‹ L'evolution de l'idee dramatique chez les maitres du theatre de Corneille a Dumas fils: OuvrageChapitre 24 sur 25 · Préface du Fils naturel · texte numérisé non relu

Préface du Fils naturel

ne puis passer à un écrivain, c'est de se contredire d'une page à l'autre. Autrement, je ne vois que les sots qui ne se contredisent jamais, parcîe que, ayant peu d'idées, ils se cramponnent avec acharnement à celles qu'ils peuvent avoir. Mais l'homme qui remue beaucoup de pensées est forcément exposé à se contredire quelquefois, suivant son émotion présente, et surtout son degré d'avancement dans la vie. On l'a dit :

L'homm6 absurde est celui qui ne change jamais.

Tout, en ce monde, change et se modifie, L'Évangile ne dit-il pas que Dieu changera la terre et les étoiles, « comme un vieux vête^ ment? >

Mais, puisque j'ai parlé de changement, disons qu'il est une heure pénible pour l'écrivain : c'est celle où il sent que le public ne marche plus avec lui, soit que ce soit lui-même qui aille trop vite, ou qu'il se soit, au contraire, laissé devancer. Dans cette intéressante préface de V Étrangère, à laquelle j'ai déjà tant emprunté, Dumas fait de curieuses et mélancoliques réflexions sur cette heure douloureuse qu'il sent venir ; mais fièrement il conclut à l'infériorité du public, qui, en tant que foule^ ne peut plus

s'élever h la hauteur philosophique où Texpérience et le travail de pensée ont fini par amener Tauteur. Le morceau est remarquable :

€ A mesure que les années s'accumulent, que la vieillesse s'avance, que la mort s'annonce, nous devons sentir une sorte de malaise et croire commettre une sorte d'indécence en nous exposant, avec des lazzi ou des histoires d'amour, aux curiosités, aux caprices, aux ingratitudes du public. Si nous n'avons plus ce qu'il faut pour lui plaire encore, il n'a pas, à vrai dire, acquis ce qu'il faudrait pour nous attirer de nouveau. Nous l'avons devancé dans la connaissance des hommes^ des sentiments et des choses ; nous en savons plus long^ nous voyons de plus haut et plus loin que lui; ce que nous distinguons clairement, si nous voulions le lui montrer, lui apparaîtrait monstrueux, grotesque ou confus, car nos études et nos entretiens de chaque jour roulent sur des sujets qui ne lui sont pas familiers, qui lui sont même inconnus, et qui ne se prêtent ni aux émotions^ ni aux plaisanteries à hauteur d'homme ordinaire quil vient chercher au théâtre. Quand il en sera arrivé individuellement aux mêmes réflexions que nous, ce n'est plus à nous qu'il viendra. Les passions que nous lui avons peintes

alors que nous les éprouvions comme lui, qu'il a toujours, puisqu'il ne vieillit jamais dans sa masse et se renouvelle sans cesse, nous regrettons peut-être de ne plus les avoir, mais enfin nous ne les avons plus ; et nous sommes devenus froids pour ce qui exaltait jadis notre enthousiasme, indifférents ou indulgents pour ce qui excitait notre colère ; nous commençons à constater et à reconnaître la vanité des biens et des maux d'ici-bas ; le rire, dont nous étions si prodigues à l'encontre des sottises et des ridicules d'autrui, s'est envolé de nos lèvres; et si nous l'y rappelions de force, les flèches que nous lancerions reviendraient bien vite sur nous. Nous serions mille fois plus à bafouer que ceux dont nous nous moquerions, et qui auraient sur nous le grand avantage de se croire encore heureux de leurs erreurs, de leurs fautes, de leurs chagrins même. C'est l'heure où Racine s'isole, où sa poétique se trouble, où son âme s'inquiète, où sa conscience de chrétien s'alarme d'une gloire profane, tandis que son orgueil souffre encore de ses échecs, du mauvais goût et de l'ignorance de la foule, qui se pâme aux platitudes de Pradon. Il faut à l'auteur de Phèdre^ honteux d'être comparé et immolé à ce qui est au-dessous de lui, dix

ans de solitude, d'apaisement, de tristesse, pour devenir l'auteur d'Athalie, pour donner au drame chrétien de Corneille ce pendant biblique qui élèvera momentanément le théâtre jusqu'aux proportions et à la majesté du temple, tandis que la foule, assez étonnée et déconcertée pour qu'on la croie soumise et respectueuse, continuera à dire de l'un et de l'autre chef-d'œuvre : « C'est beau, mais ce n'est pas amusant ».

Cette page intéressante a été écrite à l'heure où l'homme commençait à sentir, comme il le dit, « la vieillesse qui s'avance et la mort qui s'annonce », à celle où il voyait son public lui échapper, et où il se persuadait volontiers — était-ce bien vrai? — qu'il était arrivé trop haut, et le public resté trop bas, pour qu'on pût se rencontrer et s'entendre. Ne nous parle-t-il pas de « ces émotions et ces plaisanteries à hauteur d'homme ordinaire, que la foule vient chercher au théâtre? » C'est le mot de tous ceux que la scène a déçus à quelque tournant de leur vie, et qui cherchent à mettre un baume sur leur amour-propre blessé. Je ne crois pas, d'ailleurs, je l'ai dit, que, dans un art illustré par des noms si élevés, l'écrivain ait à se montrer dédaigneux de son public, par cela seul qu'il a perdu l'oreille de cette foule, composée

sans doute de beaucoup d'ignorants, mais toujours prête à comprendre ceux qui ont l'art de lui parler. L'histoire de Phèdre prouve qu'il y a souvent des malentendus entre le public et le poète 5 mais les Racine malheureux ne devraient pas oublier que cette même foule, qu'ils maudissent, avait fait hier les Racine heureux.

C'est donc le découragement seul qui a dicté à Dumas ces paroles amères. Le poète peut en savoir plus que la foule, il le doit même ; mais c'est au contact de cette foule ignorante et naïve que son génie s'éveille et trouve son plein développement. Le public a toujours tort, pour nous, quand il nous fait un mauvais accueil ; mais où trouver le juge entre lui et nous ?

Déjà dans la préface du Fils naturel^ Dumas, à l'aurore de la renommée, écrivait dans un mouvement d'humeur : « Bien à plaindre celui qui ne sait pas à quoi s'en tenir sur les foules, et qu'il y a juste assez de place pour son mépris ou sa pitié entre leur servilité ou leur ingratitude. » Ce mot est plus profond et plus juste que toutes les paroles que je viens de citer : oui, ce peuple est ingrat; oui, il ne tient nul compte, à celui qui se trompe une fois, des jouissances artistiques que, tant de fois avant,

ÉCRIVAINS DRAMATIQUES DU XtX^ SIÈCLE ^75

il lui a prodiguées ; mais il n'y a pas, en somme, de juge moins prévenu ni moins faillible que le public. S'il se trompe un jour, c'est pour se ressaisir ensuite ; et c'est au seul public du lendemain qu'il faut faire appel des erreurs du public de la veille»

J'aurais pu finir, sur ce passage curieux et sur cette pensée de déclin, l'examen des préfaces de Dumas, si je ne trouvais, dans la préface générale, mise par lui en tête de son théâtre, quelques lignes qui m'amèneront mieux encore à ma conclusion :

« Un auteur, dit notre écrivain, parle toujours mal de son œuvre, et décidément, ce qu'il peut imaginer de mieux, une fois cette œuvre exécutée et livrée au public, c'est de se taire. En effet, elle doit contenir tout ce qu'il a voulu démontrer; et l'expliquer, c'est l'avouer obscure, ce qui est clair n'ayant pas besoin d'être expliqué. »

Et, plus loin :

« Si mes pièces sont bonnes, elles survivront au temps présent; si elles sont mauvaises» elles disparaîtront; justice sera faite dans les deux cas ; tout ce que je pourrais dire n'y pourrait rien changer, et le monde continuera d'aller comme il allait et comme il va, ce qui ne sera

peut-être pas le plus beau de son affaire. »

Je sais ce qu'on va me dire après cette citation : « c'est par là qu'il fallait commencer ce travail » ; et cet extrait m'eût alors dispensé de continuer mon étude. On pourrait, en effet, croire, au premier abord, que ces paroles contredisent toute notre recherche, et que, mettant en application le dicton vulgaire : « A bon vin point d'enseigne », elles aboutissent à dire : « A bonne pièce, pas de préface ». Mais regardez-y de près ; et vous verrez que ce passage confirme l'étude que nous venons de faire, bien loin de la contredire. J'ai écarté de mon travail toute la part que Dumas consacre à la défense personnelle de ses pièces et de ses idées morales et sociales. J'ai donc fait ce que je m'étais proposé, m'attachant aux théories générales, dont Dumas, à l'inverse d'autres excellents écrivains, est abondamment pourvu. J'y ai recherché tout ce qui touche la technique théâtrale ; et, comme c'est sur ce terrain que j'ai commencé et poursuivi ma tâche, c'est là aussi qu'il convient de l'achever et de conclure.

Après avoir apparu comme un révolutionnaire, ce qui est, au début, le sort de tous les novateurs, et même de toutes les personnalités marquantes, Dumas est mort dans la peau d'un

classique. Classique moderne, évidemment, ayant les idées, les aspirations, le style même de son temps; mais tel, du moins, par le respect des règles éternelles, que sa jeunesse traitait assez légèrement, et dont son âge mûr a reconnu la nécessité. Nous avons vu combien de fois le mot « métier » , cette tête de turc de « certains jeunes », pour parler comme lui, revient sous la plume alerte de l'écrivain. Il est donc mort comme un sage, reconnaissant ces vérités nécessaires, dont la jeunesse souvent s'impatiente comme d'un lien, mais qui sont filles du bon sens et de la force des choses, non d'une vaine autorité, d'un caprice ou de la fantaisie.

Rien de plus normal que cette évolution. Que certains hommes se fassent gloire d'être de bronze, et se posent en héros antiques, pour n'avoir pas varié, dans leurs idées, depuis leur jeunesse jusqu'à leurs derniers jours ! Je le veux bien ; mais je m'en méfie, et suis tenté de voir en eux quelques Prud'hommes vains et majestueux. Se vanter d'une absolue intransigeance, c'est presque se décerner un brevet de sottise. Celui-là ressemble bien à un sot, en effet, qui aura vécu de longs jours sans que l'expérience ait influé sur ses idées ni que la

vie lui ait jamais rien appris» A 'Dumas fils, elle devait beaucoup apprendre.

voici presque au bout de ma tâche, voulant terminer mes études sur le seuil de ce XX® siècle, où nous venons à peine d'entrer.

On ne pourrait plus guère mentionner encore, au XIX*, que de rares documents de ce genre, ayant fait, à leur heure, un certain bruit, Il y eut, par exemple, la préface de Gaëtana, sous l'Empire, dont il faut dire un mot, quoique About ne compte guère comme auteur drama-r tique, La jeunesse des Écoles ne pouvait paiv donner à Edmond About quelques coups d'encensoir donnés au prince Napoléon et à la princesse Mathilde. Gaêtana^ qui bénéficiait peut-être de leur protection, et qui n'était pas un chef-d'œuvre, tant s'en faut, fut alors jugée sans être entendue, et condamnée ab irato. Je puis le dire personnellement : j'ai assisté à une de ses représentations, dans une loge d'avant* scène, sans pouvoir en entendre un mot, tant était grand le bruit des sifflets, des cris d'animaux et des hurlements» Après des efforts infructueux pour se faire entendre, les comédiens durent abandonner la partie; et les jeunes gens, sortant du théâtre, se mirent à parcourir

les galeries de TOdéon, en chantant, sur Teir de Marlborough :

Gaëtana est morte, Bst morte et enterrée !

Gela ressemble bien à un déni de justice ; et About eut beau jeu pour se plaindre. Aussi, comme il avait toujours le dernier mot en matière d'esprit, il imprima sa pièce, avec cette note, à la suite des mots « Acte 1*', scène 1'® > — « C'est ici que le public impartial a commencé à siffler. »

On m'aurait peut-être reproché d'omettre cette préface, qui fit du bruit presque autant qu'en avaient fait les spectateurs de l'Odéon. Autrement, elle ne nous intéresse guère. About, qui n'était pas doué du sens dramatique, n'y aborde aucune question technique. Il défend sa pièce, et plutôt encore sa personne. Il rend coup pour coup, et se plaint, particulièrement d'avoir reçu « le coup de pied de M. Ulbach ». C'était se comparer à un lion. Ce qui est certain, c'est que cette préface n'est qu'une charge à fond de train contre ceux qui ont contribué ou applaudi à la chute de Gaëtana, Rien donc de cette région sereine où nous nous plaisons et où s'élaborent les idées générales.

Je dirai la même chose d'une lettre de l'auteur de La Haine, qui, elle aussi, causa quelque émoi, à l'heure où Victorien Sardou subit l'amertume d'une chute lourde, et qui nous semble encore imméritée. L'œuvre, d'abord, avait réussi très brillamment: c'était presque un triomphe; et dans une lettre à Auguste Vitu, publiée en tête de la brochure, l'auteur en témoigne une joyeuse émotion. Mais le public ne ratifia pas le jugement des spectateurs de la « première ». D'où une nouvelle lettre d'un ton sensiblement différent. L'écrivain, qui n'est pas un de nos théoriciens, y soulève bien une sorte de thèse littéraire ; mais c'est dans l'amertume de l'injuste condamnation, et la question personnelle occupe trop de place dans son plaidoyer. Sardou décharge sa colère et son indignation sur ce public, juge futile et corrompu, qui ne veut plus que des pièces à femmes et à spectacle, et n'a que dédain pour les œuvres littéraires et de haut style. Il y avait, dans ces doléances et cet écœurement, un grand fond de vérité et une plainte justifiée ; mais l'on ne pouvait s'empêcher de penser que l'auteur des Merveilleuses et du Roi Carotte était assez mal venu à se révolter contre une tendance qu'il venait lui-

même d'encourager et dans le développement de laquelle il avait une part de responsabilité. Le Roi Carotte avait réussi à Taide d'un truc resté fameux ; et Les Merveilleuses ^ dépourvues d'intérêt scénique, avaient échoué sans honneur, et malgré les réclames qui recommandaient à l'attention des spectateurs les bijoux authentiques du temps du Directoire. Dans sa mauvaise humeur, Sardou avait oublié son Ju vénal :

Quis tulerit Gracchos de seditione querentes ?

Aussi, bien qu'il eût raison au fond, l'écrivain ne vit pas les rieurs de son côté.

Théodore Barrière, à la chute de sa pièce de Vse victisi put manifester la même indignation, avec un droit mieux fondé à le faire. Dans sa préface, il dit : (c Je ne sais pas déshabiller les femmes » ; et ce mot crû était juste, car Barrière est un écrivain convaincu, qui n'a pas écrit, comme tant d'autres, cherchant et suivant la pensée du public, mais s'efforçant, au contraire d'amener le public à ses pensées à lui.

Quoi qu'il en soit, aucune de ces manifestations n'était de celles qui pouvaient nous

arrêter; je ne les mentionne donc que pour mémoire, et pour ne pas être accusé d'omettre des pages qui ont eu leur heure de célébrité dans cette fin du xix*' siècle.

Quel dommage que Pailleron, l'un des écrivains dramatiques français les plus charmants , ou, pour ne pas le louer d'un mot trop banal, les plus charmeurs, ne nous ait pas régalés de quelques bonnes préfaces, comme sa plume spirituelle eût su en faire ! De lui, je n'en sais qu'une, et bien courte : ce sont les quelques mots qu'il a mis en tête de son chef-d'œuvre, Le Monde où Von s'ennuie. Il voulait s'y justifier de la peine qu'il avait causée à un honnête homme, légèrement ridiculisé par lui, en raison de ses succès connus auprès de nos modernes Philamintes :

€, J'ai pris, dans les salons, nous dit-il, et chez les individus, les traits dont j'ai fait mes types ; mais où voulait-on que je les prisse ?

€ La comédie a ses droits, limités par le respect de soi-même, qui fait que Ton respecte les autres. J'ai la conscience de ne pas avoir dépassé cette limite. »

Estrce bien vrai? Et Pailleron ne fut-il pas un peu cruel pour l'homme qu'il désignait sî

bien que, dès le premier jour, chacun l'avait nommé? Aujourd'hui qu'ils sont morts tous deux, il faut le dire : cette limite, qu'il est d'ailleurs si malaisé de fixer, avait été un peu dépassée par l'auteur du Monde où Von s'ennuie. Certes, il faut bien que l'auteur comique prenne ses traits où il les trouve et puise, à même, la vérité dans le monde qu'il traverse ; mais il serait à souhaiter qu'il ne portât jamais sur la scène une figure vivante reconnaissable, et qu'en cela il imitât les sculpteurs grecs, qui, pour représenter des figures typiques, combinaient les traits de plusieurs modèles. On ne peut jamais répondre qu'on n'atteindra pas quelqu'un sans le vouloir; mais on ne àoiiviser personne.

A défaut de préfaces, je trouve, dans un volume d'Edouard Pailleron \ quelques intéressantes idées théoriques, qui nous livreront un peu de ses pensées sur l'art dramatique. Je les rencontre ici dans une ravissante notice sur Emile Augier, son ami.

Pailleron accuse le théâtre contemporain d'avoir trop souvent « résolu lestement, en quatre actes et en trois heures, quelques-unes

i . Pièces et morceaux, 1897, chez Galmftnn Lévy.

de ces grandes questions sociales qui sont pendantes depuis des siècles » . Cette ambition lui semble d'une outrecuidance ridicule, et il félicite son confrère et ami Emile Augier de ne l'avoir pas connue : « Le bon sens d'Augier, dit-il, Ta gardé de ce travers. » Je ne lis pas ces mots sans quelque surprise, et, malgré toute Festime que je professe pour la loyauté de l'écrivain dramatique que fut Augier, je me demande si l'éloge n'est pas un peu hasardé, tombant sur l'auteur des Effrontés et du Fih de Giboyer. Mais je n'entre pas en discussion avec Pailleron, dont la thèse me parait très discutable, puisque, aussi bien, les trois heures de spectacle peuvent être le résultat d'une ou plusieurs années de réflexion. L'essentiel est que, partant de là, il nous fasse connaître comment il comprend son art et l'emploi qu'il en faut faire. Poursuivons donc cet éloge, qui me semble écrit encore moins pour Augier que contre Dumas :

€ Il estimait que les fins de la comédie sont de plaire, d'intéresser et de toucher; mais que, pour prouver, il y a des enquêtes plus minutieuses, des procédures plus sérieuses, des formes plus sûres ; il croyait fermement qu'il appartient à la raison, et non à la passion, de

prononcer en ces matières graves. Il tenait pour insuffisant, et, en vérité trop facile, de faire triompher une opinion, en choisissant, pour la défendre, le plus sympathique, le plus éloquent personnage d'une pièce, tout en laissant le soin de l'attaquer au plus ridicule et au plus odieux, qui nécessairement n'y peut mordre. Il était persuadé, d'ailleurs, que le champ de la comédie, fermé à tout ce qui n'est pas simple, est encore assez large en le bornant à la peinture des caractères et des situations qui en découlent naturellement. >

Pailleron n'aimait pas les pédants, ce dont on ne saurait trop le louer; il n'aimait pas les pièces à thèse, ce que je comprends, sans aller aussi loin que lui. Je l'ai dit plus haut, la thèse n'est pas à proscrire, à condition qu'on la dissimule sous une action vivante et bien dramatique. Ceci dit, Pailleron se demande comment, avec son bon sens, Emile Augier a pu réussir ; car, fait-il remarquer avec une extrême finesse, « c'est à l'imagination des hommes, bien plus encore qu'à leur raison, que doivent s'adresser ceux qui veulent les dominer ou leur plaire. »

« Quels coups faut-il frapper qui soient assez forts pour attirer l'attention du monstre, au milieu du tumulte assourdissant de l'universel

S86 l'évolution de l'idée dramatique cabotinage? Quels gâteaux assez pimentés lui jeter pour flatteries houppes de son rude palais? Quel langage lui parler, enfin, qu'il entende et qui le séduise? Tous y ont pensé, Augier ne s'en estpas préoccupé un instant. 11 est demeuré vrai, simple, net, logique, et a continué à créer des personnages, qui sont franchement ce qu'ils sont, ainsi que lui, et, ainsi que lui, d'une seule venue.

e Gomment donc, encore une fois, est-il arrivé si haut? Il faut qu'il y ait, dans ce peuple, un fond de raison native, de bon sens solide, de goût obstiné, contre lequel ne peuvent prévaloir les tentatives faites pourl'égarer ou le corrompre. Il faut décidément qu'elle soit plus nombreuse qu'on ne le pense, la francmaçonnerie de ceux qu'on appelait autrefois les honnêtes gens, et qu'ils ne s'émeuvent guère de ce qui nous émeut tant. J'en tire cette double conséquence à la fois imprévue et consolante : que d'abord ce que nous appelons ambitieusement nos révolutions littéraires ne sont que des émeutes d'hommes de lettres, et qu'ensuite, chez nous, en ce qui concerne la littérature dramatique du moins, il y a une majorité de gouvernement. »

Ainsi, pour défendre son ami Emile Augier, Pailleron se trouve amené à soulever un coin du voile sous lequel il cache soigneusement ses idées et ses théories de pratiquant dramatique. Mais ne lui demandez rien de plus* 11 n'est pas seulement Thomme qui écrit par instinct beaucoup plus que par principes : il pose même en principe qu'il n'y a pas de principes et qu'il ne saurait y en avoir. Corneille reconnaissait que les règles sont difficiles à définir, on pourrait ajouter qu'elles sont variables; mais, du moins, le grand homme avouait qu' « il est certain qu'il y a des règles, puisqu'il y a un art >, ce qui semble mathématiquement et rigoureusement déduit. Pailleron ne veut pas le reconnaître ; pour lui, faire une bonne pièce est une heureuse rencontre, une chance, non le fruit d'une étude, le produit d'une réflexion. Le mieux est, au reste, de lui laisser la parole. M. Abraham Dreyfus, qui, je crois, poursuivait alors une enquête littéraire, lui avait demandé comment on fait une pièce. Il répond :

« Je vais bien vous étonner peut-être, mais en mon âme et conscience, devant Dieu et devant les hommes, je vous déclare que je n'en sais rien, que vous n'en savez rien, que personne

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n'en sait rien, et l'auteur d'une pièce moins encore que personne.

< Le poète en mal de pièce est un être inconscient, et son œuvre est une œuvre d'instinct plus que de volonté.

« Croyez-moi, mon cher Dreyfus, en cela comme en toute chose, le plus malin fait ce qu'il peut, et, s'il réussit, il dit qu'il l'a fait exprès. Voilà la vérité. Au fond, un auteur sait quelquefois ce qu'il a voulu faire, rarement ce qu'il a fait; mais quant à savoir comment il l'a fait, ...jel'en défie*. »

Je crois que nous pouvons nous en tenir là avec Edouard Pailleron. Je le regrette sincèrement; mais le moyen de discuter théories et règles de l'art avec un homme qui émet une pareille profession de foi? Au fond, est-il bien sincère, et n'y a-t-il pas là un peu de paresse d'esprit chez un auteur heureux et admirablement doué, ne voulant pas se rendre compte du travail, à demi inconscient, mais très éclairé pourtant, qui se fait en lui, quand il écrit une pièce? Qu'une œuvre de théâtre soit bonne ou mauvaise, cela ne tient souvent qu'à un fil, si vous voulez; mais ce fil, on pourrait le cher-

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