VI. V évolution esclavagiste chez les races jaunes
A vol d'oiseau, dans l'espace et, à grands traits, aussi dans le temps, nous avons parcouru les vastes régions occupées par les races jaunes, en notant comment et par qui s'y exécutait le travail social. D'une manière générale, le résultat de notre enquête concorde avec celui que nous a fourni l'étude des races noires : chez les jaunes comme chez les noirs, c'est sur les faibles et les abandonnés, sur les esclaves et sur les femmes, que pèse le plus lourd du labeur nécessaire au maintien des sociétés plus ou moins bien organisées.
Nous avons en même temps puvoir^que, dans l'humanilé noire et dans l'humanité jaune, les phases premières de révolution esclavagiste sont les mêmes. Partout l'esclavage est sorti de la guerre, dès qu'on a trouvé avantageux de vendre ou d'exploiter le vaincu au lieu de le tuer ou de le manger. Puis, au fur et à mesure que l'organisation sociale se compliquait, la classe servile s'est solidemen constituée ; la vente des enfants et des femmes, les condamnations judiciaires, l'insolvabilité des débiteurs lui ont fourni de très nombreuses recrues, auxquelles s'ajoutait le croît naturel de la population asservie. Tous ces grands faits d'évolution sociale acquièrent, à mesure que nous progressons dans le cours de notre investigation, un caractère de plus en plus universel.
Mais, chez les races jaunes, nous avons pu suivre l'évolution esclavagiste bien plus loin que chez les populations noires. L'homme jaune, en général, est plus développé que le nègre. Il s'est civilisé plus tôt; il a fondé des sociétés beaucoup plus complexes que celles des nègres, des sociétés où l'esclavage a changé de forme. D'une manière générale et en faisant abstraction des Mongoloïdes /es plus inférieurs, des sauvages indigènes de^l'Amérique
et des Polynésiens les moins civilisés, par exemple, des Néo-Zélandais, on peut dire que les populations mongoliques, dès qu'elles se civilisent un peu, ont de la tendance à adoucir la rigueur sauvage du primitif esclavage ; plus ou moins complètement, elles le transformant en servage : des corvées, des redevances, souvent très lourdes, mais déterminées une fois pour toutes, remplacent le bon plaisir sans frein du propriétaire d'esclaves. Pourtant Tesclavage persiste à côté du servage ; mais il se restreint, devient surtout domestique ; enfin il se légalise et des lois, tulélaires dans une mesure plus ou moins grande, rendent moins abandonnée, moins horrible, la condition d'esclave.
Nous avons constaté cette transformation dans l'Aniérique centrale, en Malaisie, en Indo-Chine, chez les Mongols et Tartares nomades, en Chine et dans les pays de civilisation chinoise.
Mais, dans ces derniers États, relativement fort civilisés, révolution a fait un grand pas en avant : le salariat est né. 11 est tout naturellement sorti de l'esclavage et du servage. D'abord le maître, tout en conservant ses droits sur ses esclaves, a trouvé avantageux de leur laisser une certaine liberté, celle de travailler ou de vendre pour eux, à la seule condition de céder à leur propriétaire une portion de leur gain. Mais beaucoup de ces esclaves ont fini par se racheter ou par être affranchis. Libres alors, mais sans ressource, ils se sont mis au service de qui voulait payer leur travail ; ils sont devenus artisans. D'autres ouvriers sont sortis de la classe des serfs et plus facilement encore ; puisque le serf était en principe libre de disposer de son temps, pourvu qu'il acquittât ses redevances. Peu à peu le nombre de ces manouvriers, libres en principe mais obligés pour vivre d'aliéner, chaque jour, une grosse portion de leur liberté, a considérablement grandi ; ils ont fini, dans les pays les plus civilisés, en Chine, au Japon, par constituer une classe so-
l'esclwage chez les peuples de race mongolique 247
ciale, ordinairement groupée en corporations et d'où est finalement issue une autre classe, celle des marchands, quand les produits industriels sont devenus une valeur échangeable.
Que cette évolution se soit accomplie, en conservant ou instituant nombre d'abus criants, le fait ne saurait se contester ; néanmoins à l'origine elle a été, en elle-même, progressive. Mais, en ce moment, je n'ai pas encore à l'apprécier, à en peser les résultats sociologiques.
Bien souvent nous retrouverons le salariat dans le cours ultérieur de ces études, mais nous ne pourrons porter sur lui un jugement final qu'après avoir achevé notre tour du genre humain.