurs filles tous ces indispensables talents (1). — Chez les Turcomans, la lente, la iourte^ est tout entière l'œuvre des femmes, à Texception des poteaux en bois qui la soutiennent. Ce sont encore les femmes, qui montent et démontent cette tente et en chargent les pièces sur des chameaux, derrière lesquels elles se traînent péniblement, alors que Ton change de campement (2). Dans Topinion des Turcomans, un homme ne saurait travailler sans déchoir ; aussi, en dehors des expéditions et des chasses, les Turcomans de sexe masculin se bornent à soigner leurs chevaux. Ce devoir rempli, leur conscience est tranquille et ils vont bavarder de iourte en iourte. Pour eux, ces conversations sont particulièrement intéressantes, quoique fort simples ; elles roulent le plus souvent sur les mérites ou les démérites des chevaux, sur Tart de les élever etc. (3).

Dans la Tarlarie. occidentale, les mœurs sont analogues. Le soin des troupeaux est laissé aux femmes et aux enfants ; celui de traire les vaches, de fabriquer le beurre, de préparer les repas regarde particulièrement les femmes. Les hommes sont extrêmement paresseux ; ils marchent le moins possible ; toujours un cheval sellé est à leur disposition ; ils galopent de tente en tente pour aller jaser et boire du koumiss avec leurs voisins. Ce sont d'ardents chasseurs, des cavaliers indésarçonnables, dont le grand plaisir est de

(1) Dubeux. Tarlarie. 132.

<2) Vambérj. Vo?/. d'un faux derviche. 289.

(3) Vambéry. Loc. cit. 293.

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galoper, comme le vent, à travers le désert (1). Même répartition du travail et du far niente chez les Kalmouks. Tous les travaux d'intérieur et même les autres pèsent sur les femmes. Pourtant le feutre des tentes se fabrique en commun, par toute la famille réunie. Mais, en général, les homment passent leur vie à boire du thé ou de Teau-de-vie, à jouer aux échecs ou aux osselets, enfin à fumer et à dormir (2).

Le père Hue nous dit à peu près la môme chose des Tartares Mongols, qu'il a visités. Ces nomades laissent leurs femmes traire les vaches, préparer le laitage, aller puiser de Teau parfois à une grande dislance. A elles encore de ramasser des argolsy c'est-à-dire la fiente des troupeaux, seul combusiible du pays, de les faire sécher et de les accumuler autour de la tente. Ce sont elles aussi, qui confectionnent les habits, tannent les pelleteries, foulent les laines, el dans ces multiples occupations, elles ne sont aidées que par leurs enfants. Les hommes consentent à conduire, à cheval, les troupeaux aux pâturages ; leur seule besogne fatigante est la recherche des animaux égarés. Hors de là, leur oisiveté est profonde; accroupis dans leur tente, ils boivent du thé et fument, quand ils ne dorment pas. Parfois, cédant à un irrésistible besoin de mouvement, ils détachent leur cheval, toujours harnarché et attaché à un poleau, et s'élancent dans la plaine (3).

Si les femmes tartares et mongoles sont de laborieuses ouvrières, au moins ne sont-elles pas ordinairement maltraitées, n faudrait faire une exception pour les Ostiaks, qui souvent rouent de coups leurs femmes, dont les cris déchirants troublent le silence des nuits (4). Au contraire,

(1) Préjévalsky. Mongolia. I, 59.

(2) Dubeux. Tavtarie. 173.

(3) Hue. Yoy. en Tavtarie, t. L 05, 66.

(4) Gastrèn. Ethnologische Vorlesungen ûber die Altaischen Yolker,

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chez les Mongols proprement dits, les femmes ne sont ni opprimées, ni asservies. Elles jouissent même d'une grande indépendance, vont et viennent à leur gré, chevauchent de tente en tente ; leur vie active, mais point accablante, leur donne une allure décidée et un air vigoureux {{ ).

Avec des femmes robustes, laborieuses, exécutant sans murmure tous les gros travaux, l'esclavage n'est pas indispensable ; aussi n'est-il pas sérieusement organisé chez les Tarlares, quels qu'ils soient ; mais il n'en est pas de même de la servitude. — Les vastes steppes de la Tartarie n'appartiennent pas à tout venant, elles sont divisées et appropriées. Chaque petit groupe ethnique revendique la propriété d'un ^'asle territoire de pacage et de chasse, dont les limites sont bien déterminées. Il faut donc rester cantonné chez soi ; or, Jà, la société est divisée en maîtres et en serfs. Les classes dirigeantes comprennent les princes, les nobles, le clergé ; au-dessous est le peuple (2). Aux princes et aux nobles, qui î?ont leurs parents, appartient le sol tout entier (3). Le reste de la population vit dans une dépendance absolue et paie aux maîtres des redevances ; en outre cette classe inférieure doit garder les troupeaux de l'aristocratie. Sur leurs .<erfs, les nobles lartares ont des droits excessifs jusqu'à les pouvoir mettre à mort ; seulement un tribunal supérieur peut réviser la sentence et punir le maître, quand il a condamné injustement (4).

Dans la pratique générale de la vie, les mœurs mongoles sont un curieux mélange de bonhomie et de despotisme. Les serfs possèdent leurs troupeaux à eux. Maîtres et esclaves ODl les mêmes occupations, vivent ensemble, habitent la

(1) Hue. Loc, ciL J. 271, 302.

2 Préjévalski. MongoUa, I. 87.

(3) Ifuc. Loc, cit. I. 273.

i\) Ibid, 274-^276.

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même tente (1) ; mais le noble, qui aujourd'hui s'assied à côté de son serf et fume avec lui, en apparence sur un pied d'égalité, pourra demain punir son compagnon de la veille, confisquer ses troupeaux, exercer à son détriment telle ou telle injustice et tout cela avec impunité (2). Pour s'affranchir de ce régime de bon plaisir, le serf tartare n a qu'un moyen : entrer dans les ordres, se faire lama. Devant l'oint du Seigneur, le pouvoir civil désarme et le lama, exempt de toute redevance, a le droit de s'expatrier, de courir à son gré le monde mongolique (3) ; il peut même devenir seigneur à son tour, à la condition de se faire une place dans le haut clergé. Ainsi le Koutoukhtou d'Urga, sorte de cardinal lamaïque, ne possède pas moins de 150.000 serfs, la plupart fixés non loin de la ville, d'autres dispersés dans la Mongolie septentrionale ; mais, tous, directement soumis à son autorité et formant la classe dite des cha-^

Si les droits des nobles sont déjà considérables, ceux des princes le sont bien davantage, puisqu'ils vont jusqu'aux sacrifices funéraires les plus impitoyables. Marco Polo parle déjà avec étonnement des hécatombes humaines, qui accompagnaient les funérailles des grands : « Quand, dit-il, on transporte le corps du grand Chani pour Tenterrer sur la montagne d'Alchat, ceux qui accompagnent le convoi tirent sur tous ceux qu'ils rencontrent sur le chemin, leur disant : « Allez servir notre seigneur et maître en l'autre monde ». Car ils sont tellement possédés du démon, qu'ils <:roient que ces gens ainsi tués vont servir le Roi défunt en l'autre vie ; mais leur rage ne s'étend pas seulement sur les hommes, mais aussi sur les chevaux qu'ils égorgent quand

(1) Hue. Loc. cil. 21 L

(2) Ibid. I. 74.

(3) Ibid. 276.

(4) Préjévaisky, t. 1, 13.

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ils se trouvent sur leur passage, croient qu'ils doivent aussi servir au Roi mort. Quand le corps du grand Chara Mongu, prédécesseur de celui-ci, fut mené sur la montagne d'Alchai, pour y être inhumé, les soldats qui le conduisaient ont rapporté avoir tué de cette manière environ vingt mille hommes » (1). On ne commet plus aujourd'hui d'aussi vastes carnages, mais la coutume persiste. Au dire du père Hue, on enterre avec les rois mogols de l'argent, des joyaux, des habits royaux. En outre, on empoisonne avec du mercure un certain nombre d'enfants des deux sexes, que l'on range ensuite autour du cadavre royal, en plaçant dans leurs mains la pipe, Tévenlail, la petite fiole de tabac à priser, et, en un mot, tous les objets dont le souverain avait l'habitude de se servir de son vivant (2). Il est permis de croire, que, conformément à la coutume universelle, la plupart de ces victimes funéraires sont fournies par la classe servile, mais particulièrement par les serfs domestiques, qui sont plus étroitement que les autres la propriété du prince (3). D'ailleurs, même les simples chefs de tribu peuvent, dans une large mesure, disposer des biens et des personnes de leurs sujets (4). — Les serfs sont pourtant de môme race que leurs seigneurs ; ce sont des serfs féodaux. Leur classe se maintient d'elle-même et ne se recrute guère, comme il arrive si souvent, parmi les prisonniers de guerre. En général les populations tarlares et mongoles n'épargnent leurs captifs que s'ils ont l'intention de les vendre ou d'en tirer rançon. Le plus souvent ils les tuent sur place, comme le faisait Gengiskhan, qui sans doute, en ce point, se conformait simplement aux us et coutumes de sa race. Or, le conquérant mongol avait l'habitude d'exterminer la

(1, Voyages de Marc Paul.Uw I. Ch. LUI. (1735).

(2) Hue. Loc. ciL I, 117.

(3) Dubeux. TaHa7He.2iS.

(4) Ibid, 290.

Letourneau. 15

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population des villes enlevées par lui ; il exceptait seulement les ouvriers d'art et de métier, dont il faisait présent à ses officiers et à leurs femmes (i). Ainsi procèdent encore les Mongols contemporains ; ils égorgent leurs prisonniers sans distinction d'âge ni de sexe (2). Des considérations d'intérêt mieux entendu peuvent, seules, retenir le bras des Tartares victorieux. Ainsi les Kirghizes épargnent volontiers leurs captifs, parce qu'ils les peuvent vendre aux habitants de Boukhara et de Khiva (3).

Mais ce sont surtout les Turcomans, qui se livren avec ardeur à ce fructueux commerce. Sans cesse ils organisent des razzias et surtout aux dépens des malheureux Peri^ans. Un prétexte religieux sert àcolorer leurs violences ; ils sont Sunnites et les Persans ne sont que de méprisables Schiites; ils disent d'ailleurs, que Ton peut très bien vendre des Mahométans ; puisque le Koran lui-même, le saint Livre, se vend et que même un patriarche comme Joseph a été vendu (4). — La conscience tranquillisée par ce raisonnement, ils pratiquent la chasse aux esclaves sur mer et sur terre. Sur la Caspienne, leurs bateaux armés en.guerre fouillent le rivage, font des prises, se conduisant à peu près comme les anciens Scandinaves (5) ; mais les razzias terrestres sont les plus fréquentes et les plus fructueuses. Comme les Turcomans vivent encore à peu près à l'état d'anarchie,, ces expéditions de bandits sont organisées par des individus ; elle ne se font pas au bénéfice d'un prince, ainsi qu il arrive dans l'Afrique centrale ; mais elles constituent la grande occupation des Turcomans et, jour et nuit, ils organisent des rapts et des surprises (6). Les malheureux villageois

(1) Dubeux. Loc. cit. 290.

(2) Préjévalsky. Mongolia, I. 82.

(3) Dubeux. Tartarie, 131.

(4) Vambérj. Voy. d'un faux derviche. 384.

(5) Ibid. 59.

(6) Ibid. 218

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des frontières persanes viventenconséquence dans des transes perpétuelles. C'est ordinairement la nuit, que les ravisseurs fondent sur leurs villages et s'emparent de leurs biens et de leurs personnes. D'autres bandes croisent dans le désert en pirates pour surprendre les caravanes. Celles-ci se défendent à peine et parfois, pour éviter le massacre, les Persans des caravanes se garrottent eux-mêmes, quand Tordre leur en est donné (1).

Une fois capturés, les prisonniers sont ou chassés devant les cavaliers, comme un troupeau, ou attachés à la queue des chevaux. Pour plus de sûreté, on a soin de les entraver cruellement de manière à ce que chaque pas les fasse souffrir. On ne tient nul compte de leur faiblesse ou de leurs blessures: il leur faut marcher, quelquefois pendant des journées entières. Qui ne peut suivre assez vite est tué. La nuit, les captifs sont Gxés à un court poteau par un collier de fer et une chaîne (2). Les vieillards sont souvent sacrifiés sur place et, suivant lesTurcomans, ces immolations se font dans un but religieux. En leur qualité d'hérétiques, on offre ces malheureux à Allah, comme victimes propitiatoires (3).

De retour au campement, les pillards se partagent équilablement les animaux, les objets mobiliers, les esclaves, ea s'effbrçant de faire des parts d'égale valeur (4). - — Les captifs persans sont pour les Turcomans une source de grands profits ; mais leurs capteurs ne les gardent pas ordi nairement pour eux, sauf parfois les femmes, dont ils font des concubines ou des épouses (5). Les hommes sont rendus, mais contre une rançon en moyenne de cinquante ducats, à leurs parents qui les rachètent avec un grand zèle

(1) Vambérj. Loc. cit., 291.

(2) Vambéry. Loc. ct^. 58, 59, 'i91.

(3) Burnes. Hist. univ. voy, vol. XXXVII, 277.

(4) Vambéry. Loc. cit. 292.

(5) Bornes. Loc. cit, 130.

et parfois même vont les chercher parmi les Turcomans. Beaucoup de ces prisonniers sont conduits à marches foicées sur les marchés d'esclaves de Khiva ou de Bokhara (i'.

Dans ces villes, l'esclavage est complètement organisa et les esclaves sont astreints aux travaux les plus pénibles. Avant les récentes conquêtes des russes, certains de ces esclaves étaient des matelots ou pêcheurs russes enlevés sur la Caspienne par des écumcurs de mer turcomans. Patiemment, en vendant une partie de leur provision mensuelle de farine et y joignant le produit de petits larcins, ces malheureux réussissaient, au bout de longues année?, à amasser un pécule suffisant pour leur rachat (2) ; mais Khiva et Bokhara ne sont qu'à demi-tartares et les mœurs arabes y dominent.

On peut sans doute attribuer, pour une part, la fureur esclavagiste des Turcomans h la religion musulmane, qu'ils professent et qui encourage beaucoup l'esclavage en faisant des infidèles une proie légitime pour les croyants. Pris en masse, Tartares et Mongols sont fort pillards, très amateurs de razzias et des profits de toute sorte qui en résultent; mais en général ils ont remplacé, dans leurs sociétés, Tesclavage par le servage. Peut-être faut-il faire honneur de ce résultat à l'influence du Bouddhisme lamaïque, extrêmement répandu parmi eux.

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