XII PRÉFACE
matîque autorisé ait jamais eu l'idée de livrer ses secrets à des confrères débutants. Il serait pourtant bien intéressant, après avoir applaudi une belle œuvre, de savoir comment et en vertu de quels principes elle a été conçue et composée. C'est ce que j'ai tâché de rechercher en m'attachant aux rares explications données par les maîtres de l'art.
Malheureusement, les grands artistes, les grands écrivains n'ont pas toujours des idées théoriques bien nettes. Il y a des génies instinctifs qui obéissent, dans le feu de l'inspiration,à des lois qu'il ne leur serait pas toujours possible de formuler. L'élan fougueux de leur^ essor s'accorde mal avec la sûreté du jugement, et on ne voit pas toujours la faculté de créer, cohabiter, dans le même cerveau, avec l'esprit critique. C'est parfois aux simples hommes de talent, d'inspiration plus calme et plus froide, qu'il appartient de raisonner leurs œuvres.
Aussi, s'il est intéressant de rechercher, dans les notices ou préfaces des plus grands écrivains dramatiques, les principes qui ont guidé leurs travaux et inspiré leurs créations, s'il est curieux d'interroger ces pages d'à côté, pour
PRÉFACE Xni
mettre ce que Tauteur a voulu faire en regard de ce qu'il a fait, il est une chose qu'il ne faut pas nous dissimuler : c'est que ces avant-propos, intéressants toujours, ne le seront pas toujours proportionnellement à l'intérêt même de l'œuvre qu'ils accompagnent. Les préfaces de Beau-
, marchais sont plus suggestives que celles de Molière.
C'est ainsi que nous verrons aussi s'accuser Une différence entre le xvii® siècle et le xix®. c A bon vin point d'enseigne » , disait la naïveté
* de nos pères. La très grande œuvre, c'est « le bon vin » : elle n'a besoin ni de préparation ni de commentaire; elle se défend d'elle-même.
Le Misanthrope n'a pas de préface ; et si le Tartuffe en a une, cela tient aux circonstances particulièrement militantes dans lesquelles l'œuvre est née. Shakespeare ignore ces préparations : ses drames lui semblent sans doute assez revêtus et cuirassés de leur beauté, pour s'offrir à nous tout nus. Tout au plus présentent-ils des prologues, qu'on aimerait mieux même n'y pas rencontrer. Quant aux idées du poète sur l'art et la littérature, il faut que nous les pénétrions nous-mêmes à travers ses œuvres.