I. Comment on fait vue pièce, dons Pièce» et Morceaux
cher : Pailleron ^e veut pas s'en donner la peine. Et cependant, il faut toujours en revenir à ce mot irréfutable de Corneille : « Il est constant qu'il y a des préceptes, puisqu'il y a un art; mais il n'est pas constant quels ils sont. » Edouard Pailleron s'est autorisé de la seconde moitié de cette phrase, pour ne pas vouloir se préoccuper de la première.
Me voici au terme de mon travail. Je m'arrête, je l'ai dit, au seuil du xx* siècle. Cette ère nouvelle s'inaugure, au théâtre, comme dans tous les arts en général, à travers le doute et les tâtonnements. Son programme, — si l'on peut donner ce nom à ses tendances, — c'est l'affranchissement de toutes règles, et la rupture complète avec le passé. Cela s'appelk viser l'irréalisable ; car — Brid'oison a raison — on est toujours le fils de quelqu'un; et le passé exerce toujours son action sur nous, quoi que nous puissions dire ou faire.
Quant aux règles, vouloir s'en affranchir absolument, c'est encore tenter l'impossible, puisque — nous l'avons vu en suivant le cours des choses depuis Corneille jusqu'à Dumas fils — il est des règles nécessaires, qu'un auteur de talent devra suivre instinctivement, dût-il
un instant vouloir les méconnaître et se persuader qu'il s'en est affranchi.
Ce ne sont, d'après Molière, que «c quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que Ton prend à ces sortes de poèmes. » £t notre écrivain, impatienté par les pédants de son temps, dont les jugements se bornaient à Taxiome : magister dixit, ajoute : « Le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait fort aisément tous les jours sans le secours d'Horace et d'Aristote. » Gela est possible ; mais d'où vient l'impopularité particulière de ces deux grands hommes? Ils ne nous imposent pasdesrfo^me^; la matière n'en comporte pas. Ils nous donnent les conseils que leur dictent leur expérience d'un art quasi immuable, et leur sagadité reconnue. Bon sens pour bon sens, celui de ces écrivains vaut bien et éclaire le nôtre. Leurs conseils ont d'autant plus de prix qu'ils ne sont pas partis d'idées préconçues pour arriver à des principes de fantaisie, mais de l'examen des choses pour pénétrer leur raison d'être. Pourquoi donc gaspiller le trésor d'observations qu'ils ont amassé pour nous ? Pourquoi imiter, comme dirait La Bruyère, « ces enfants drus et forts d'un lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice»?
Concluons donc. Il y a, au théâtro^ des lois nécessaires, des vérités inéluctables. Elles tiennent à l'essence même de cet art, aux conditions spéciales dans lesquelles il se produit ; elles sont de tous les temps et de tous les pays. Les enfreindre est folie, et conduit à un art bâtard qui n'a plus rien de commun avec ce que nous appelons l'art dramatique. Ces lois, les anciens les ont comprises et exposées avec une sûreté de vue magistrale. En les formulant, ils n'ont pas créé les règles, ils les ont simplement découvertes^ comme un navigateur découvre un monde. Qu'ils en aient exagéré les rigueurs, qu'ils aient renfermé les auteurs dramatiques dans des limites trop étroites, je ne le conteste pas, et je trouve bon que nous ayons su nous affranchir des obligations prescrites dans ce qu'elles ont d'excessif et d'insuffisamment justifié. Les besoins de l'unité, par exemple, ont été fort outrés par eux, ou plutôt, par leurs sectateurs maladroits ; mais, j'ai eu à le dire, ce n'est là que l'exagération d'une idée juste; et une certaine unité est nécessaire à l'œuvre de théâtre, où l'auteur ne saurait, par exemple, dédoubler son action, sans s'exposer à ne plus être suivi par ses auditeurs déso* rientés.
292 l'é70Lution de l'idée dramatique
Prenons donc garde de nous affranchir de toute contrainte, puisqu'il est des contraintes nécessaires ; n'arrachons pas le bon grain avec l'ivraie. C'est à l'auteur à être son propre juge, avant d'affronter ce juge sans appel qu'est le public. L'évolution subie, à cet égard, par Alexandre Dumas fils, est instructive et parlante. Si nous n'étions pas arrivés à une époque d'orgueil littéraire immense et sans frein, si les ennemis du « métier » n'étaient pas de purs descendants de ce marquis de Mascarille, qui <c savait tout sans avoir jamais rien appris », cette histoire d'un de nos premiers écrivains de théâtre donnerait fort à réfléchir et parlerait bien haut.
L'art dramatique a sa part de métier comme tous les autres arts, et plus difficile même que ne l'ont tous les autres. Ce métier ne s'acquiert que par l'étude, la volonté, la patience. On peut s'improviser épistolier, narrateur : on ne s'improvise pas auteur dramatique. Et qu'on ne me dise pas que je me contredis, parce que j'ai reconnu qu'il faut naître auteur dramatique.
Oui, l'on naity ou l'on ne naît pas auteur dramatique ; mais ceux mêmes qui sont nés tels ne développent que par une étude patiente leurs qualités primordiales. C'est le bâton de maréchal
dans la giberne : encore faut-il l'en faire sortir.
C'est pourtant, aujourd'hui, une absurdité courante, de dire que le métier tue le génie : tout au contraire, il en est le compagnon et le serviteur nécessaire. Qu'on prenne, dans l'antiquité, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Plante; dans les temps modernes, Molière, Corneille, Racine, Shakespeare, Gœthe : je défie qu'on me cite un seul de ces grands hommes qui ne soit pas devenu ce qu'il a été par l'accord même de ces deux facteurs : le génie et le métier. On ne me contestera pas qu'OEdipe-Roi soit une œuvre de génie : eh bien ! je sais peu d'écrits de théâtre où le métier soit plus visible et plus parfait. Shakespeare lui-même, en dépit de ses incohérences, est plein de métier, et d'un métier profond. Je ne pense pas qu'on m'objecte le second Faust de Gœthe. Et qui jamais, en dépit de sa forme dialoguée, s'est avisé de voir dans le second Faust quoi que ce soit qui ressemble à une œuvre de théâtre?
Des œuvres de théâtre, dignes de ce nom, j'en cherche dans la production actuelle, et j'en trouve bien peu. Tout le monde a cette sensation que, bien que livré à des écrivains de grand esprit et de grand talent, l'art théâtral se
meurt et n'existera bientôt plus. Bien conduire de très jolies scènes, y semer l'esprit à pleines mains, y prodiguer même l'observation, c'est faire une œuvre littéraire intéressante ; ce n'est pas écrire une œuvre dramatique. L'œuvre de théâtre ne vit pas par la suite, indépendante et fantaisiste, des meilleures scènes, comiques ou tragiques, mais par leur enchaînement, leur lien nécessaire, leur acheminement vers un but donné. Tout cela exige, en somme, une étude, un métier^ que notre époque, livrée à l'impressîonisme, ne comprend plus guère, et devant lesquels sa hâte de produire, disons mieux, sa paresse, recule.
J'ai grand'peur d'avoir, avec ce dernier mot, touché au fond des choses : c'est notre paresse, notre impuissance peut-être, que nous érigeons en système. Il nous semble plus aisé de diviniser nos défauts que de nous en corriger. Nous affectons de ne pas suivre nos anciens, parce que nous n'avons plus le courage de le faire. Puis, la vie à l'américaine ne comporte plus les études consciencieuses ni les longues patiences. N'est-ce pas à tout cela que nous devons, au fond, cette horreur de < la pièce bien faite », qui est aujourd'hui le fond le plus clair de la doctrine pour beaucoup de nos critiques de
théâtre? Mais, je le répète, tous les chefsd'œuvre des grands écrivains dramatiques sont des pièces bien faites. 11 me serait facile de le prouver : la sagacité de mes lecteurs y suppléera.
C'est pour avoir oublié ces principes, si clairs et si simples, que notre génération n'écrit plus, au théâtre, d'œuvres qui durent. Nous ne manquons cependant pas d'hommes de talent, ni même de fins et ingénieux observateurs, surtout dans l'observation des vilains sentiments et ce qu'on est convenu d'appeler, d'un mot odieux, le genre « rosse > ; mais nous manquons d'artisans laborieux, de dramaturges patients et consciencieux. Nous avons souvent de ravissantes fantaisies ; mais nous n'avons plus de pièces, La race des auteurs dramatiques a presque entièrement disparu. Renaîtra-t-elle ? Il est permis de se le demander.